Groupe d'enfants chinois livrés à eux-mêmes

Depuis des décennies, des générations d’enfants chinois originaires des régions rurales reculées de l’empire du Milieu grandissent sans leurs parents. Dans un pays trop occupé à asseoir son hégémonie économique, le sort de ces familles rurales est ignoré par le gouvernement. Celles-ci se retrouvent doublement pénalisées : par l’exode rural et par la discrimination administrative dont ces «migrants» économiques dans leur propre pays font l’objet.

Un exode rural initié il y a plus de 35 ans

Avec l’arrivée de Deng Xiaoping au pouvoir à la fin des années 70, la Chine socialiste s’ouvre progressivement à l’économie de marché et se lance dans une course effrénée à l’industrialisation. Ainsi, les zones rurales, déjà dévastées par le fiasco de l’entreprise de collectivisation agricole du «Grand bond en avant», qui a entraîné la mort par famine d’entre 30 et 55 millions de personnes, se trouvent complètement délaissées. Les jeunes générations quittent la vie de labeur et de misère de leurs parents et on estime à «242 millions» le nombre de «migrants» issus de l’exode rural. Selon France 24, «le phénomène est continu depuis 1979».

Une destruction des familles dont les enfants paient le prix fort

Pour remédier à cet exode rural, le régime a instauré des mesures contraignantes pour inciter les migrants à rester dans leur région d’origine. Il s’agit d’un «système d’enregistrement chinois (appelé « hukou ») [qui] lie, depuis les années 1950, l’affiliation à la sécurité sociale et l’accès à l’éducation à un lieu de domicile immatriculé à la naissance». Résultat, les parents obligés de chercher du travail loin de chez eux n’ont pas d’autre choix que d’abandonner leurs enfants derrière eux, car l’État refuse de prendre en charge leur santé et leur scolarisation. Selon un rapport de l’UNICEF, il y aurait 29 millions d’enfants abandonnés par leurs deux parents, et 61 millions par l’un des deux, dévoile Alec Ash dans The Economist. Ces chiffres concernent «37,7% des enfants ruraux et 22% des enfants en Chine» précise Patrick Saint-Paul dans Le Figaro. Et enfin, «moins de 5% selon les estimations de l’ACWF, sont totalement abandonnés et vivent seuls grâce à l’argent envoyé par leurs parents.» Ces statistiques effrayantes indiquent que beaucoup d’enfants sont ainsi confiés à leurs grands-parents âgés, qui s’occupent peu d’eux, obligés qu’ils sont de travailler dur toute les journée pour subvenir à leurs propres besoins. «Que pouvons-nous faire ?» répètent en refrain les oubliés de l’industrialisation chinoise. «Le coût de la vie augmente alors que le prix du riz est le même» rapporte The Economist. Et c’est ainsi que l’on trouve dans la campagne chinoise d’étranges villages peuplés d’enfants et de vieillards. Mais comme ça fait 35 ans que ça dure, c’est devenu normal ! «Seuls les enfants de riches vivent avec leurs parents» rapporte Patrick Saint-Paul. Vivre en famille est aujourd’hui un luxe inatteignable pour plus du tiers des enfants des campagnes chinoises.

Des orphelins du progrès

«Ces enfants ont été rendus orphelins par le progrès» analyse Alec Ash. Mais de quel progrès s’agit-il ? Pendant que ces enfants sont livrés à eux-mêmes et coupés de leur environnement social le plus naturel et irremplaçable, leurs parents travaillent de 8h30 jusqu’à 22h tous les jours, ne bénéficiant que d’une journée et deux demi-journées de pause par mois. Et le coût de la vie en ville étant élevé, les économies qu’ils peuvent envoyer à leur progéniture semblent dérisoires à côté de la détresse affective et psychologique de leurs enfants. «Ces enfants n’ont pas de cadre, ni d’horaires fixes, explique Yi Zhibing, ancien directeur d’une maternelle pour enfants abandonnés à Yichun, redevenu simple enseignant dans l’un de ces villages. Ils courent et jouent le long des routes jusqu’à ce qu’ils tombent de fatigue sur place. Régulièrement, certains se font écraser par des voitures. D’autres se noient dans les étangs» lit-on dans Le Figaro. Leurs parents reviennent une fois par an, parfois uniquement tous les deux ans, pour le congé du Nouvel An, pendant deux courtes semaines suivies de déchirantes séparations. Ainsi, ces enfants sans parents souffrent de dépression chronique et d’inquiétants troubles du comportement. Le fondateur d’une ONG chrétienne, Children Charity International, interrogé par Al-Jazeera, estime que le tiers de ces enfants, c’est-à-dire 20 millions, risque de tomber à court ou moyen terme dans des activités criminelles, et que 20 millions de ces enfants seront admis dans des hôpitaux psychiatriques. «Quel va être l’avenir de la Chine ?» s’alarme-t-il.

La négligence criminelle d’un État qui veut tout contrôler

De nombreux faits divers tragiques impliquant ces enfants abandonnés ont ému l’opinion : une fratrie de 4 enfants âgés de 5 à 14 ans, qui vivaient dans des conditions sordides, s’est donnée la mort en ingérant des pesticides et en laissant le mot suivant, selon un média d’État : «Merci pour votre gentillesse. Je sais que vous nous voulez du bien mais il est mieux pour nous de partir.» 5 garçons sont morts asphyxiés après avoir allumé un feu avec du charbon dans une poubelle pour se réchauffer. Face à ce désastre humanitaire silencieux, le gouvernement fait mine de prendre les choses en main et a publié une directive à l’attention des migrants : «Les travailleurs migrants qui peuvent partir en prenant leurs enfants avec eux sont encouragés à le faire. Le cas échéant, l’un des deux géniteurs devrait rester à la maison. Les parents qui ne peuvent pas répondre à ces obligations doivent désigner un tuteur légal» rapporte le site suisse d’information 24 Heures. Mais les aides concrètes à la prise en charge de ces enfants restent à l’état de promesses. Les œuvres de charité et les ONG, trop peu nombreuses, sont les seules à regarder le problème en face mais leur perspicacité gêne. Ainsi, l’une d’entre elles a-t-elle été expulsée pour avoir fait connaître le sort de ces laissés-pour-compte.

Pendant que leurs parents sont loin, l’école gouvernementale prend en charge les enfants et tente de pallier leurs manques affectifs. Tous les matins, nous révèle Alec Ash, les écoliers se retrouvent dans la cour pour effectuer une sorte de danse rituelle, en guise d’ersatz d’affection, aussi poignant que dérisoire. Sur les paroles d’une musique, on peut entendre le refrain suivant : «Maman et Papa, faites-moi un câlin, pendant que les enfants entourent leurs bras autour de leurs épaules»… Puisque vos parents ne sont pas là, donnez-vous à vous-mêmes de l’affection. L’État chinois semble découvrir qu’il ne peut se substituer à l’affection parentale, sans compromettre gravement le développement de ces enfants : «Le plus gros problème, c’est le manque d’amour», dit le recteur de l’école de Tangxi. «Nous essayons de compenser en envoyant les professeurs rendre visite aux enfants régulièrement à la maison avec de petits cadeaux.» Quel constat d’une incroyable naïveté ! Les enfants ont besoin d’amour, et qui plus est, de l’amour de leurs parents, plus que de cadeaux ! Et tous les professeurs bien intentionnés n’y pourront rien changer ! Ainsi, nombreux sont les enfants qui se déscolarisent, dans l’indifférence générale des autorités, et moins de la moitié des enfants ruraux va jusqu’au lycée.

L’État chinois prendra-t-il soin de ses populations ?

Pour Alec Ash, «chaque pays qui passe de la pauvreté à la prospérité rencontre la dislocation sociale sur son chemin, mais la transition de la Chine est incroyablement rapide. Elle est aussi orchestrée par un gouvernement communiste prompt à minimiser les dommages collatéraux de son développement, et très soucieux d’éviter tout risque de soulèvement social.» Dickens et Hugo ont décrit dans leurs romans la triste et parfois sordide condition de vie des enfants pauvres du XIXème siècle. Mais peut-on réellement comparer la Chine du XXIème siècle avec les sociétés chrétiennes d’Europe ? Dans les sociétés européennes, il a toujours existé une assistance aux plus pauvres donnée par des religieuses ou religieux par le biais de nombreuses congrégations enseignantes, soignantes, caritatives toutes dévouées aux exclus du système. Au XIXème siècle, le catholicisme social a œuvré à l’amélioration du fonctionnement de la société et l’État républicain n’a bien souvent eu qu’à reprendre le profond sillon tracé par l’Église. Mais dans une société confucéenne, la notion même de personne n’est pas pertinente en face du collectif et l’individu se voit reconnaître peu de droits.

L’ONG sur laquelle Al-Jazeera a bâti son reportage (voir plus haut) est une ONG chrétienne, pas un service social de la République Populaire de Chine. De plus, l’athéisme marxiste d’un État tout-puissant a gravement ébranlé la société chinoise. La Révolution culturelle a mis à bas des siècles de traditions manufacturières, architecturales et spirituelles d’une immense finesse, qualifiées de vieilleries par Mao, si bien que le Made in China d’aujourd’hui est devenu le symbole du vite fait/mal fait, du jetable pas cher, de la mauvaise qualité. Mais quand on néglige autant les conditions de vie et de travail des ouvriers, et même de leurs enfants, comment la qualité pourrait-elle résulter de leur travail effectué dans des conditions inhumaines ? Enfin, la politique de l’enfant unique a octroyé à l’État une sorte de «droit de propriété» sur le corps de ses administrés, à qui on pouvait imposer l’avortement d’un deuxième enfant par la force, et ce jusqu’au terme de la grossesse, quand ce n’était pas après la naissance. Il est frappant de constater que, dans les photos du reportage d’Alec Ash dans The Economist, on n’aperçoit presque aucune fille…

Le constat que le mariage entre la culture confucéenne chinoise et l’idéologie marxiste est un désastre pour les populations n’a rien de nouveau. Le peuple chinois subit depuis de longues décennies de terribles oppressions de la part de ceux qui le gouvernent. Et la place de deuxième économie mondiale pour la Chine se paye à un coût humain incroyablement élevé et difficilement imaginable par nos consciences occidentales nourries au lait de la civilisation chrétienne. Avoir pensé l’universel, la notion de personne et son intangible dignité, sont des richesses inestimables issues de la révélation chrétienne appuyée sur la philosophie grecque, que nous aurions tort de renoncer à proposer, à exporter et à faire reconnaître partout. C’est même un devoir, et le scandale de la souffrance des enfants chinois abandonnés vient nous en rappeler l’extrême urgence.

Alix Verdet

Photo Kit Rawson / Wikimedia Commons

 

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