Bataille de Constantine en Algérie

Le mercredi 15 février, à l’occasion d’un déplacement en Algérie, Emmanuel Macron a fait la déclaration suivante sur la colonisation française, lors d’une interview donnée à une télévision algérienne : «La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes.» Une affirmation qui peut être lourde de conséquences, et qui appelle en tout premier l’examen critique de l’historien.

Emmanuel Macron, candidat à l’élection présidentielle, a qualifié la colonisation française de «crime contre l’humanité». Si ses propos ont pu recevoir sur place un bon accueil, ils ont suscité en France une vive polémique, certains applaudissant, d’autres se scandalisant. Cette question reste en effet très sensible, semblant même, avec le temps, se raviver, à l’exemple de la Shoah qui, après une période de consensus sur le passé «résistant» de la France, est revenue bousculer notre conscience nationale, qui fut aussi «pétainiste». Mais y a-t-il des arguments convaincants pour accuser la colonisation française de l’Algérie d’avoir été un «crime contre l’humanité» ?

Peut-on parler de «colonisation française» en Algérie ?

Certains contestent – question préliminaire – qu’on puisse parler de «colonisation française» en Algérie. En effet, ce territoire n’était pas une «colonie» au sens juridique du terme, mais faisait partie intégrante du territoire national, sous la forme de trois départements (Alger, Oran, Constantine). Sa situation différait-t-elle, après tout, de celle qu’ont subie les peuples d’autres territoires intégrés de force dans la Nation au fil des siècles ? Oui, car les Bretons, les Corses, les Savoyards ont été admis dans la pleine citoyenneté française, mais pas les Algériens1 musulmans. J’y reviendrai.

La France a-t-elle conquis un pays souverain ? Non. «L’Algérie», lors de la conquête2, n’existait pas en tant que nation indépendante : la «régence d’Alger» était une province ottomane, mal contrôlée par un Dey en butte aux révoltes constantes de l’arrière-pays. La «régence» vivait largement de la «course», piraterie en mer et sur les côtes chrétiennes, dont les victimes étaient vendues comme esclaves et durement traitées. Elle avait donc piètre réputation dans le concert des pays «civilisés» – même si ces derniers se livraient alors aux traites négrières.

En 1830, la France n’avait pas de projet colonial en Algérie, mais elle est intervenue officiellement pour venger le coup d’éventail dont avait été victime son consul de la part du Dey. Il s’agissait surtout de redorer le blason de Charles X, mais cela intervint trop tard, car la victoire (5 juillet 1830) n’empêcha pas la chute du régime trois semaines plus tard. Dans un souci de justice, il faut rappeler que l’incident qui déclencha l’opération avait pour origine le refus de la France de régler une dette contractée sous le Directoire. Mais aussi qu’Alger avait fait l’objet de pas moins d’une douzaine d’attaques européennes au cours des trois siècles précédents pour tenter de mettre un terme à sa funeste activité. Le chancelier Metternich3 félicita la France d’avoir «débarrassé la Méditerranée d’un État qui l’empoisonnait depuis si longtemps». Le même Metternich ironisait toutefois sur la disproportion entre l’expédition française (40 000 hommes) et un soufflet : le Dey était richissime, et son trésor ne serait pas perdu pour tout le monde…

Que penser de la colonisation en elle-même ?

Au-delà de ces questions d’opportunité, la conquête pose des questions morales de principe : est-il «juste» et «bon» de conquérir son voisin ?

Cela fait des millénaires que l’on se le demande, et les Romains, Cicéron notamment, se sont trouvé bien des bonnes raisons pour le faire, en se fondant sur les philosophes Grecs (Aristote, mais aussi les stoïciens et les sophistes). N’existe-t-il pas un droit, «naturel», des plus forts sur les plus faibles ?, argumentaient-ils, et n’est-ce pas un «service» que les «civilisés» rendraient aux «barbares» que de les inclure dans leur Empire ?

C’est l’argument que Jules Ferry reprit en 1883, en invoquant la «mission civilisatrice» de l’homme blanc4. Ce point a été discuté : Clemenceau n’était pas d’accord, la droite non plus. Mais remarquons que cette discussion a eu lieu chez nous : de tels débats n’ont jamais eu lieu dans le monde islamique, les Arabes, les Turcs, n’ayant pas le moindre état d’âme quant à la légitimité de leurs conquêtes, préconisées par le Coran et dont le début correspond à l’An I de leur calendrier. Avant de devenir «arabo-musulmane», «l’Algérie» était berbéro-romano-chrétienne. Interrogations morales d’un côté, absolue bonne conscience de l’autre.

Quel est le bilan de la colonisation française en Algérie ?

Le bilan économique de la colonisation a fait débat. Certains affirment que la France a «saigné» l’Algérie, et c’est notamment un leitmotiv des dirigeants algériens actuels. Cependant, un certain nombre d’historiens ont montré que la métropole a mis en valeur le pays, qui lui coûta beaucoup plus qu’il ne lui rapporta. C’est le cas de Jacques Marseille et surtout de Daniel Lefeuvre, qui y consacra sa thèse, sous la direction du précédent5, mais aussi plus récemment de l’africaniste Bernard Lugan6. Laissons la parole à ce dernier : «En 132 années de présence, la France créa l’Algérie, l’unifia, draina ses marécages, bonifia ses terres, équipa le pays, soigna et multiplia ses populations, lui offrit un Sahara qu’elle n’avait jamais possédé après y avoir découvert et mis en exploitation les sources d’énergie qui font aujourd’hui sa richesse. […] La France y laissa 70 000 km de routes, 4 300 km de voies ferrées, 4 ports équipés aux normes internationales, une douzaine d’aérodromes principaux, des centaines d’ouvrages d’art (ponts, tunnels, viaducs, barrages, etc.), des milliers de bâtiments administratifs, de casernes, de bâtiments officiels qui étaient propriété de l’État français ; 31 centrales hydroélectriques ou thermiques ; une centaine d’industries importantes dans les secteurs de la construction, de la métallurgie, de la cimenterie, etc., des milliers d’écoles, d’instituts»… Le bilan matériel est énorme.

Le bilan humain n’est pas moins impressionnant. Certains prétendent que la conquête a été suivie d’un véritable génocide de la population musulmane. Mais si, en 1830, celle-ci n’excédait pas 1,5 millions d’habitants, en 1962 elle avait bondi à 12 millions, les médecins français soignant et vaccinant les populations, et faisant reculer la mortalité infantile. «Dès l’année 1848, et alors que la conquête de l’Algérie était loin d’être achevée, 16 000 enfants en majorité musulmans étaient scolarisés. En 1937, ils étaient 104 748, en 1952, 400 000 et en 1960, 800 000, avec presque 17 000 classes, soit autant d’instituteurs, dont les 2/3 étaient Français7.» Résultat, lors de la guerre d’indépendance, de 1954 à 1962, des centaines de milliers d’Algériens musulmans combattirent pour que l’Algérie reste française, et ce au péril de leur vie, puisqu’ils furent massacrés par leurs coreligionnaires.

Pourtant, les Algériens étaient considérés chez eux comme des Français de seconde zone. Leur statut, même s’il évolua régulièrement avec le temps, resta marqué par une inégalité de droits avec les habitants d’origine européenne et, depuis le décret Crémieux8 en 1870, avec les juifs. Cela ne pouvait qu’être vécu comme une cruelle injustice par les élites que la France avait elle-même formées à ses principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Travaillées par des courants de propagande nationaliste, elles s’orientèrent alors vers une guerre d’indépendance, en fait une véritable guerre civile, qui n’opposa pourtant pas les «Algériens» à l’«armée coloniale», mais d’abord des Algériens à d’autres Algériens et des Français à d’autres Français. Comme toutes les guerres civiles, celle-ci fut marquée par d’épouvantables exactions, attentats, tortures et massacres de part et d’autre.

Où serait donc le «crime contre l’humanité» ?

Alors, qu’est-ce qui, dans ces 132 années riches et complexes, peut bien constituer un «crime contre l’humanité» de la France, et d’elle seule ? Le fait de la conquête ? La conquête française ne fut pas, en tout cas au début, délibérée, et elle constitue, malgré toutes les limites morales qu’on peut y trouver, un fait d’une terrible banalité. L’islam y a largement pris sa part dans l’Histoire, et les musulmans ont tendance à s’en glorifier. Le «pillage» du pays ? Ce n’est plus soutenable de bonne foi, l’Algérie ayant beaucoup plus coûté à la France qu’elle ne lui a rapporté. De n’avoir pas considéré les Algériens musulmans comme des citoyens ? Si on peut y voir une faute morale, cela ne constitue en aucun cas un «crime contre l’humanité». Les innombrables horreurs de la guerre d’indépendance ? Certaines constituent sans doute des «crimes de guerre», individuels mais non imputables à la France tout entière qui n’a, à ma connaissance, jamais ordonné les massacres ni les tortures, qui ont résulté d’initiatives individuelles. Encore – et sans que cela soit une excuse – s’inscrivent-ils dans un contexte où les deux parties se livraient à des atrocités. La mémoire, le droit, ne sauraient être ni sélectifs, ni manichéens.
Passons en revue les critères constitutifs du «crime contre l’humanité9». On peut exclure, en Algérie le génocide, l’esclavage de tout un peuple, sa déportation, ou encore sa persécution en raison de ce qu’il est (puisqu’une grande partie des Algériens étaient partisans de la France), l’utilisation à grande échelle de l’arme sexuelle. Des meurtres, des disparitions, des viols, des tortures, il y en a eu, de part et d’autre, mais ce n’est pas le Gouvernement français qui les a décidés ni encouragés.

Un passé qui ne passe pas

On peut s’étonner de ce que l’Algérie ne parvienne pas, plus de 50 ans après son indépendance, à dépasser sa posture de victime en colère. Pourquoi le Vietnam, par exemple, qui eut aussi à souffrir de la colonisation et d’une terrible guerre d’indépendance, ne se place-t-il jamais sur le même registre ? Certains ont souligné que les dirigeants algériens ont bon compte à imputer leurs échecs, dont ils sont responsables, à une ancienne métropole si facile à culpabiliser, et ils n’ont pas tort. Mais peut-être faut-il chercher l’explication également ailleurs, dans une anthropologie islamique qui cultive la loi du talion. Pas de pardon en islam, qui ne connaît que la vengeance quand il s’agit des «infidèles». À leur égard, le Coran enferme les «croyants» dans une dialectique victimisation/violence : «combattez-les, car ils vous ont toujours voulu du mal», assène-t-il en substance.

Alors s’il y a, à mes yeux, un véritable crime, un crime imprescriptible commis à l’égard du peuple algérien et qui se payera, c’est de n’avoir pas voulu le libérer de sa prison en lui révélant le Dieu qui nous demande de prier ainsi : «Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés». La lettre écrite par Charles de Foucauld à René Bazin en 1907, prophétisant l’échec de la présence française en Afrique du Nord et s’inquiétant de l’avenir de la France-même si elle n’évangélisait pas les kabyles, prend une terrible actualité10. S’il y a quelque chose à regretter publiquement, c’est de n’en avoir rien fait.

Emmanuel Macron n’a sans doute pas reçu, dans son éducation et dans sa formation, d’éléments pour comprendre cela. Il n’a su que rajouter de l’eau au moulin de la dialectique victimisation/violence, rajouter à la soif de vengeance de ceux qui ne connaissent pas le pardon, se comportant ainsi comme un fauteur de guerre civile. Beaucoup de jeunes musulmans en France ressassent en effet des discours de revanche qui ne demandent chez certains qu’à se transformer en actes. Emmanuel Macron s’est montré terriblement inconscient et, à mes yeux, indigne de la charge qu’il brigue. Et, je ne crains pas de le dire, criminel à sa façon.

Jean-François Chemain
Diplômé de l’IEP de Paris, docteur en Droit, agrégé et docteur en Histoire

 


1 – Le terme Algérien recouvre des sens différents selon les époques : il désigne d’abord un sujet du dey d’Alger (terme usité dès le XVIIIe siècle), puis un habitant autochtone des départements français d’Algérie et, à partir de 1962, un citoyen de la République d’Algérie.

2 – La conquête de l’Algérie par la France se réalisa en plusieurs étapes, depuis le débarquement de l’armée française à Sidi-Ferruch le 14 juin 1830 jusqu’à la reddition de l’émir Abd el-Kader au duc d’Aumale, le 23 décembre 1847. Cette phase principale de la conquête se termina par l’annexion de l’Algérie à la République française, via la création en décembre 1848 des départements français d’Algérie. Des campagnes de pacification du territoire continuèrent de se dérouler pendant les décennies qui suivirent.

3 – Le prince de Metternich (1773-1859), diplomate autrichien, nommé en 1809 ministre des affaires étrangères et chancelier, se consacra au maintien en Europe de la société d’Ancien Régime face aux bouleversements provoqués par la Révolution française. Il fut l’un des principaux acteurs du Congrès de Vienne (1815), où il modéra l’esprit de revanche des alliés contre la France et chercha à concilier les intérêts autrichiens avec l’équilibre des puissances en Europe.

4 – Dans un discours du 28 juillet 1885 à l’Assemblée nationale, après avoir fait un éloge de la politique coloniale, condition du progrès économique de la France, Jules Ferry déclara : «Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. Mais, de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquit­tent avec largeur, avec grandeur et honnêteté, de ce devoir supérieur de civilisation.»

5 – Daniel Lefeuvre, Chère Algérie, la France et sa colonie, 1830-1962, Flammarion, 2005, 512 p.

6 – Bernard Lugan, Algérie, l’histoire à l’endroit, coll. Les 10 grandes controverses de l’histoire, éd. L’Afrique réelle, 2017. Signalons que Bernard Lugan est l’auteur d’une Lettre ouverte à Emmanuel Macron en réponse à ses propos sur la colonisation.

7 – Pierre GoinardAlgérie : l’œuvre française, Robert Laffont, 1984, cité par Bernard Lugan.

8 – Le décret Crémieux (du nom d’Adolphe Crémieux, ministre de la IIIe République) attribue d’office en 1870 la citoyenneté française aux «Israélites indigènes» d’Algérie. Précisons que l’égalité de statut des musulmans posait un certain nombre de problèmes en raison des dispositions de la loi musulmane, par exemple pour le droit matrimonial ou des successions.

9 – Un «crime contre l’humanité» est une incrimination créée en 1945 dans le statut du Tribunal militaire de Nuremberg et établi par la Charte de Londres (art. 6, c). L’expression désigne une «violation délibérée et ignominieuse des droits fondamentaux d’un individu ou d’un groupe d’individus inspirée par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux». L’article 7 du Statut de Rome donne la liste des crimes de droit commun qui sont des crimes contre l’humanité dès lors qu’ils sont commis sur ordre «dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre toute population civile» : meurtre, esclavage, déportation, emprisonnement abusif, torture, abus sexuels, persécution de masse, disparitions, apartheid, etc.

10 – «Ma pensée est que si, petit à petit, doucement, les musulmans de notre empire colonial du nord de l’Afrique ne se convertissent pas, il se produira un mouvement nationaliste analogue à celui de la Turquie : une élite intellectuelle se formera dans les grandes villes, instruite à la française, sans avoir l’esprit ni le cœur français, élite qui aura perdu toute foi islamique, mais qui en gardera l’étiquette pour pouvoir par elle influencer les masses ; d’autre part, la masse des nomades et des campagnards restera ignorante, éloignée de nous, fermement mahométane, portée à la haine et au mépris des Français par sa religion, par ses marabouts, par les contacts qu’elle a avec les Français (représentants de l’autorité, colons, commerçants), contacts qui trop souvent ne sont pas propres à nous faire aimer d’elle.» On trouvera l’intégralité de cette lettre à cette adresse.
Voir à ce sujet mon dernier livre : Tarek, une chance pour la France ? Via Romana, 2017, 94 pages.

 

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