Pie XII et le mémorial de la Shoah

Dans une tribune diffusée sur le blog de l’organe de presse catholique américain Crux, Lord David Alton de Liverpool, membre indépendant de la Chambre des Lords et ancien membre de la Chambre des Communes, a fait part de son action auprès de la BBC pour que soit reconnu le parti pris partial et défavorable d’un reportage à l’encontre du Pape Pie XII.

Mensonge historique et vérité romancée

Au moment de la visite du Pape François à Auschwitz en juillet dernier, lors d’un reportage diffusé dans le journal télévisé du soir – le plus regardé en terme d’audience –, le reporter de la BBC a émis ce commentaire lorsque le Pape priait dans la cellule du père Maximilien Kolbe : «Le silence a été la réponse de l’Église catholique quand l’Allemagne nazie a persécuté le peuple juif et a alors tenté de faire disparaître tous les juifs d’Europe.» Comme le dit Lord Alton, le journaliste a affirmé cette phrase «comme un fait établi», comme une vérité historique incontestable. Devant cette interprétation de l’Histoire qu’il juge biaisée, Lord Alton et le moine bénédictin historien et ancien président d’université Leo Chamberlain ont tout d’abord tenté de réclamer une rectification auprès de la BBC. Leur réclamation étant restée sans réponse, les deux hommes ont «porté plainte auprès du Service des plaintes éditoriales» de l’antenne, en présentant «un dossier de documents, public et parfaitement accessible aux journalistes.» Et c’est ce recours qui a porté ses fruits.

Une amende honorable qui est une première

Après examen, le surveillant internet de la BBC a déclaré que le reportage n’avait pas donné «toute l’importance requise aux déclarations publiques des papes successifs ou aux efforts faits sur les instructions de Pie XII pour sauver des Juifs de la persécution nazie, et qu’il avait contribué à perpétuer une vision qui ne correspond pas avec les données disponibles.» Lord Alton relève que le reportage partait de la cellule même du père Maximilien Kolbe, envoyé à Auschwitz justement pour avoir publié dans son journal, qui tirait à 1 million d’exemplaires, «une tribune qui dénonçait les nazis». «Difficile de faire moins silencieux» ajoute ironiquement Lord Alton. Celui-ci mentionne également «les 6 066 Polonais, pour la plupart catholiques, qui ont été officiellement reconnus en Israël comme “Justes parmi les Nations” pour leur rôle dans la protection de Juifs polonais.»

Mais il ne manque pas de louer la BBC pour sa déclaration : «La BBC a raison de reconnaître que la calomnie selon laquelle les catholiques n’ont rien fait ni rien dit contre le nazisme est précisément une calomnie collective. Je leur suis reconnaissant de l’avoir fait» a-t-il confié au Catholic Herald. Il en appelle à la direction du groupe pour qu’elle commande «un nouveau documentaire qui analyse les preuves et corrige les distorsions caricaturales et les demi-vérités et contre-vérités régurgitées par paresse.» Le bureau des plaintes éditoriales de la BBC a indiqué que l’équipe responsable du reportage avait été avisée de la plainte, «de sorte que tout prochain reportage veille à refléter une meilleure compréhension de l’Histoire.»

Histoire d’une désinformation tenace

Lord Alton s’intéresse ensuite à la racine de cette «dernière tentative de réécrire l’Histoire». Elle est partie tout d’abord du livre Le Vicaire, publié en 1963 par l’écrivain est-allemand Rolf Hochhuth. Il est très frappant de considérer le succès idéologique de cet ouvrage, adapté à l’écran par Costa-Gravas en 2002 dans le film Amen. Mais Lord Alton cite les révélations du général roumain Pacepa, à la tête de la police politique roumaine avant son passage à l’ouest en 1978, qui a déclaré que «le général Ivan Agayants, chef du département de désinformation du KGB, avait créé l’ébauche du livre faisant du Pape un sympathisant nazi.» Dans sa notice Wikipédia, on peut lire cette déclaration faite par Pacepa en 2007 : «Dans mon autre vie, quand j’étais au centre des intrigues menées par les services d’espionnage de Moscou, je fus moi-même mis au courant d’une tentative délibérée du Kremlin de noircir le Vatican, en décrivant le pape Pie XII comme ayant froidement décidé de sympathiser avec les Nazis.»

Le père Peter Gumpel, jésuite rapporteur de la cause de béatification de Pie XII, même s’il préfère rester prudent sur la véracité des déclarations de l’ancien espion, avait confié à Zenit : «Au Vatican, on savait depuis longtemps que la Russie bolchevique était à l’origine de cette campagne de discrédit contre Pie XII». Pacepa a également révélé l’existence de l’opération Siège 12 : «En février 1960, précise l’ancien espion, Nikita Khrouchtchev approuva un plan secret destiné à saper l’autorité morale de l’Église dans les pays occidentaux. Eugenio Pacelli, qui devint le pape Pie XII, fut sélectionné par le KGB comme cible principale de l’incarnation du mal parce qu’il décède en 1958» lit-on dans La Nef. Lord Alton ajoute : «Les morts ne peuvent pas se défendre», Pie XII était donc le coupable idéal, et son passé de nonce apostolique en Allemagne avant la guerre pouvait prêter à toutes les réinterprétations mystificatrices.

Ce que disent les Juifs eux-mêmes

Dans sa tribune, Lord Alton mentionne les prises de position de personnalités éminentes du monde juif sur la question. Il parle notamment du livre du rabbin américain David Nalin, Pie XII et les Juifs : le mythe du Pape d’Hitler, qui affirme que «la vérité doit être rétablie à propos de Pie XII. Selon Pinchas Lapide, historien et consul israélien, Pie XII «a permis de sauver au moins 700 000 juifs, mais probablement plutôt 860 000 juifs d’une mort certaine aux mains des nazis.» A la fin de la guerre, des survivants de l’Holocauste lui ont rendu hommage dont le premier président israélien Chaim Weizmann et Isaac Herzog, grand rabbin d’Israël. On se souvient également que le grand rabbin de Rome, converti au catholicisme, avait choisi le prénom de baptême du Pape, Eugenio, comme prénom chrétien. Alton cite aussi l’hommage de Golda Meir, d’Albert Einstein et des Chroniques Juives, qui ont tous reconnu que Pie XII avait été une des rares voix à s’élever contre le nazisme.

On dit que nous sommes dans une ère de «post-truth», «post-vérité», reconnu mot de l’année par le dictionnaire britannique Oxford. Que signifie cette expression devenue consacrée ? Elle «fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles» explique Libération. Et si le mythe de Pie XII, Pape d’Hitler, en était le plus ancien exemple ?

Alix Verdet

 

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