Assise et saint François

Pensées après une retraite

D’Assise, on ne revient pas comme on y était parti. Jour après jour, en ce lieu admirable, la certitude émerge que le destin du Poverello est fait pour rencontrer le nôtre, et en quelque manière pour s’imprimer en nous. C’est peut-être simplement le sceau de l’Évangile.

Pour François d’Assise, c’est avec le Crucifié-ressuscité de saint Damien que tout commence. Né en 1181, il a vingt-trois ans lorsqu’il contemple cette œuvre orientale datant du siècle précédent. Il la contemple ? Disons plutôt qu’il se laisse regarder par elle – par ce Christus patiens qui est en même temps un Christus triumphans, aux yeux ouverts, qui ne parle pas, mais autour de qui tout le monde parle, paraissant commenter sans fin l’événement unique de sa mort et de sa résurrection. Le paradoxe est que ce Christ sans parole parlera à François et que ceux qui sont censés parler, ses contemporains assisiates, se révéleront muets à propos de ce mystère dont Dieu les avait constitués témoins. Mais le grand appel de Jésus à relever sa «maison qui tombe en ruines», entendu par François et d’abord compris au sens matériel, va faire de lui dans l’Église une voix nouvelle qui ne se taira plus.

Trois ans auparavant, François, âgé de vingt ans, avait cru entendre l’appel à prendre part à la guerre contre Pérouse, ce qui lui avait valu une année de captivité. En 1205, il avait cru entendre un autre appel, cette fois pour la croisade, mais le fameux songe de Spolète l’en avait dissuadé et l’avait convaincu de revenir sur ses pas. C’est ce repentir forcé qui devait l’amener au pied du crucifix de saint Damien.

Sur le portrait de François qu’on peut voir à Subiaco (le seul réalisé de son vivant), nous percevons en son visage comme le reflet du regard de Celui qui l’a regardé. C’est un regard ouvert, comme celui du Christ de saint Damien. Comme lui, François nous regarde : il a même l’air de nous parler, comme s’il nous prenait à témoins de la manière dont le regard du Christ l’a transformé et comme s’il voulait nous invitait à nous engager, nous aussi, dans pareille aventure.

Sainte Claire, elle aussi, nous regarde. Elle tient en mains les lis, symbole de sa virginité, et tout son être constitue une interrogation muette sur ce que nous faisons de notre vie. Qui a été capable de résister devant le regard de François, à coup sûr ne tiendra pas et baissera les yeux devant celui de Claire.

Une autre image de François, plus tardive et elle aussi célèbre, est celle du face-à-face avec le Sultan à Damiette. C’était en 1219, cinq ans après l’entrée de Claire au monastère. De ce face-à-face nous savons peu de choses, mais, là encore, il ne nous est pas difficile d’imaginer le Sultan en présence du regard diaphane de François. Même si, au bout du compte, il ne réussit pas à convertir le Sultan, on peut dire qu’avec l’épisode de Damiette François est arrivé au sommet de sa gloire. C’est alors pourtant que commencera son entrée dans la nuit. Une nuit très concrète, puisque la cécité (causée peut-être par un virus contracté en Égypte) va peu à peu le gagner ; mais aussi une nuit spirituelle, au moment où le jeune Ordre des franciscains commence à entrer en crise. Il y aura bien une brève éclaircie en 1223, à Greccio, avec la vision de Jésus Enfant ; puis, le 17 septembre 1224, ce sera celle du mystérieux séraphin par lequel François reçoit les stigmates.

Après la gloire, et comme appelée par elle, est arrivée la croix. Pourtant, François restera jusqu’au bout habité par le Christ glorieux de saint Damien, comme nous-mêmes demeurons habités en dépit des épreuves par la joie de l’état de vie dans lequel nous sommes entrés jadis : vœux religieux, mariage, sacerdoce. Cette jubilation qui continue, envers et contre tout, à sourdre en nous comme une eau souterraine au milieu des tribulations, c’est peut-être ce que François appelait la «joie parfaite». Elle jaillit de la certitude que, si la croix et la mort sont toujours devant nous, l’une et l’autre sont plus réellement derrière nous parce qu’elles ont été franchies et vaincues par le Christ. Lorsque cette certitude aura atteint en nous sa pleine maturité, nous serons enfin prêts pour le dépouillement ultime.

«Puis il se retire dans la solitude verte des arbres, solitude grise des pierres. Une maladie touche ses yeux, enlève à ses yeux de leur force. Blessé par le soleil, il lui écrit une lettre de grâce, un chant de louange, dernier salut à cette vie qu’il aura tant aimée : « Loué sois-tu Seigneur pour notre sœur la terre qui nous soutient et nous gouverne et nous donne l’herbe avec les fleurs colorées. » Ce Cantique du soleil a l’évidente beauté de la rosée du matin, du premier sang de l’aube… Après quelques semaines de silence, François d’Assise rajoute simplement une phrase, une phrase éblouissante, lumière de langue nouée au silence : « Loué sois-tu pour notre sœur la mort. »» (Christian Bobin)

«Vous me coucherez nu sur la terre nue, et vous m’y laisserez encore à mon dernier soupir», avait-il dit à ses frères. Ainsi firent-ils. Ainsi fera-t-on pour nous, quels que soient les détails de notre sépulture : «Nu je suis sorti du sein maternel, nu j’y retournerai» (Job 1, 21). Nous n’emporterons rien, nous serons emportés. Une seule chose comptera : lorsque nos yeux épuisés quêteront la lumière pour la dernière fois, que notre regard ne se perde pas dans le vide, mais se laisse rencontrer par un autre regard.

† Jean-Pierre Batut
Évêque de Blois

 

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