Transparence pour les hommes politiques
  • L’homme, politique ou non, a besoin d’un espace d’intimité pour protéger sa vie privée
  • L’excès de curiosité conduit à se croire supérieur à la personne scrutée en croyant tout savoir de sa vie
  • Le désir de transparence à l’égard de François Fillon occulte les problèmes de la France relatifs au bien commun

L’on voudrait avoir, comme gouvernants politiques, des hommes d’une telle vertu que rien ne puisse leur être reproché. Pour en être bien sûr, on veut TOUT savoir sur eux, on veut les passer aux rayons X de nos espoirs. Il faut qu’ils soient des «purs». Purs en tout domaine : sexe, argent, pouvoir. On doit tout connaître de leur vie privée et publique : tout sur leurs relations sexuelles (sexe) ; tout sur leurs comptes en banque, leur patrimoine, leurs salaires et les apports de capitaux, leurs gains, leurs dépenses (argent) ; et tout sur leurs relations, leurs conseils, leurs alliances, leurs influences (pouvoir). Bref, il faut faire une autopsie complète de l’homme politique. C’est ainsi qu’on s’assurera qu’ils sont «purs» ! C’est ce que l’on nomme la «transparence» !

On ne semble pas se douter que cette exigence n’est qu’un procédé marxiste-léniniste, et qu’il n’est appliqué qu’aux «ennemis» du pouvoir en place ! La personne que l’on veut assassiner politiquement, que l’on veut assassiner avec le consentement de la plèbe – ce qui justifie tous les crimes –, est un homme nu. Dépouillé de toute dignité, devenu totalement «transparent», il est livré à la vindicte populaire, qui se réjouit d’avoir éliminéun «ennemi du peuple». Son «sang» retombe sur ce peuple, qui se trouve ainsi «purifié» de tous ses péchés, puisque l’on a trouvé plus mauvais que lui et qu’on a éliminé cet homme !

C’est un procédé de lâches ! Un procédé d’hypocrites ! Car qui peut se dire «pur» aux yeux de Dieu et des hommes ?

Les saints eux-mêmes ne sont pas des «purs» ! À tous les saints, on pourrait reprocher quelques faiblesses qui, habilement manipulées par des professionnels de l’opinion, les rendraient «criminels» aux yeux d’une foule conditionnée. On pourrait, par exemple, reprocher à saint Augustin sa liaison de jeunesse avec la mère d’Adéodat et faire de celui qui fut l’un des plus grands docteurs de l’Église un homme dominé par le sexe ! On pourrait reprocher au pape Grégoire le Grand d’avoir profité de son titre d’évêque de Rome pour étendre les pouvoirs de la papauté sur l’univers entier (Orbi), détrônant ainsi le patriarche de Constantinople. On pourrait reprocher à Louis IX d’avoir engagé une croisade (qu’il a perdue) contre les infidèles et d’avoir mal gouverné son pays ! On pourrait ! On pourrait ! Aucun être humain n’est à l’abri d’une malveillance. Mère Teresa fut fortement critiquée par les Hindous lorsqu’elle commença son activité de charité dans les mouroirs. On lui reprocha d’empêcher ces mourants d’expier leur karma.

Jésus Lui-même, le seul Pur, le seul Innocent, fut ainsi traité ! Et la foule excitée, conditionnée à souhait, l’a condamné à la crucifixion, au grand déplaisir du gouverneur romain qui n’a pu le soustraire à la vindicte d’un peuple manipulé !

L’impossible transparence

La transparence totale est impossible. La personne humaine ne peut être nue ! Les signes donnés par la nature en témoignent. L’homme ne vit pas nu comme les bêtes ; il a besoin de vêtements, non seulement pour pouvoir se protéger du froid ou de la chaleur, mais pour préserver son intimité et pour garder la liberté de ne la dévoiler qu’au travers du signe de l’habit. L’homme ne vit pas dans la nature comme les chats et les chiens ; il a besoin d’un logement, si pauvre soit-il, pour garder le secret de sa vie humaine. S’il invite quelqu’un à partager le «repas du soir», c’est qu’il le traite comme un «ami» et non comme un passant ou un homme public. Une maison familiale n’est pas un forum ! La nudité vestimentaire, la condition de « SDF », ne sont pas des privilèges de l’homme libre, mais des plaies qui brûlent l’intériorité de l’être.


L’homme politique a besoin d’un espace de liberté où il peut prendre des décisions dont il ne peut révéler tous les motifs


Toutes proportions gardées, cela est vrai aussi de l’homme politique. Dans le gouvernement des peuples, tout ne doit pas être montré, tout ne peut pas être dévoilé, tout ne peut pas être dit. L’homme politique a besoin d’un espace de liberté où il peut prendre des décisions dont il ne peut révéler tous les conditionnements, toutes les circonstances et tous les motifs. L’homme pur et nu dans le domaine politique, cela n’existe pas. C’est une fiction idéologique. Lorsque l’on se met à l’exiger au nom de la transparence, c’est que l’homme politique est devenu, pour des raisons occultes, un homme à abattre. Il doit être présenté comme un ennemi du peuple. Et, comme je l’ai déjà expliqué, le processus est simple : on choisit un «fait», que l’on dépouille de toutes les circonstances qui l’expliquent, et on le présente comme un acte illégal et immoral1.

Il n’y a pas que l’histoire Fillon, il y a d’autres affaires qui illustrent cette dérive dans notre histoire récente. Examinons l’affaire des «diamants de Bokassa». On peut en lire le détail sur Wikipédia, à l’article «Affaire des diamants». On y apprend que Valéry Giscard d’Estaing aimait la chasse à l’africaine et qu’invité par son cousin, il allait chasser dans les territoires du Centrafrique. Alors qu’il était ministre des Finances, sous la présidence de Georges Pompidou, il alla rendre visite, par courtoisie diplomatique, au chef de l’État, Jean Bedel Bokassa. Lors d’une première visite, Bokassa lui remit une petite plaquette d’ébène où se trouvaient deux diamants en forme d’étoile. Ce cadeau était offert à tous les hôtes de marque.

En 1979, des troubles éclatèrent à Bangui et ils furent réprimés durement et cruellement par Bokassa ; des écoliers furent tués. En mai 1979, Bokassa était présent à la conférence franco-africaine où deux chefs d’État, Léopold Senghor et Félix Houphouët-Boigny, le rendirent responsable des massacres de Bangui. Giscard d’Estaing, alors Président de la République française, lança l’opération Barracuda qui mit fin à l’Empire de Centrafrique. Bokassa fut emmené de force par les parachutistes français au Tchad, et il fut exilé en Côte d’Ivoire. Il accusa alors la France, et principalement Giscard d’Estaing, de l’avoir trahi.

On sait que l’affaire, purement politique, n’en resta pas là. Le 10 octobre 1979, un mois après la chute du despote africain, le Canard enchaîné publia le fac-similé d’une commande de Bokassa en 1973 au Comptoir national du Diamant pour une plaquette de diamants de trente carats destinée à Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances. Le journal satirique évalua alors à un million de francs la valeur de ces diamants, estimation contestée par certains experts.

Le Monde reprit l’information dans l’après-midi même. Un éditorial intitulé «La vérité et l’honneur» fut signé par Jacques Fauvet, mais coécrit avec Philippe Boucher. S’ensuivit, dans les médias, toute une charge politique sur la supposée complicité du Président français avec le tyran Bokassa. On produisit même un document signé, semble-t-il, de Bokassa lui-même d’une commande de ce fameux diamant de 30 carats ! Le document s’avéra être un faux. La valeur des diamants avait été très surestimée : pas moins d’un million de Francs. En 1980, la série de plaquettes de diamants remises par l’ancien chef d’État centrafricain à Valéry Giscard d’Estaing fut photographiée et expertisée avec d’autres cadeaux que ce dernier avait reçus durant son mandat de la part de chefs d’États étrangers. L’ensemble des diamants fut vendu en 1981 pour la somme de 111 547 francs de l’époque. Cependant, le Canard enchaîné, ne voulut jamais revenir sur la fausseté des faits «révélés», ni même sur la valeur surestimée des diamants.

En 2014, dans une enquête intitulée «Le jour où… Le Monde choisit de torpiller Giscard», Raphaëlle Bacqué revint sur l’affaire telle qu’elle fut vécue à l’intérieur du journal Le Monde et évoqua l’aspect très politique de son exploitation. Son enquête mentionnait notamment l’hostilité générale des journalistes du Monde à Giscard d’Estaing et leur proximité avec l’opposition. Elle indiquait aussi les débats internes entre ceux, tels que le chef du service politique Raymond Barillon, qui étaient circonspects et réticents à reprendre les révélations du Canard enchaîné, et ceux, tels l’éditorialiste Philippe Boucher, «abhorrant le giscardisme», qui voulaient pousser l’affaire en l’amalgamant notamment avec des révélations mentionnées par Minute sur un permis de construire obtenu par Raymond Barre et des informations sur le patrimoine des cousins de Giscard en Afrique. Philippe Boucher, plus tard nommé au Conseil d’État par François Mitterrand, reconnut en 2014 avoir eu la dent un peu dure dans l’exploitation de cette histoire.

On sait comment s’est terminée l’histoire : cette affaire des diamants fut révélée deux ans avant l’élection présidentielle de 1981. Giscard d’Estaing fut défait et remplacé à la présidence par un «pur», un homme transparent, François Mitterrand. Mentionnons simplement au sujet de ce «pur» l’histoire Mazarine, que connaissait fort bien le Canard enchaîné et d’autres revues comme Minute, mais sur laquelle le dévoué François de Grossouvre assurait le silence, à prix fort2. Voilà ce que l’on appelle la «Transparence» !

Le jugement politique

Nous n’avons pas besoin de tout savoir, de tout exploiter, de tout scruter de la vie intime d’un homme politique. Nous n’avons même pas besoin de tout connaître de la moralité de ses décisions intérieures. Nous n’avons pas besoin d’être au courant de tous les scandales qui peuvent entacher sa vie personnelle. Ce besoin de connaissance intime est une faute grave en matière morale, qui s’appelle la curiosité, et qui alimente une passion malsaine de se délecter des actes mauvais que commettent les autres. Cette curiosité malsaine détruit l’obligation de la studiosité, car elle donne une fausse connaissance qui conduit à se croire supérieur parce que l’on sait ou que l’on croit savoir. Cette fausse science caractérise ceux qui sont décrits par saint Thomas avec une certaine emphase : «Ils se figurent habiter le ciel pour cette raison qu’ils en parlent souvent, ils exercent leur langue à proférer le mensonge, ils travaillent afin de mal faire3».


Le besoin de connaissance intime est une faute grave en matière morale, qui alimente une passion malsaine de se délecter des actes mauvais que commettent les autres


Cependant, nous avons besoin de pouvoir juger de l’homme politique sur ses actes et non sur ses relations, ses influences ou ses appuis. Une seule chose doit guider notre réflexion : le bien commun. François Fillon a été ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche dans le gouvernement d’Édouard Balladur (1993-1995), puis ministre des Technologies de l’Information et de la Poste (1995) et ministre délégué chargé de la Poste, des Télécommunications et de l’Espace (1995-1997) au sein des deux gouvernements d’Alain Juppé. Après la réélection de Jacques Chirac à l’Élysée, François Fillon fut ministre des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité (2002-2004) ; il mena des réformes structurelles sur la durée du travail et sur les retraites. En tant que ministre de l’Éducation nationale et «numéro deux du gouvernement» (2004-2005), il fit voter par le Parlement la loi Fillon pour l’éducation. Voilà les actes politiques de François Fillon. Entre autres – ce que craignent beaucoup certains syndicats de fonctionnaires –, Fillon a fait voter des réformes structurelles sur les retraites et sur la durée du travail. Et, malgré un combat acharné avec les syndicats, il a maintenu son projet de loi. Ce ne fut pas la même chose pour le gouvernement actuel avec la loi El Khomry…

Le 17 mai 2007, à la suite de la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle, Fillon fut nommé Premier ministre ; il conduisit trois gouvernements et fut l’unique chef de gouvernement de toute la législature. Il quitta ses fonctions le 10 mai 2012, après la défaite de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle. Il fut le deuxième Premier ministre après Georges Pompidou pour la durée de présence en continu à Matignon.

Francois Fillon a publié son programme politique dans son livre Faire, publié en septembre 2015, et a tracé l’esquisse d’une politique envers l’Islam dans Vaincre le totalitarisme islamique, publié le 26 septembre 2016. Il n’est pas un inconnu, ni un amateur en politique. C’est sur ses actes et sur ses projets que l’on doit porter un vrai jugement politique, et non sur le fait qu’il ait salarié sa femme au lieu de salarier une autre personne qui aurait, après tout, coûté le même montant aux deniers publics.


A l’heure actuelle, on ne parle plus des grands problèmes que la France devra affronter dans l’année qui vient mais de l’affaire Fillon !


À l’heure actuelle, la campagne électorale pour les présidentielles est entrée dans un psychodrame dangereux. On ne parle plus des grands problèmes que la France devra affronter dans l’année qui vient de s’ouvrir : un endettement faramineux, un chômage qui dure, une croissance plus que molle, l’affrontement géopolitique avec le réveil des appétits moscovites et chinois. On sous-estime le péril du terrorisme. De quoi parle-t-on ? Du travail supposément fictif de Penelope Fillon ! Comme si tout le bien commun du pays tenait aux 900 000 € dont cette femme aurait été gratifiée en l’espace de plus de vingt ans !

Devant cette inconséquence et cette folie, on est en droit de se demander : quelles sont les forces occultes qui détiennent de tels pouvoirs sur le pays, qui anesthésient une partie du peuple et qui le handicapent au point qu’il ait perdu, au moins pour une partie, sa capacité de juger ? Et pour qui travaillent ces forces ? Que veulent-elles ? Un gouvernement faible, incapable d’exercer un vrai pouvoir politique, un gouvernement manipulable au gré des intérêts financiers et idéologiques d’une supposée classe élitiste ? Nous pouvons espérer qu’il se passera quelque chose, comme ce qui s’est passé aux USA : un peuple méprisé par sa propre élite intellectuelle, qui aura su retrouver sa vérité en exerçant son droit de vote comme il l’entendait. Et nous aurons encore de la chance : parmi nos candidats à la présidence, aucun ne ressemble à ce président américain, imprévisible et apparemment impulsif !

Aline Lizotte

 


1 – Cf. notre article du 7 février 2017, Fillongate 2, Une seule issue, la colère du peuple.

2 – Voir l’extrait du livre de Daniel Ichbiah.

3Somme théologique, IIa-IIae, q. 167, a. 1, c.

 

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