Europe fragmentée

Le 25 mars 1957, au palais du Capitole, les «pères de l’Europe» signaient le traité instituant la Communauté économique européenne. Sa mission ? Promouvoir un «développement harmonieux des activités économiques dans l’ensemble de la Communauté, une expansion continue et équilibrée, une stabilité accrue, un relèvement accéléré du niveau de vie et des relations plus étroites entre les États qu’elle réunit», et ce par deux moyens, «l’établissement d’un marché commun» d’une part, et «le rapprochement progressif des politiques économiques des États membres» d’autre part (cf. art. 2). D’emblée, ce projet politique audacieux suscita une véritable force d’attraction, au point que même le Royaume-Uni, qui avait pourtant exprimé sa réticence, se résolut dès 1961 à présenter sa candidature – laquelle ne sera honorée qu’en 1973. Soixante ans après cette signature historique, le dynamisme des origines a laissé la place à une morne incertitude, accélérée et aggravée par la décision britannique de se retirer de l’Union européenne.

Que s’est-il donc passé ? En apparence, la fameuse «méthode communautaire» chère à Jean Monnet a pourtant tenu bien des promesses. Élargissement géographique et approfondissement juridique sont allés si bien de pair qu’ils ont conduit la petite Communauté économique européenne des six pays fondateurs à devenir une grande Union européenne. Celle-ci, forte d’institutions puissantes, responsable d’un budget de 145 milliards d’euros par an, dotée d’une monnaie unique adoptée par 19 pays, est allée jusqu’à rassembler 28 pays du continent européen autour d’une volonté de convergence économique, sociale et politique.

La fresque est belle… Toutefois, au fur et à mesure des années, une triple fêlure s’est lovée au cœur même du projet européen, fêlure qui s’est peu à peu aggravée. Le désarroi durable auquel est confrontée aujourd’hui l’Union européenne y trouve ses véritables racines. Brutalement mise au jour par le résultat inattendu du référendum britannique, cette fêlure est générationnelle en premier lieu, culturelle en deuxième lieu, institutionnelle en troisième lieu.

La fêlure générationnelle

La fêlure générationnelle qui traverse l’Union européenne se nourrit d’une interprétation divergente de l’Histoire – en particulier du contexte qui a permis l’éclosion de ce projet politique. Cette divergence, pourtant profonde, reste assez peu audible. La thèse traditionnelle tout d’abord est défendue fort logiquement par la classe d’âge qui tient aujourd’hui les rênes de l’Union européenne, née entre les années 1950 et les années 1960. On y trouve pêle-mêle Angela Merkel et François Hollande, tous deux nés en 1954, ainsi que la majorité des Commissaires européens, dont la moyenne d’âge s’élève à 57 ans.

Cette thèse peut être résumée à travers deux citations, l’une du président Hollande, qui écrivait dans une tribune publiée en 2014 que «sortir de l’Europe, c’est sortir de l’Histoire», l’autre du président Juncker, qui déclarait il y a quelques mois que l’Europe est une «fabrique de paix». En d’autres termes, elle formule trois postulats majeurs. Le premier, c’est que l’Europe et l’Union européenne se confondent, que la singularité continentale et culturelle de la péninsule asiatique ne fait qu’un avec l’artificialité juridique et économique des institutions bruxelloises. D’ailleurs, Le Monde ne titrait-il pas au lendemain du Brexit : «Le Royaume-Uni quitte l’Europe» ? Le second postulat, complémentaire du premier, affirme le caractère inéluctable, inexorable, insurpassable de la vision européenne sur laquelle reposent aujourd’hui encore les institutions de l’Union. Vouloir s’en distinguer reviendrait rien moins qu’à «sortir de l’Histoire». Le troisième et dernier postulat voit dans la construction européenne la cause de l’exceptionnelle période de paix qu’a connue le continent européen depuis 1945.

Cette thèse est parfaitement défendable. Lorsque ses propres parents ont connu le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, que sa jeunesse a été marquée par le contexte de la guerre froide, que sa maturité s’est réjouie de la nouvelle ère ouverte à partir de 1989, la volonté de promouvoir ces trois postulats apparaît ô combien légitime et compréhensible. Il n’empêche que ce credo reste éminemment discutable, en particulier pour la génération «Erasmus», née après 1987, qui n’a pas connu l’affrontement sourd entre les États-Unis d’Amérique et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Ainsi, regarder l’absence de conflits sur le continent depuis soixante-dix ans comme une conséquence objective du processus de convergence économique initiée par la déclaration Schumann de 1951 est au minimum insuffisant, au maximum trompeur. Deux ans plus tôt, était signé en effet le traité de l’Atlantique nord, fondateur de l’organisation politico-militaire du même nom, à savoir l’OTAN. Dit autrement, si la Communauté économique européenne a pu naître et prospérer, c’est bien parce que les conditions de la paix semblaient garanties par ailleurs, grâce à l’engagement de son allié américain.

L’Histoire est donc autrement plus complexe et incertaine que ce que laissent entendre certaines justifications à l’emporte-pièce du projet européen. Ces justifications procèdent parfois d’une foi presque aveugle qui s’est dangereusement approchée d’un certain fanatisme au lendemain du référendum sur le maintien ou non du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne. Les déclarations d’un Jacques Attali selon lesquelles «toute décision ayant un impact lourd sur le sort des générations suivantes ne devrait pas pouvoir être prise par une majorité de moins de 60 % des votants, réaffirmée à trois reprises à un moins un an d’écart», ou celles d’un Peter Sutherland, ancien Commissaire européen à la concurrence, selon lequel «d’une façon ou d’une autre, ce résultat doit être annulé» sont éloquentes à cet égard.

La fêlure culturelle

À cette fêlure qui sépare deux lectures de la temporalité historique s’ajoute une fêlure de nature culturelle, à caractère essentiellement géographique. Elle suit en effet peu ou prou le tracé de l’ancien rideau de fer.

En 1993, les pays membres de l’Union européenne avaient pourtant pris bien soin de conditionner l’adhésion des pays anciennement communistes au respect de standards démocratiques et économiques. Ces critères – dits «de Copenhague», ville où s’est tenu le Conseil européen les ayant formulés – étaient censés garantir une convergence culturelle. Celle-ci, dans un premier temps, a semblé devenir réalité. Dix pays d’Europe centrale et orientale ont fini par rejoindre l’Union européenne en 2004, sans difficulté aucune. L’afflux massif de demandeurs d’asile à partir de 2014 a cependant ravivé des réflexes culturels qui paraissaient oubliés. Hongrie, Pologne, Slovaquie, Slovénie : pour venir à bout du communisme, ces pays avaient fortement mobilisé les ressorts de leur identité nationale et religieuse. Face aux tentatives maladroites d’une Commission européenne cherchant à répartir équitablement l’accueil de plusieurs centaines de milliers de personnes, leur réaction a donc été particulièrement vigoureuse, voire choquante pour les États d’Europe de l’Ouest, habités par une relative méfiance à l’égard de tout ce qui peut ressembler à un réflexe identitaire. Depuis lors, la compréhension mutuelle est rendue plus difficile.

La fêlure institutionnelle

Générationnelle, culturelle, cette fêlure est également institutionnelle. Depuis l’adoption en 2008 du traité de Lisbonne, la Commission européenne présente en effet une double ambivalence qui vicie en profondeur le fonctionnement de l’Union européenne.

Pour comprendre cette ambivalence, il est nécessaire de revenir au traité de Rome. Celui-ci prévoyait que les membres de la Commission soient nommés «d’un commun accord par les gouvernements des États membres» et qu’ils exercent leurs fonctions «dans l’intérêt général de la Communauté». Composée alors de neuf membres pour une communauté rassemblant six États, elle exprimait par-là cette idée de décorrélation entre intérêts nationaux et intérêt communautaire. Il s’agissait en d’autres termes d’une institution à la fois supranationale et dépolitisée, ce qui permettait alors de justifier l’étendue de ses compétences, en particulier son pouvoir d’initiative. Aujourd’hui, la Commission est composée de 28 membres, c’est-à-dire autant que d’États qui composent l’Union européenne. Par ailleurs, la nomination de son président doit «tenir compte des élections au Parlement européen» (article 17 du traité sur l’Union européenne).

La Commission apparaît donc écartelée entre deux logiques opposées, difficilement conciliables, qui tendent davantage à la fragiliser qu’à consolider l’édifice européen. D’un côté, sa légitimité primitive reposait sur ses compétences techniques et son indépendance par rapport au jeu des partis politiques. De l’autre, son autorité nouvelle s’appuie sur le soutien politique d’une majorité parlementaire. Est-ce vraiment compatible ?

Redonner l’espérance en l’avenir ?

«Comment donc redonner espérance en l’avenir, de sorte que, à partir de jeunes générations, on retrouve la confiance afin de poursuivre le grand idéal d’une Europe unie et en paix, créative et entreprenante, respectueuse des droits et consciente de ses devoirs ?», s’interrogeait le pape François devant le Parlement européen en novembre 2014. L’Europe doit renouer avec son histoire, poursuivait-il, cette histoire « faite de la rencontre continuelle entre le ciel et la terre, où le ciel indique l’ouverture à la transcendance, à Dieu, qui a depuis toujours caractérisé l’homme européen, et la terre, qui représente sa capacité pratique et concrète à affronter les situations et les problèmes».

Dans une telle perspective, la triple fêlure qui traverse aujourd’hui l’Union européenne constitue une triple occasion d’honorer sa devise «Unie dans la diversité». Regarder avec lucidité les imperfections institutionnelles, accepter avec alacrité les dissonances culturelles, accueillir avec humilité la fraîcheur des générations nouvelles, c’est à ce prix que l’Europe pourra retrouver la claire vision de ce qu’elle doit faire et la force de l’accomplir.

François-Marie Bouchard

Photo : Bluedesign / Fotolia

 

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