Bataille de Mossoul

La reconquête de Mossoul avance lentement et laborieusement. Il faut encore trois mois, dit Haïder al-Abadi, premier ministre irakien. Après, qui gouvernera l’Irak ? La diplomatie de Poutine, habile et rusée, est-elle une garantie de paix au Moyen-Orient ?

L’actualité de la guerre contre l’État islamique s’arrête longuement en cette fin d’année sur le martyre des Syriens habitant Alep, passant en arrière-plan les opérations de libération de Mossoul en Irak.

La métropole de la province de Ninive, à 350 kilomètres au nord de Bagdad, faisait pourtant la une des journaux cet automne. Le gouvernement français avait même invité le 20 octobre à Paris la vingtaine des pays membres de la coalition anti-Daech pour y traiter de l’avenir de l’Irak une fois la ville reprise aux Islamistes : «Il faut préparer l’Irak de demain pour gagner la guerre contre le terrorisme» affichait François Hollande. Quelques jours auparavant, le Premier ministre irakien avait annoncé le début des opérations de reconquête de la ville tombée sous le joug de Daech en juin 2014. Jusqu’à cette annonce, les autorités de Bagdad ne faisaient pas preuve d’une volonté affirmée de reprendre rapidement Mossoul, tout occupées qu’elles étaient par la libération de Falloudjah dans la grande banlieue de Bagdad, la sécurisation de l’axe qui va de Bagdad à la Jordanie, et plus globalement la maîtrise du sud du pays. Le volontarisme venait plutôt de l’allié américain qui programmait la chute de Mossoul pour décembre, comme si Washington souhaitait inscrire un succès stratégique avant la fin de l’administration Obama qui contrebalancerait sa perte de leadership sur le dossier syrien.

Bagdad peine à imposer sa souveraineté

Il est vrai que le gouvernement irakien – à forte dominance chiite – a quelques difficultés avec Mossoul, ville majoritairement sunnite. L’une des raisons avancées pour expliquer la déroute de l’armée irakienne devant moins de cinq cents combattants sunnites de Daech lors de la chute de la ville en juin 2014 est précisément la défiance de la population envers les forces gouvernementales. Pour le reste de la province, les minorités sont essentiellement composées de Kurdes, de Turkmènes et de chrétiens araméens. A ce patchwork ethnique s’ajoute l’intérêt constant de la Turquie pour la région : déjà après la Première Guerre mondiale, Ankara s’était ému auprès de la jeune Société des Nations de l’annexion de la province de Ninive dans l’Irak nouvellement créé, sous administration britannique, alors qu’elle devait intégrer la Grande Syrie confiée aux Français selon les accords Sykes-Picot qui régissaient le démembrement de l’empire ottoman. Quant aux voisins iranien et saoudien garants des intérêts des communautés chiites et sunnites du Moyen-Orient, leurs influences sont majeures dans cette région où Bagdad peine à imposer sa souveraineté.

La Division d’or a besoin de reconstituer ses forces

Dans ce contexte, on comprend que les opérations militaires sur Mossoul ont été précédées de longues tractations pour définir les modalités d’intervention des différentes forces régulières, milices ou factions en présence  : pour faire court, aux Peshmergas kurdes et aux milices chiites l’action contre Daech à l’extérieur de la ville, aux forces gouvernementales – armée et police – la reprise de la ville elle-même, l’ensemble étant appuyé par la coalition dirigée par le grand allié américain. Après une première phase très dynamique – jusque début décembre – qui a vu les unités irakiennes pénétrer dans les faubourgs Est de la ville, les opérations marquent le pas. Il y a quelques jours, le Premier ministre irakien, M. Haydar Al-Abadj, a indiqué estimer à trois mois le temps nécessaire pour en parachever la libération. En réalité, il semble que les unités d’élite de l’armée irakienne, engagées dans des actions particulièrement meurtrières qu’imposent les combats en zone urbaine, doivent reconstituer leurs forces durement éprouvées.

Soldats irakiens à Mossoul
Photo Mstyslav Chernov / Wikimedia Commons

Que va-t-il se passer une fois Mossoul reconquise ?

Une fois menée à terme, la reconquête de Mossoul sous-tendra un premier enjeu humanitaire, celui de la protection des populations dont on ne peut écarter qu’elles subissent des représailles de la part de certains de leurs libérateurs, on pense évidemment aux milices chiites stationnées aux abords de la ville. La solution passe par la mise en place d’une gouvernance forte et crédible capable de garantir la paix civile dans une région dont la population était estimée à quatre millions d’habitants il y a dix ans. Autant dire une utopie ! A titre de comparaison, on rappellera la complexité du dossier du Kosovo et de ses 1,8 millions de Kosovars pour lesquels l’Union européenne mène depuis décembre 2008 une mission de promotion de l’État de droit dans cette ex-province serbe.

Mais cette victoire sur Daech amènera probablement à relever un deuxième défi autrement plus complexe, celui de l’unité et donc du devenir de l’Irak. Avec un État chiite au sud (capitale Bagdad), un proto-État kurde au nord (capitale Erbil) et un nord-est à majorité sunnite autour de Mossoul, le pays est durablement fragilisé, peut-être à l’aube d’une partition, à l’identique de la situation du Soudan il y a cinq ans. En absence d’un État fort, il serait voué à subir les tensions les plus violentes de ses voisins. On serait loin alors du Grand Moyen-Orient, voulu en son temps par l’administration Bush au motif de favoriser le développement économique et démocratique des peuples de la région.

Derrière le rideau, la paix mondiale est-elle en train de se jouer ?

Pour l’instant, la Russie est restée en arrière du dossier irakien, concentrant son action sur la Syrie dont le dernier rebondissement est l’annonce le 29 décembre d’une trêve et de pourparlers de paix entre Damas et les factions rebelles, plan pour l’acceptation duquel il semble que le ralliement d’Ankara ait été décisif. Si une telle avancée se concrétisait, elle soulignerait une défiance de la Turquie vis-à-vis des États-Unis au profit d’un axe regroupant Moscou, Téhéran, Damas et Pékin, au détriment de celui liant Washington, Tel Aviv, Riyad et Bruxelles. Ce serait une évolution majeure de l’équilibre des puissances qui s’expriment dans cette partie du globe.

Emmanuel Beaupré

Photo : Mstyslav Chernov / Wikimedia Commons

 

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