Les antiennes "grandes Ô"
  • Le mystère de l’Incarnation doit renouveler notre attente du retour du Christ
  • L’Avent nous invite à l’espérance du Salut pour toute l’humanité
  • Les antiennes Grandes «Ô» contiennent toute la moelle de la liturgie de l’Avent

En ces jours qui précèdent la fête de Noël, nos villes sont de véritables ruches où les gens se pressent devant les vitrines de toutes sortes de grands magasins ou de petits commerces pour terminer les achats de cadeaux ou de nourriture pour le réveillon, le tout dans une débauche de lumière qui se répand à profusion pour donner déjà l’impression de la gaieté et du divertissement et faire oublier les malheurs des temps.

Noël, une fête chrétienne paganisée ?

Les fêtes religieuses ont souvent pour origine une fête romaine qui a été christianisée ; ainsi celle de Noël, avant de célébrer la naissance de Jésus, notre Sauveur, était celle de la renaissance du soleil invaincu, alors que les jours commençaient à rallonger. Il était tout à fait normal de remplacer ce Noël païen par la victoire du Soleil de justice. Nous devons regretter que désormais ce sont les fêtes chrétiennes qui sont paganisées ! Combien de gens, qui font la fête en fin d’année, savent ce que signifie pour nous Noël ? Au lieu de dépenser tant d’argent, même en période de précarité, pour les vacances, le chocolat ou des cadeaux vite cassés ou remisés, ce devrait être l’occasion d’ouvrir les portefeuilles pour aider les pauvres en qui le Seigneur s’est plu à se représenter.

Entretien avec le Père Matthieu Rougé, curé de St-Ferdinand-des-Ternes (Paris 17)

 

L’Église a coutume de préparer le cœur des fidèles à la célébration des grandes fêtes par un temps liturgique plus ou moins long de prière adapté, leur esprit par la succession de méditation des textes correspondant au mystère célébré, et même leurs sens, au besoin, par une période de jeûne ou d’abstinence, fort réduite, il est vrai, de notre temps. Pour la grande majorité de nos contemporains, la préparation de Noël consiste à ruminer le menu du réveillon et celle de Pâques par le choix du lieu des vacances. Pour les chrétiens, il ne devrait pas en être de même : Noël est précédé de l’Avent, qui nous fait attendre dans la joie la naissance du Sauveur, et Pâques par le Carême qui nous invite à faire pénitence en prenant conscience de l’amour infini de Dieu qui nous a sauvés par la mort et la résurrection de son Fils. Savons-nous encore remercier Dieu, lui rendre grâces pour nous avoir créés et pour nous avoir sauvés en nous libérant du péché et de la mort ? Prenons donc le temps de réfléchir à tout ce que nous devons à cet amour miséricordieux du Seigneur.

Plutôt que peaufiner le repas du réveillon, entrons dans l’attente de Marie

À l’approche de Noël donc, le temps liturgique de l’Avent progressant vers son but, l’Église s’évertue précisément, par une préparation plus intense, à rappeler le sens de cette fête et à tourner le regard des fidèles vers les réalités essentielles et éternelles qui trouvent leur fondement dans le grand mystère de l’Incarnation ; de même que la Semaine Sainte met nos âmes dans les dispositions d’accueil du Triduum pascal, de même que, grâce au renouveau liturgique, une neuvaine préparatoire à la fête de la Pentecôte nous fait implorer la venue de l’Esprit Saint, de même les sept jours qui précèdent Noël sont marqués par une prière plus soutenue. En cette ultime semaine, où culmine l’attente de la naissance de Jésus, la liturgie nous détourne donc des mondanités futiles et passagères pour nous recentrer sur l’espérance du Sauveur et l’attente de la Nativité : les évangiles des messes, après avoir, dans les jours précédents, dessiné la figure de saint Jean-Baptiste, le Précurseur de Jésus, retracent, devant nos yeux et nos oreilles, les diverses étapes qui ont devancé la naissance du Messie : sa généalogie, l’annonce à Zacharie, l’annonciation à Marie, la visitation de Marie à Élisabeth, la naissance de Jean-Baptiste, l’annonce à Joseph, les chants du Magnificat et du Benedictus.


Le temps liturgique de l’Avent tourne le regard des fidèles vers les réalités essentielles et éternelles


En outre, ces jours sont soulignés par une particularité qui tire ses origines dans la nuit des temps, peut-être déjà au IVème siècle, le chant de grandes antiennes solennelles aux vêpres pour accompagner le cantique du Magnificat ; ces antiennes, toutes construites sur le même modèle avec une mélodie similaire, ont reçu le nom d’antiennes Ô, car elles commencent toutes par cette exclamation. Dom Guéranger, dans son Année liturgique, dit à leur propos : «Ces antiennes, qui contiennent toute la moelle de la liturgie de l’Avent, sont ornées d’un chant plein de gravité et de mélodie». Ces antiennes ont toujours été accompagnées d’un certain déploiement cérémoniel, comme à Cluny évidemment, avec célébrant en chape, cierges et encens, sonnerie des cloches. Les séminaristes de Versailles, présents pour une session au monastère, il y a deux ans, ont pu apprécier et goûter la saveur de ces textes.

Les Grandes «Ô», pour retrouver la saveur des prophéties sur le Messie

L’exclamation initiale exprime à la fois l’admiration étonnée et la supplication instante de celui qui chante ces antiennes ; elles sont un intensif cri d’appel à l’attention du Sauveur qui doit venir. Chaque antienne débute par un titre messianique, tiré de l’Écriture (Sagesse éternelle, Adonaï, rameau de Jessé, clé de David, Orient, roi des nations), ce qui réclame une connaissance minima de la Bible ; le dernier est le plus célèbre, le nom d’Emmanuel. Par ailleurs, l’auteur de ces antiennes s’est ingénié à distribuer ces titres de telle façon de faire, avec la première lettre de chacune d’entre elles, un acrostiche, mais lisible seulement à l’envers, si bien qu’il n’est possible d’en pénétrer le sens qu’au dernier jour : sarc ore donnant à l’endroit : ero cras, ce qui signifie : je serai là demain ! Cet acrostiche annonce la liturgie de Noël, car le cras (demain) va se muer en hodie (aujourd’hui) ; la veille de Noël, les antiennes des Laudes annoncent ce passage : «Cras egrediemini, hodie scietis et mane videbitis gloriam eius, crastina erit vobis salus ; demain sortez, aujourd’hui sachez que le Seigneur va venir, demain vous verrez sa gloire, demain sera votre salut». Hodie sera le cri de joie qui reviendra souvent dans la liturgie de Noël.

Prière des grandes Ô

Le Seigneur vient conclure une alliance nouvelle avec l’humanité ; la Sagesse éternelle nous invite à ses noces et prépare le banquet de son Eucharistie. Préparons-nous, en vivant intensément avec Marie, à l’attente de la venue de notre Sauveur. Bossuet écrivait à la Sœur Cornuau qui était en retraite : «Continuez votre retraite, ma Sœur, et dites Ô en silence, n’y ajoutant rien. Ô adorer, Ô louer, Ô désirer, Ô attendre, Ô gémir, Ô admirer, Ô regretter, Ô entrer dans son néant, Ô renaître avec le Sauveur, Ô l’attirer du ciel, Ô s’unir à lui, Ô s’étonner de son bonheur dans une chaste jouissance, Ô être humble et doux de cœur, Ô être ardent, Ô être fidèle ! Qu’y a-t-il de moins qu’un Ô, mais qu’il y a-t-il de plus grand que ce simple cri du cœur ? Tout l’éloquence du monde est dans cet Ô, et je ne sais plus qu’en dire tant je m’y perds» (Lettre 115, 16 décembre 1695). Voilà les dispositions dans lesquelles le Seigneur devrait pouvoir nous trouver en ces jours.

Bonne nouvelle : Jésus revient !

La une d’un grand quotidien titrait récemment, pour le déplorer, que la religion s’était invitée à la primaire de la droite ; cela prouve qu’elle existe toujours et que les chrétiens se montrent plus présents non seulement dans le débat politique, mais en tous domaines.


Jésus ne vient pas nous déranger mais nous apporter le secours dont nous avons besoin et nous donner la paix véritable


Ce même journal se permettait également d’élever ce cri : «Au secours, Jésus revient !». Les réactions ne se sont pas fait attendre sur les réseaux catholiques pour s’en moquer. Oui, Jésus revient, Il est même déjà venu, Il vient continuellement et Il reviendra à la fin des temps : telle est notre foi et nous la confessons bien haut. Jésus revient : pas de panique ; Il ne vient pas nous déranger, mais nous apporter justement le secours dont nous avons besoin, nous donner la paix véritable. Chacune des grandes antiennes lance au Seigneur ce cri, qui a été entendu : Veni, viens ! Il vient, disent-elles, pour enseigner le chemin du salut, pour racheter, pour délivrer, pour illuminer et sauver.

Il vient, mais Il est déjà venu, et Il ne nous a jamais quittés ; ce sont plutôt les hommes qui L’ont laissé de côté ou qui sont partis à l’aventure, à l’exemple du fils prodigue. Il vient à notre rencontre, laissons-nous toucher par sa délicatesse et sa bienveillance à notre égard ; Il vient nous rendre accès à la patrie céleste ; ne détournons pas notre regard pour nous intéresser aux choses de cette terre qui ne nourrissent pas notre idéal.

Dom Philippe Dupont, abbé de Solesmes

 

Télécharger le texte de cet article