Comment discerner ?
  • Le discernement est l’acte de la raison pratique perfectionnée par la vertu de prudence
  • Le discernement doit déterminer un objet moralement bon dans une intention droite
  • Discerner, c’est voir ce qui dans un acte est essentiel et non ce qui est matériel
  • Ce n’est pas la conscience subjective qui détermine l’objet moral de l’acte
  • L’imputabilité regarde la responsabilité d’un acte ; l’objectivité, sa rectitude morale

A la clôture du chapitre général des Jésuites, le 24 octobre 2016, le Pape François s’est entretenu avec ses frères. Le texte de cette rencontre où le Pape a répondu aux questions posées est paru dans la revue Civiltà Cattolica du 12 novembre dernier, sous le titre : AVERE CORAGGIO E AUDACIA PROFETICA (avoir le courage et l’audace prophétique). Le Saint-Père a voulu montrer que ce courage et cette audace devaient s’inscrire dans tous les événements de la vie contemporaine, par exemple dans l’économie avec la globalisation, et dans toutes les rencontres sociales. Les participants de la rencontre lui ont posé l’inévitable question du discernement sur les questions de théologie morale : comment se pose le mode de procéder dans le champ de la morale relativement à cette dynamique du discernement des situations morales ?

Le Pape François a répondu : «Le discernement, la capacité de discerner est l’élément clé.» Et d’ajouter : «Nous devons former les séminaristes et les prêtres au discernement. Sans discernement, nous risquons de tomber dans la casuistique.» Cette casuistique, il la considère comme l’attitude légaliste qui consiste à soumettre chaque cas à la loi morale et à déterminer la vérité de l’acte singulier par l’application – et la seule application – de la norme générale. Faisant ensuite appel à la formation qu’il a reçue dans ses études de séminaristes, formation donnée exclusivement à l’aide de manuels de théologie et de philosophie, formation qu’il a nommée à plusieurs reprises, comme de la scolastique décadente, le Pape a rappelé plusieurs fois que la vraie formation, celle qui est tirée, comme il le dit, de la grande scolastique de saint Thomas d’Aquin et de saint Bonaventure, doit aider à discerner à partir du principe valable pour tous, en tenant compte, dans les situations particulières, des nuances qui en mesurent l’application sans changer le principe. C’est, dit-il, la méthode qu’enseigne le Catéchisme de l’Église catholique et c’est elle qu’applique Amoris Lætitia. Pour terminer, le Pape François ajoute : «Évidemment de nos jours la théologie morale a fait beaucoup de progrès dans ses réflexions et dans sa maturité. Elle n’est plus maintenant une casuistique.»

Le discernement sur quoi ?

Discerner, c’est distinguer, séparer les éléments les uns des autres afin d’en mesurer l’importance et d’arriver à une connaissance plus ajustée du tout. Le discernement est, dans la décision morale, l’acte par lequel on parvient à une vision suffisamment claire et certaine de ce que l’on doit faire et de ce que l’on doit éviter de faire. Il met en jeu la certitude morale. Dans l’agir moral, le discernement est à la fois l’acte de la conscience et l’acte de la raison pratique perfectionnée par la vertu de prudence. Ces deux formes du jugement ne sont pas les mêmes mais les éléments, selon leur pondération, sont les mêmes : l’objet, la fin (intention), les circonstances. Le jugement de la conscience porte davantage sur l’objet de l’acte, même si la conscience est la seule à juger des profondeurs du cœur humain, c’est-à-dire des intentions les plus secrètes. La finalité est le principe du jugement de prudence et le terme de la vérité pratique. L’acte est bon s’il est accompli sous l’égide de la raison qui le guide en vue d’atteindre une suffisante adéquation à l’intention ou à la fin voulue par une volonté droite.


L’universel, quel qu’il soit, n’est jamais la cause de la vérité et de la bonté des actes


Dans un cas comme dans l’autre, ce ou ces jugements ne sont jamais des jugements dans l’universel. L’universel, qu’il soit celui de la loi morale, de l’idéal vertueux, de l’inspiration évangélique, de la maxime sociale ou même des coutumes sociétales, est pour le jugement pratique une aide précieuse ou un faux ami, une vraie lumière ou un faux éclairage, mais il n’est jamais la cause de la vérité et de la bonté des actes. Je ne dois pas agir pour obéir à la loi, je dois agir pour devenir bon, en vérité, c’est-à-dire intérieurement et authentiquement bon. Et pour cela, la personne doit discerner ce qui est vrai ou faux, ce qui est bon ou mal. Cependant, ce discernement ne peut pas être sui generis car la vérité pratique et la bonté morale sont réelles, elles ne sont pas des constructions de l’esprit. Réelles veut dire que l’agir personnel doit être en conformité avec l’être qu’il est. L’agir doit dévoiler la dignité de la personne, la sienne, et accomplir la perfection à laquelle elle est destinée. La personne doit agir comme un être humain et non comme une bête, agir comme un adulte et non comme un enfant, agir comme époux ou épouse, comme père ou mère, comme citoyen, comme chrétien et non comme un païen. Ces finalités pratiques de l’agir ne sont pas des modèles stéréotypés, des images toutes faites que l’on doit imiter, des idéaux qu’il faut contempler. Les saints, les héros, les grands sont des modèles ; toutefois la vérité de la personne n’est pas de les «copier» mais de les connaître, de les aimer, pour tirer de leur vertu des encouragements et même des moyens à intégrer dans sa façon d’agir.

Le discernement porte sur l’objet

Le premier principe de l’agir est son objet. L’objet d’un acte est ce qui est placé «devant», dans le sens où il doit être atteint et non uniquement tirer de son être et devenir une interprétation de «son moi». Si je dois chanter et donner ma voix pour faire vivre l’œuvre d’un grand musicien, je dois exécuter la pièce musicale telle qu’elle est tout en y mettant ce qu’elle m’inspire. Mais ce qu’elle m’inspire doit correspondre à ce qu’est cette œuvre musicale et non seulement aux sentiments qu’elle fait surgir en moi. S’il n’y a que moi qui entre en jeu, l’interprétation de l’œuvre la trahira et j’aurai mal chanté. Dans l’acte moral, la volonté doit vouloir un objet moralement bon. Par exemple : pour ne pas mentir, je dois d’abord aimer ou vouloir la vérité ! Vouloir et aimer la vérité est quelque chose de naturel à l’intelligence : personne, même – ou surtout – l’enfant, n’aime qu’on lui mente. Mais aimer la vérité, toute la vérité, toujours la vérité s’acquiert progressivement et fait l’objet d’une vertu. D’abord, il faut, au minimum, apprendre à ne pas mentir. Le premier objet de l’agir moral, en cette matière, est de ne pas mentir. Mais qu’est-ce que mentir ? Le discernement intervient quand on pose la question car mentir n’est pas uniquement ne pas dire la vérité, laquelle ne doit pas toujours être dite ! Mentir consiste à faire une énonciation fausse en vue de tromper. Pour éviter de mentir, il faut au moins savoir si ce que l’on cherche à dire est faux, c’est-à-dire inadéquat par rapport au réel, si on le fait consciemment, donc volontairement, en vue de tromper, pour induire quelqu’un dans l’erreur alors qu’il avait le droit à la vérité. Il est donc nécessaire de connaître et de peser tous les éléments qui entrent en jeu dans le mensonge et non seulement d’obéir au précepte tu ne mentiras pas en l’interprétant d’une façon infantile : tu ne diras jamais rien contre la vérité !

Le discernement porte sur l’intention

L’intention est le bien réel sur lequel porte le vouloir. Le bien réel est celui de la finalité réelle de l’acte et non celui que l’on imagine, dans le futur, à partir des conséquences des actes ou celui qui est fondamental dans l’orientation d’une vie. Si je dis la vérité à celui à qui elle est due, je donne à son intelligence un bien réel. Je la rends plus adéquate au réel. Si j’évite toutes les compromissions fallacieuses, les dissimulations peureuses, les tromperies habiles, les faux témoignages, etc, non seulement je respecte ma propre intelligence, mais je respecte l’intelligence de l’autre. Je me comporte comme une personne humaine et je rend hommage à la personne de l’autre. Ma parole vraie est un vrai bien, pour moi, comme pour l’autre.


Le bien réel est celui de la finalité réelle de l’acte et non celui que l’on imagine à partir de ses conséquences


Si je dissimule une vérité qui n’est pas due, je ne prive pas l’autre d’un bien. Je l’incite à ne pas céder à une curiosité malsaine ou ne pas porter une vérité qu’elle ne peut pas porter, à ne pas utiliser la révélation de ce que je lui ai dit pour mal agir. J’ai agi en voulant un vrai bien ! Dire la vérité, en vue de tromper, cela est incohérent. Si la volonté est droite, je ne peux pas vouloir tromper malicieusement la personne, mais je peux vouloir, sans la tromper, ne pas juger bon ou ne pas pouvoir lui dire la vérité. Ce discernement est absolument important, même s’il est difficile à poser. Ce discernement porte sur l’intention. Mais l’intention ne porte pas, dans notre exemple, sur vouloir dire ou ne pas dire la vérité, mais sur vouloir ou ne pas vouloir tromper, c’est-à-dire conduire la personne dans une erreur qui viole son droit à la vérité.

Le discernement porte sur les circonstances

C’est la partie la plus «évidente» semble-t-il du discernement. Nos actes ne découlent jamais en droite ligne de l’application d’une norme morale qui nous ferait passer de l’universel au singulier. On n’agit pas comme si l’on déduisait de la définition géométrique du triangle la connaissance particulière de cette figure construite dans l’imaginaire : c’est une figure dont les trois angles intérieurs sont égaux à deux angles droits, donc c’est un triangle. La morale classique, la grande scolastique dirait le Pape François, reconnaît deux sortes de circonstances : 1° celles qui peuvent changer la raison formelle d’un acte, c’est-à-dire sa vraie nature morale ; 2° celles qui donnent à un acte la réalité accomplie de sa perfection ou de sa malice.

Le premier groupe de circonstances touche aux éléments essentiels de l’acte : son objectivité et le consentement libre de la volonté. L’objet de l’acte est touché quand une ou plusieurs circonstances changent sa définition formelle. Par exemple, tuer quelqu’un parce que l’on est en état de légitime défense, c’est-à-dire face à un injuste agresseur qui met réellement la vie en péril, cela n’est pas un homicide. Ne pas dire une vérité qui conduirait injustement quelqu’un à la mort, cela n’est pas un mensonge. Ne pas rendre un bien prêté réclamé par quelqu’un qui veut s’en servir pour commettre un acte gravement injuste, par exemple, tuer, cela n’est pas un vol ! Autrement, s’il est toujours vrai qu’il ne faut pas être homicide, tuer n’est pas toujours un homicide ; s’il est toujours vrai qu’il ne faut pas mentir, ne pas toujours révéler un fait ou dire la vérité n’est pas toujours un mensonge ; empêcher quelqu’un d’user de façon gravement injuste son bien propre n’est pas toujours voler.


La morale fondamentale distingue la matérialité d’un acte et sa formalité


Dire cela ne doit pas signifier que les principes premiers de la loi morale, ceux que connaît la syndérèse, admettent des exceptions. Il n’est jamais permis d’être homicide, de mentir, de tuer, etc. Mais tuer, ne pas rendre le dépôt, ne pas dire la vérité, n’est pas toujours un homicide, un vol ou un mensonge. Cela signifie que le jugement de la raison est suffisamment formé pour discerner entre la matérialité d’un acte, donner la mort, garder le bien d’autrui, ne pas dire la vérité, et sa formalité, tuer quelqu’un injustement, garder injustement le bien de l’autre, tromper sciemment et volontairement. Cette distinction est classique en morale fondamentale.

Cependant, il y des circonstances qui rendent un acte plus parfait ou qui diminuent sa perfection, ou le contraire, qui atténuent sa malice ou l’augmentent. L’obole de la veuve est formellement un acte de charité, mais le Seigneur la loue parce qu’elle fait preuve d’une plus grande charité, ayant donné même ce qui lui était nécessaire. Enseigner la vérité dans un temps inopportun et dans un lieu inopportun peut relever d’un manque grave à la vertu de prudence. Mettre en évidence les faiblesses de quelqu’un n’est pas toujours une médisance, mais peut révéler un désir de vengeance. Bref, nous sommes, ici, dans les méandres complexes du cœur humain et dans les difficultés du discernement pour soi-même et pour les autres.

Le discernement sur la nature de l’acte

Discerner qu’un acte est objectivement mauvais, qu’une intention n’est pas droite, que le recours aux circonstances atténuantes ne change rien à la nature d’un acte, ce n’est pas déterminer une culpabilité. La culpabilité morale est la reconnaissance faite par soi-même : j’ai péché et c’est ma faute ; c’est aussi la reconnaissance faite par l’autorité légitime qui s’exerce au for externe. Exemple : l’avortement est un péché objectivement grave ; l’adultère est une faute grave. Le discernement consiste dans l’imputation d’une faute objective à la personne qui en porte la responsabilité. C’est un jugement sur la responsabilité de la faute.


Le discernement sur la nature de l’acte diffère du discernement sur l’imputabilité de l’acte


Sur ce point, il y de graves divergences entre les diverses théories morales et la morale classique. Sur ce point, il y a confusion entre ce qui a été enseigné dans l’Église et les théories morales modernes. Confusion que l’on retrouve aussi dans Amoris Lætitia. L’Église a toujours enseigné que lorsqu’il s’agit de l’imputabilité, c’est-à-dire de discerner la responsabilité de la personne, on doit toujours regarder s’il y a des circonstances qui atténuent cette responsabilité. Même le droit civil pénal le fait. Mais l’Église n’a jamais enseigné que des circonstances atténuantes changeaient la réalité formelle de l’acte, c’est-à-dire, sa définition objective. Une jeune fille, une adolescente, peut «consentir» à un avortement, sans même avoir le temps de réfléchir à la nature objective de l’acte qu’elle pose. Sa responsabilité est largement atténuée ; pour autant l’acte demeurera objectivement grave et peu de choses seront changées pour elle, dans les circonstances psychologiques de son acte, hélas ! La nature ne connaît pas la miséricorde ! Ainsi, considérer que la nature objective d’un acte dépend de la connaissance que la personne en a et de l’intention qui est la sienne, c’est changer radicalement la morale de l’Église. Ce n’est pas sortir de la casuistique pour entrer dans une morale de miséricorde. C’est tout simplement diluer la vérité morale au rang des motivations personnelles de l’agent moral. Toujours présumer que la personne humaine n’est que rarement responsable de ses actes, parce qu’elle est incapable de discerner la vérité morale dans l’ensemble complexe des circonstances qui entourent ses décisions, cela semble un acte de miséricorde. En réalité, c’est lui refuser la vérité qui libère.

Certes, les théories morales modernes nous ont sorti de la casuistique juridique et de la morale d’obligation. C’est un grand bien et le Pape François a raison de louer ce progrès. Mais cette sortie ne devrait pas nous faire entrer dans une casuistique pire, celle de la disparition de la vérité morale objective et son remplacement par la promotion inconditionnée des jugements de consciences individuels au rang de la seule voie qui dise le bien et le mal. En ce domaine, la confusion de la Tour de Babel serait la pire de tous, elle signifierait la mort du langage moral, la mort du discernement entre le bien et le mal.

Aline Lizotte

 

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