Les origines de la Gauche française

Au lendemain des primaires de la Gauche, appelées aussi «primaires citoyennes», le panorama de la Gauche française semble se préciser. Bien que ces primaires n’aient rassemblé qu’une partie de la Gauche, elles ont révélé la situation constellaire et sous tension de cet ensemble de visions politiques que l’on rassemble sous le terme «la Gauche». Manuel Valls n’a-t-il pas estimé que les deux Gauches qui s’affrontent durant cette primaire sont irréconciliables ? Est ce nouveau ? Or, ces oppositions n’auraient-elles pas été oubliées à cause de l’union qui s’est scellée autour et par l’agilité politique de François Mitterrand en réaction au tournant néolibéral de l’Occident au début des années 1980 ?1 La Gauche n’aurait-elle pas profité durant trois décennies du rassemblement large autour du «Programme Commun» que le successeur de Valéry Giscard d’Estaing avait su élaborer et mettre en place, occultant cependant les réelles différences, voire les oppositions radicales de la Gauche ? Nous pouvons remarquer en outre que de nouveaux clivages émergent sur des questions auparavant consensuelles.

Avant de regarder l’état actuel de cet ensemble politique et d’en dessiner les axes et les défis, il n’est pas inutile de décrire les courants de pensée qui traversent la Gauche depuis son origine. Ceci nous permettra en outre de mieux comprendre les débats et les oppositions internes actuels.

La Révolution française, creuset de la Gauche

La Gauche, comme la Droite par symétrie, acquiert progressivement sa structure et son corpus idéologique au cours des deux derniers siècles, à compter des premières assemblées nationales issues de la Révolution. Bien sûr, un certain nombre d’idées et de thèmes sont déjà élaborés dans la pensée des Lumières. Cependant, le clivage Gauche-Droite ne se manifeste et ne s’organise concrètement qu’autour du veto royal sur la Constituante de 1789. Bien que n’étant pas toujours installés de la même façon, certains députés, comme Robespierre ou Barnave, s’étaient placés dans l’hémicycle à la gauche du président de l’Assemblée, Clermont-Tonnerre. Ce clivage se répandra ainsi dans un grand nombre de démocraties par la suite.

La Gauche s’inspire de principes d’organisation de la société communs, mais elle réunit en son sein dès le départ – mais aussi progressivement – des groupes sociaux et des groupes d’intérêts très différents, comme le prolétariat pour la bourgeoisie révolutionnaire. Comme le rappelle le professeur d’histoire des idées politiques Michel Winock : «La Gauche est fractionnée, divisée, contradictoire, déchirée. Tout au long de l’intrigue révolutionnaire, de 1789 à 1799, se développe l’irisation de la Gauche : les Feuillants, les Girondins, les Montagnards, les Babouvistes peuvent être classés ‘à gauche’, face à la droite monarchiste et contre-révolutionnaire. Au XIXe siècle, la gauche s’assimile progressivement au parti de la République, mais celui-ci est partagé entre modérés, radicaux et socialistes. La naissance du parti communiste en 1920 ajoutera une nouvelle couleur à l’arc-en-ciel»2.


Bien qu’associés dans la même dynamique de libération de la société et de renversement de l’ordre, ces groupes poursuivent des perspectives différentes et même contradictoires


Bien qu’associés dans la même dynamique de libération de la société et de renversement de l’ordre donné de fait, ces groupes poursuivent des perspectives différentes et mêmes contradictoires. Il est clair au moins que les fondements de la Gauche se centrent autour de la question de la liberté et de l’égalité, mais aussi de la vision du monde et de l’histoire. Ce dernier point oriente une action politique qui veut construire une société par la puissance rationnelle de l’homme sans se sentir liée à un ordre établi. En 1955, Raymond Aron avait jeté un pavé dans la mare alors que de nombreux intellectuels se sentaient attirés par le communisme et que les catholiques considéraient comme intéressants certains points et prétendaient établir des ponts avec ce mouvement idéologique et politique. Le professeur de sciences politiques critiquait alors une telle prétention et donnait une analyse fouillée des contradictions de la Gauche3.

Tout au long des décennies des XIXe et XXe siècles, les idées et les courants se positionneront les uns par rapport aux autres, notamment sur la question ouvrière et les effets de la Révolution industrielle. De même, le déploiement dans l’histoire de la pensée libérale et du capitalisme oblige le peuple de Gauche à se positionner soit en s’y opposant radicalement, soit en essayant de les concilier. Ainsi se dessinent des courants de pensée et partisans que nous pouvons à présent regarder de près.

Les courants de pensée de la Gauche à l’épreuve du temps

Il n’est pas question ici de faire un développement exhaustif des courants de pensée, d’autant plus que ceux-ci présentent des variantes liées aux questions de société, comme le féminisme ou l’anarchisme, mais de rappeler brièvement des grandes tendances de la Gauche pour en discerner les lignes de force. Ces divisions se sont faites progressivement dans le temps au regard des nouvelles questions de la société et des diverses réponses apportées. Les clés de séparation se situent autour de la question de la nature de l’égalité entre les individus, de la méthode du changement pour libérer la société, de la relation à la propriété et au capital, du rôle respectif de l’État et du peuple. Tout autant de thématiques qui appellent des positionnements divers et donc des courants de pensée de plus en plus segmentés. Michel Winock considère quatre courants que nous pouvons nommer tour à tour non pas dans un sens historique mais par leur importance idéologique.

En tout premier lieu, nous pouvons nommer le socialisme4 dont le nom lui-même prendra plusieurs sens, mais qui donnera aussi son nom au parti éponyme fondé par François Mitterrand en 1971 à Épinay. Le socialisme se réfère bien sûr à la question sociale et à la volonté d’instaurer plus de justice et d’égalité. Son apparition se situe non pas autour de la Révolution française et de ses revendications libérales, mais dans la Révolution industrielle du milieu du XIXe siècle et la défense des droits des ouvriers. Il veut se distinguer du marxisme, bien que reprenant à son compte son analyse économique et politique. Il lui reproche son matérialisme, son approche révolutionnaire et sa radicalité communautaire. Gardant sa prétention à ne pas accepter l’ordre établi de fait et à transformer la société à partir du prolétariat, ce socialisme, qui se concrétisera avec le temps dans le parti socialiste, pourra prendre des formes moins radicales, comme le social-libéralisme ou la social-démocratie. Cette dernière s’oppose à la transformation révolutionnaire de la société en privilégiant l’approche réformiste. En France, Michel Rocard (décédé en 2016) en fut l’un des plus grands représentants. Emmanuel Macron s’inscrit dans cette lignée. Le social-libéralisme, qui prétend intégrer la philosophie libérale dans sa conception de la justice, est beaucoup moins représenté en France, bien que porté à l’extérieur par de grands penseurs comme John Rawls, Matha Nussbaum ou Amartya Sen.

Le communisme, de son côté, a connu son réel développement avec la Révolution russe de 1919, bien que le terme signifiant la disparition de la propriété privée fût déjà utilisé. Il s’appuiera sur le régime soviétique qui prend place dans l’Est européen. Il gardera une place solide et de premier plan tout au long du XXe siècle, mais il perdra beaucoup de son influence suite à sa coopération avec le parti socialiste et à la croissance des autres mouvements d’extrême gauche incarnés aujourd’hui par Jean-Luc Mélenchon.

Le radical-socialisme n’est pas l’héritage le plus vivant de la Gauche de la fin du XVIIIe siècle, bien que directement rattaché à cette vision révolutionnaire de changement de la société. Il demeure marginal et semble destiné à le rester. Enfin, nous pouvons nommer le gauchisme, qui réunit en son sein une variété de mouvements hétéroclites et extrêmes, comme l’anarchisme et le trotskisme. Tous ces courants s’organisent les uns par rapport aux autres et à des conceptions de la liberté, de l’égalité, du changement et de la relation aux biens. Ceci demeure toujours vrai et transparaît dans les prises de position actuelles. Rien n’est vraiment nouveau, même si aujourd’hui les personnalités en présence jouent plus sur leur posture et leurs ambitions que sur des positions idéologiques clairement identifiées.

Les nouveaux clivages à gauche en 2017

Nous pouvons en outre observer que les lignes et que les appartenances à des conceptions précises évoluent. Ceci est d’autant plus vrai que de nouvelles questions émergent et suscitent ainsi des prises de position variées. Nous pouvons remarquer notamment que la question du devenir démocratique tant de la France que de l’Europe engendre des oppositions encore jamais dévoilées. Bien sûr, elles reprennent les vieilles conceptions révolutionnaires de l’organisation du pays, mais elles entraînent des positions transverses entre les courants. Rien n’est encore clair entre une nouvelle constitution (Valls, Hamon) et une nouvelle démocratie (Macron), en passant par une disparition du système représentatif (Mélenchon).

Le second thème qui suscite des réactions très diverses concerne la laïcité, et notamment la relation à l’Islam en France. Jamais les courants politiques modernes n’avaient eu à se poser ce type de question, puisque le débat était posé sur la seule question de la séparation entre l’Église et l’État. La République se trouve pour la première fois confrontée à une religion pour laquelle le concept de laïcité (qui est bien issu de la théologie chrétienne) n’a pas de place naturelle. Elle se confronte à la pluralité religieuse et doit donc revoir le sens et la manière de concevoir la laïcité. Là encore, les postures sont diverses, comme l’ont montré les débats des primaires entre stricte séparation du religieux et du social (Valls) et intégration faite de compromis (Hamon).

Un troisième thème touche à l’évolution même de la société, et notamment sous l’effet durable et profond des nouvelles technologies, qui vont remodeler de manière majeure la société et l’économie. La clé de lecture de l’écologie est mise en avant pour repenser le monde. Derrière cette question, c’est aussi la place de l’homme, de son activité et du travail qui est discutée entre progressisme radical (Hamon, Mélenchon) et réformisme d’adaptation (Valls, Macron). De même pour l’économie et les finances, libéralisme et étatisme égalitariste se confrontent tout en se croisant.


Les rapprochements et les séparations changent suivant les thèmes et ne permettent plus de rassembler clairement les positions


Comme nous pouvons le voir, les rapprochements et les séparations changent suivant les thèmes et ne permettent plus de rassembler de manière si claire les positions. De toute évidence, un pragmatisme politique est mis en œuvre. La pression économique et libérale tend en effet à renoncer raisonnablement à des idéaux certes séduisants dans le discours, mais difficilement applicables dans un système économique et social ouvert. De plus, la posture d’Emmanuel Macron pose de fait la question de l’appartenance à gauche et même la validité d’une telle bipartition. D’autant plus qu’il est certain que ce pragmatisme politique, vu comme efficace, cache derrière lui des lacunes de réflexion philosophique et politique cohérente. En revanche, il semble que la lecture et les outils marxistes demeurent les lunettes utilisées pour lire et interpréter le monde, quand bien même le discours semble intégrer les progrès et les évolutions de ce dernier. Il se fait une étrange association de révolution écologique et technologique avec un cadre de pensée idéologique tirée de la révolution industrielle. Les ressorts du marxisme (logique de l’histoire, apologie du progrès, transformation volontaire des structures) sont redonnés avec de nouveaux habits, mais demeurent toujours en action. Cet hybride post-moderniste et moderniste pourra-t-il tenir longtemps sans une réelle refonte de ses fondements, au risque de se laisser guider par un positivisme implacable ?

Yann Le Lay

 


1 – Sur ce sujet, lire l’ouvrage de Marcel Gauchet, Comprendre le malheur français, Stock, 206, pp. 101-160.

2 – Collectif, Qu’est-ce que la Gauche ?, Fayard, Paris, 2017, p. 16.

3 – Raymond Aron, L’Opium des intellectuels, Hachette, 1955.

4 – Nous trouverons une analyse riche du socialisme dans Chantal Delsol, Les idées politiques du XXe siècle, Lexio, Cerf, 2015.

 

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