Le populisme
  • Le populisme est sans étiquette et ne s’attache à aucun parti politique
  • Il est le signe de l’instruction et de l’émancipation des peuples
  • Il se révolte contre trois ennemis : la mondialisation, la « financiarisation » et la corruption des élites

On peut tromper tout le peuple durant un temps
On peut tromper une partie du peuple tout le temps
On ne peut jamais tromper tout le peuple tout le temps
Abraham Lincoln

Il y a peu de peuples dont l’histoire ne comporte de ces moments où l’une de ses parties se soulève contre l’autre partie et manifeste sa colère. Que ce soit le peuple romain, la plèbe, dont les Gracques, en 133, prendront la tête des révoltes contre l’injustice du système romain dans la distribution des terres ; que ce soient les insurrections ou les guerres du Moyen-Age ou de la Renaissance, comme les guerres de religion ; que ce soient les révoltes sous les divers gouvernements qui se succèdent après 1789 comme l’un des plus sanglants, la Commune de Paris (mars-mai 1871) ; que ce soit mai 68 ! L’histoire des peuples n’est presque jamais une histoire heureuse. Les insurrections, les grèves, les guerres civiles, les coups d’État, chaque événement brûlant tente d’imposer un changement brutal. Certains réussissent, beaucoup échouent ! Mais tous manifestent une réalité : le peuple, c’est-à-dire la majorité des citoyens qui s’oppose à ses propres «élites», cette majorité silencieuse, est là. Elle est là, souvent insatisfaite, trop souvent trompée. Quand le ferment de sa colère arrive à maturité, cette majorité explose et, à la surprise de beaucoup qui n’avaient pas vu venir le choc, elle manifeste son rejet. C’est le phénomène qu’aujourd’hui on appelle le populisme. Explosion d’une souffrance, d’une colère, d’un dégoût, une rupture d’alliance, un déni de confiance : trop, c’est trop !

Populisme de droite et de gauche

On parle maintenant de «populisme de droite» et de «populisme de gauche» quand, par des moyens qui sont devenus civilisés, le vote électoral, le peuple manifeste à une oligarchie de l’ombre sa volonté d’un changement qu’il veut radical. Si ce changement rejette une idéologie de droite, le populisme est de «gauche» ; si ces changements rejettent une idéologie de gauche, le populisme est de droite ! Ainsi serait le populisme de Victor Orban en Hongrie et celui de Andrzej Duda en Pologne, populisme de droite. Le Front populaire, ce gouvernement qui de 1936 à 1938 dirigea la France pourrait être nommé populisme de gauche. Si vous en doutez, lisez ou consultez le livre vitriolé de Thomas Frank : Pourquoi les pauvres votent à droite1, qui analyse aussi bien le populisme de droite que le populisme de gauche.

Entretien avec Laure Mandeville, grand reporter au Figaro

 


Le populisme n’est pas le mouvement de la populace mais un frisson s’exprimant comme une force de changement


Qu’il soit de droite ou de gauche, le populisme comporte des éléments communs : une certaine amplitude populaire qui est le point focal d’une communion passionnelle. Il y a un frisson qui traverse les diverses strates sociales d’une peuple. Ce frisson est communicatif et rassembleur et dépasse de beaucoup les seules couches les plus défavorisées où gronderait une révolte anarchique. Le populisme n’est pas le mouvement de la populace ! Ce frisson s’exprime comme une force de changement : il est une colère qui juge, une audace qui vainc et un espoir qui exige. Il est globalement dénonciateur, sans discernement, des «élites». Il flaire le nouveau leader, s’il en trouve un, beaucoup plus qu’il n’est manipulé par sa rhétorique. Il peut le consacrer et le suivre jusqu’au moment où il l’abandonnera s’il se sent trompé et, s’il le peut, il le rejettera avec violence : pensons à l’exécution du Duce – Mussolini – et sa compagne Clara Petacci, par ses partisans le 28 avril 1945. Cela permit à l’Italie de sortir du fascisme ! S’il ne le peut pas, il s’enfermera dans une forme d’attentisme et de stagnation sociale. S’il n’est pas trompé, il aura le sentiment d’avoir franchi une étape, d’avoir changé le cours de l’histoire et de repartir vers une nouvelle ère. Il redevient alors le «peuple normal» avec tous ses frottements, ses divisions, ses complexités, ses complémentarités.

Le populisme n’est pas un mouvement politique

Le populisme ne peut se confondre avec un «mouvement politique» et encore moins avec un «parti politique» bien que l’un ou l’autre des partis ou des mouvements politiques le courtise et cherche à devenir son porte-voix. La grande partie des États du Midwest américain et des États de l’Est, sauf New-York et Michigan, et du Sud – les swing-states – , ont voté Donald Trump, cela ne signifie pas que ces électeurs soient des adhérents des valeurs et des programmes républicains dans la tradition conservatrice de ce parti. Les 306 votes du Collège électoral qui placent Trump comme le président élu des États-Unis ne traduisent pas un vote de conviction résolument républicain. Ils ne disent pas que ces électeurs se reconnaissent en Trump. Ces votes sont une expression d’une rupture – surprenante peut-être – avec les valeurs que représentaient non seulement l’Obamacare, mais beaucoup plus, les pratiques corrompues de cette innommable armée de manipulateurs financiers et politiques tapie dans l’ombre des partis politiques, dans la mobilité des marchés boursiers autant démocrates que républicains. Cette ombre avait une figure : les «Clinton» ! Trump a-t-il saisi ce dégoût ? Peut-être ! Mais les électeurs de Trump, eux, ont vite compris que cet original à la perruque orangée pouvait, efficacement, être l’expression de leur malheur ! Il n’y avait pas uniquement les pauvres de la rust-belt, les déclassés, les petits blancs, les déchets de la société américaine que les médias sont prêts à jeter à la poubelle. Si 60% des électeurs de Trump sont sans diplômes universitaires reconnus, 49% de ses électeurs blancs (The Economist) sont des électeurs diplômés des Universités, alors que Clinton n’a retenu que 45% du vote de ces mêmes diplômés. Ce vote du 9 novembre dernier est l’expression populiste d’une colère. Il ne rendra pas pour autant facile la tâche du gouvernement de Trump.

On se trompe encore quand, en France, on fait du FN un parti populiste ! Le FN est un parti politique dont l’idéologie s’enracine dans la notion maurassienne d’une souveraineté nationale exclusiviste méprisante de la complexité politique des États modernes. La nostalgie d’une souveraineté monarchique originale, purifiée de son expression historico-archaïque, fait encore rêver les frontistes purs et les conduit à espérer l’instauration d’un régime politique qui, par la seule force positive de ses institutions, redonnera à la France la grandeur perdue. C’est du Make France great again ! Cela conduit le FN à vouloir sortir la France de l’Europe, à rejeter l’euro, à exalter un vivre-ensemble où les valeurs traditionnelles du culte et de la piété catholique, du travail des corps intermédiaires corporatifs, des régimes politiques fondés sur la force politique de l’exécutif créeront une structure politique telle que le bonheur national s’ensuivra par le jeu magique de ses composantes. A condition, bien entendu, d’avoir réglé la question de l’Islam ! Bien qu’il ne soit pas un parti populiste, le FN n’en courtise pas moins les thèmes du populisme surtout en ce qui concerne une certaine méfiance vis-à-vis de l’Europe et encore plus en exploitant l’islamophobie rampante. Cependant, la rhétorique de certains de ses porte-paroles qui croient gagner le vote populaire en imitant Trump agace plus qu’elle ne séduit. Il y a actuellement, dans le peuple français, des éléments d’un courant qui peut devenir populiste, dans le sens où je viens de le décrire. Mais il y a de forts doutes qu’ils flairent, dans Marine Le Pen ou dans Marion Maréchal-Le Pen, le leader qui l’exprimera dans sa vérité pratique.

La nurture du populisme

Rompant avec les élites intellectuelles traditionnelles qui voient dans le populisme une forme dégradée de la participation des citoyens à la res publica, le populisme – il faut bien l’appeler ainsi – est au contraire une réaction saine et vivante de la réalité d’un peuple. Cette réaction est l’expression d’une liberté politique, d’une articulation difficile, mais vivante, de ses attentes. Elle est aussi comme on l’a déjà dit, la traduction de sa colère sans violence et de son déni de ses fausses élites. Parce que cette réaction souvent non structurée ne s’inscrit pas dans les formes usuelles des institutions courantes – par exemple dans les partis politiques –, elle est souvent méprisée sinon caricaturée et par conséquent considérée comme insignifiante. Le politique a tort de la mépriser mais souvent, il s’en aperçoit trop tard. L’on peut analyser les failles sérieuses du point de vue économique du quinquennat qui se terminera en mai prochain : incapacité de sortir le pays du chômage, stagnation économique, faillite de la réforme de l’éducation, faiblesse de l’autorité, fragmentation de l’idéologie des divers-gauches ! Mais l’une des plus grandes erreurs de Hollande a été le mépris du peuple, du peuple qui s’affirmait dans des mouvements culturellement différents des formes reçues, telles par exemple, les diverses manifestations «pour tous». Les analystes politiques, préoccupés de renforcer avant tout le capital électoral, n’ont pas vu et n’ont pas voulu voir la force politique nouvelle que représentait et continue de représenter ces millions de personnes qui ont battu le pavé pour dire ce qu’elles ne voulaient pas2. Le gouvernement en place a été contraint de gouverner contre le peuple et de gouverner uniquement en écoutant ses propres idéologies rebattues ! Il le paie cher !


Le politique a tort de mépriser le populisme mais le plus souvent il s’en aperçoit trop tard


Ronald Inglehart, dans un ouvrage publié en 1990 par Princeton University Press, Cultural Shift by Advanced Industrial Society3, montre que ces forces d’action politique, qui aujourd’hui traversent toutes les sociétés du monde industriel, comportent trois éléments irréductibles :

  • une mutation des classes moyennes moins passives et mieux éduquées politiquement ;
  • une autonomie croissante vis-à-vis des institutions traditionnellement intermédiaires de l’expression politique ;
  • un changement important dans les valeurs.

Les classes politiquement actives

L’analyse politique marxiste qui voulait que le moteur de l’action politique se situe toujours dans la lutte des classes et que le ferment du changement politique réside dans l’effort du prolétariat pour devenir collectivement propriétaire des moyens de production, cette analyse a vécu. Le socialisme marxo-léniniste ne peut plus fournir les éléments adéquats d’une analyse politique. Car les pays où l’on discute le plus de politique ne sont pas les pays où se niche la plus grande misère sociale. Ce sont les pays dans lesquels l’éducation de toutes les strates de la population est la plus répandue et dont les habitants ont un revenu per capita proportionnel au PNB/PIB le plus élevé. Ces pays sont entre autres : l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse, les États-Unis, l’Angleterre, la France et, en tout dernier lieu, la Belgique ! Ce sont aussi les pays où les revenus annuels moyens sont les plus élevés dans les sociétés industrielles4. Ainsi quand on veut nous faire croire que Donald Trump a remporté le vote électoral en raison de l’appui des «blancs illettrés, racistes et peu éduqués», il faut prendre cette information avec un certain recul. Plus de 68 millions de voix, soit 47,3%…. du vote l’ont appuyé, on doit bien y trouver des hommes et femmes de bon sens et même des personnes politiquement formées bien qu’elles aient une vision différente et des priorités autres que celles des médias et de l’intelligentsia.


Le peuple se forme par l’éducation bien qu’il soit toujours tenté d’en faire une courroie de transmission des idéologies au pouvoir


Cette première source d’analyse montre aussi que la dynamique de la société politique ne repose plus sur les classes sociales des élites politiques comme cela l’était en Grèce et dans la Rome antiques où seul le citoyen libre de tout travail matériel pouvait participer à la chose publique ; il n’est plus le privilège des tranches nobiliaires et professionnelles comme dans l’Ancien Régime, ni de la bourgeoisie politique comme au XVIIIème et XIXème siècles. Au cours des âges émerge un véritable peuple et non seulement une élite. Aristote l’appelait la République en raison de sa capacité à gérer la chose publique et la distinguait des autres formes de gouvernement politique par la justice, c’est-à-dire par l’égalité de participation à la vie politique, ou, comme le fait Ingelhart, par sa volonté de diriger les élites et non uniquement d’être dirigé par elles5. Or ce peuple se forme par l’éducation bien qu’il soit toujours tentant de s’emparer de ce bien éducatif et d’en faire une courroie de transmission des idéologies au pouvoir !

La montée de l’autonomie

Autrefois, le vote était soit corporatif – on «votait» selon son «métier», soit familial – le chef de famille, homme ou femme, votait comme le représentant légal de l’unité familiale ; soit, quand il y eut pluralité de «religions» et que le vote touchait aux questions religieuses ou morales d’icelles, on votait selon sa religion. Voter n’était pas nécessairement déposer un bulletin dans une urne, mais exprimer son avis et souvent prendre une décision qui entraînait un comportement collectif ou amendait, selon ses privilèges légaux, les conditions de la profession ou les comportements politiques. Avec l’extension du vote aux jeunes à partir de l’âge de 18 ans, et aux femmes dans les années de 1940, le vote familial perdait son sens et son efficacité ; l’éclatement des métiers et la loi Le Chapelier qui bannissait toute forme d’association professionnelle égayait le vote qui ne devint un suffrage universel, en France, qu’après la Monarchie de Juillet en 1848. Encore n’était-il que masculin, mais il était national. Juridiquement, le vote devint un droit du citoyen qui accomplit ainsi l’exercice de son devoir. Il élit ses représentants à l’Assemblée nationale et gouverne ainsi le pays par «procuration». Dans cet univers juridique, les influences, les lobbys ont semble-t-il peu de place : l’individu est soi-disant seul à signifier «sa» volonté.

Bureau de vote

Un article du Figaro publié le 22 juillet 1913 salue la mesure du vote secret, adoptée par le Sénat : «L’électeur préparera son enveloppe à l’abri des regards indiscrets : ainsi sera consacrée sa parfaite indépendance» (sic). En fait, cette indépendance fut vite remplie par les courants idéologiques qui traversent la société, et disciplinée par les institutions officielles. Deux ont joué un rôle prépondérant : le Parti et les Églises. L’électeur encore novice dans sa participation aux jeux politiques s’appuie sur un parti et prend dans sa religion les consignes de l’orientation de son vote «indépendant». Quand les deux orientations coïncident, l’électeur est assuré ; quand elles ne coïncident pas, il est anxieux ou en colère. On a vu à l’époque du Front populaire des chrétiens, en milieu rural, qui quittaient ostensiblement l’église, au milieu du «sermon du curé», quand ce dernier tapait trop fort sur ce gouvernement «sans Dieu» ! Aujourd’hui, le Parti et l’Église ont perdu cette influence. Même si les «statistiques» s’amusent à détecter où va le vote des «catholiques», ou celui des «évangélistes» aux USA, ces chiffres n’ont plus grande importance. Tout juste peut-on déceler des «sympathies» mais non des obédiences. Le peuple a conquis son indépendance ! Il est plutôt muet sur la réalité de ses choix, quitte à faire mentir les sondages. Il est devenu plus autonome.

Le changement des valeurs

Aux XVIIème et XVIIIème siècles, les mouvements «politiques» des foules réclamaient du «pain». Si le prix de la farine montait, le peuple grondait ! Si, sur la Côte Est de l’Amérique, le sel devenait rare ou le prix des taxes royales sur le thé augmentait, le peuple entrait en colère jusqu’à provoquer une sécession ! Les soucis politiques qui faisaient bouger les masses étaient des soucis de première urgence matérielle.


L’individu politique de notre époque est celui qui cherche la satisfaction confortable de ses droits individuels


A notre époque et dans nos sociétés industrielles, les besoins matériels de l’individu sont à peu près satisfaits. Bien qu’il y ait toujours des pauvres, la pauvreté, qui se définit comme un manque des nécessités vitales à l’individu, ne fait plus l’objet d’un souci politique. L’individu politique de notre époque est celui qui cherche la satisfaction confortable de ses droits individuels. Le développement de son «moi» social le préoccupe. Il se sent en perte de sécurité, non parce qu’il n’a plus de pain, mais parce qu’il craint pour son identité. La crise qui le secoue est une crise identitaire. C’est une crise culturelle qui l’attaque profondément dans son moi politique, une crise dont il sait qu’il ne peut s’en sortir seul, une crise dont la conscience confuse qu’il en a le force à chercher des solutions sociétales. Il sait que le théâtre ou l’arène où se disputent les enjeux de cette crise n’est pas sa petite vie confortable mais la scène politique. Il sent le besoin de faire «corps», le besoin de faire «peuple». En simplifiant beaucoup, on peut ramener les structures de cette crise à quelques points repères :

  • la globalisation ou la délocalisation du travail, surtout du travail manufacturier
  • la « financiarisation »
  • la corruption des élites

La globalisation

Ruchir Sharma, chef des marchés émergents chez Morgan Stanley Investement Managment, collaborateur assidu au Wall Street Journal, au Financial Times, à Foreign Affairs, a publié dernièrement, en 2016, un autre best-seller sur l’économie. Aussi facile à lire que son premier succès de presse – Breakout Nations : In Pursuit of the Next Economic Miracles (2012), son dernier ouvrage, The Rise and Fall of Nations, décrit les dix règles du sauvetage économique qui soit s’opérer dans nos sociétés modernes. Ces dix règles ne révolutionnent pas les fondamentaux de l’économie ; elles décrivent la culture économique, c’est-à-dire la façon post-moderne de définir et de réguler la vie économique. Ruchir Sharma donne un exemple simple de la globalisation qui apparaît en Amérique avec le New Deal de Franklin Roosevelt, vers les années 1930 : l’ouverture des marchés producteurs et consommateurs sur toute l’étendue de la planète :

«Au cours d’une visite à New-York, dans les années 90, dit-il, mon regard fut attiré par les couvercles qui ferment les bouches d’égout, sur lesquels étaient imprimés : made in India.» Étant natif de l’Inde, il s’en réjouit en constatant que peut-être était-on arrivé à un âge ou le progrès du secteur manufacturier signifiait une communauté internationale du travail. Mais cette espérance demeura déçue. Un ami entrepreneur de biens de consommation lui écrivit en 2014 qu’un client était à la recherche de quelque chose qui portait la marque authentique d’une fabrication indienne pour meubler son bureau. Ce qu’il trouvait était un tapis made in China, les fauteuils étaient fabriqués en Malaisie, les appliques électriques venaient de Hong-Kong, les miroirs de Jebel Ali quelque part au Moyen-Orient. Même les statues de l’éléphant hindou qui représente le dieu Ganesh, et qui se trouvent partout en Inde, était importées de Chine.

Où le tissu du «jean» que vous portez est-il tissé ? Quelque part dans le Pas-de-Calais ? Les métiers de tissage qui bruissaient dans chaque maison du Nord sont montés aux greniers ; comme à Detroit, les usines de montage des voitures ne dressent plus que leurs carcasses fantomatiques ! Le tissu de votre jean vient probablement de Thaïlande où les salaires sont beaucoup plus bas et les heures de travail plus longues. Où le jean est-il assemblé ? En Chine qui est, en Asie, la plus importante plate-forme de l’assemblage. Votre jean pénètre au pays, sans barrière tarifaire, grâce aux accords du libre échange. Vous l’achetez au Monoprix et vous le portez fièrement. Pour le prix d’un, vous en aurez deux. Mais l’ouvrier du textile est au chômage. Il retire des allocations et cherche un emploi. L’entreprise s’est délocalisée, les charges trop lourdes, la paperasserie administrative trop lourde, les revendications syndicales trop exigeantes, les lois du travail trop contraignantes !

Ce n’est pas en agitant une publicité du made in France qu’on réglera le problème. La vérité du problème, c’est l’identité du travail. Il n’y aurait aucune contre-indication à faire que les célèbres chemises Lacoste soient tissées en Malaisie, assemblées à Pékin et qu’on y colle l’empreinte du crocodile à Shanghai ! Mais cela serait-ce encore du travail français ? Il y aurait sans doute une grave contradiction à ce que le Graves soit produit sous le soleil de la Palestine, embouteillé à Beyrouth et transporté en France comme un vin de Bordeaux. Et aussi que le Roquefort soit produit en Israël avec le lait des brebis bibliques de la Palestine. Autrement dit, la globalisation ouvre les marchés, fait baisser les prix, produit un développement étonnant des économies asiatiques et affaiblit considérablement le secteur manufacturier des pays de l’Occident. Or c’est le secteur manufacturier qui forme la structure d’une économie de plein emploi si chère à l’équilibre économique d’un pays. La réapparition des barrières tarifaires, solution de Donald Trump, n’y apportera pas grand remède. Ce qu’il faut est une réforme urgente et intelligente du code du travail, un effort considérable d’un développement du secteur manufacturier qui mette en concurrence le génie local : il est aussi impensable qu’une montre suisse soit produite ailleurs qu’en Suisse, qu’un Graves soit produit ailleurs que dans les vignobles bordelais et ainsi de suite. Nous sommes dans une ère de « dé-globalisation » disent les analystes économiques. Le New Deal, c’est la promotion non d’une économie fermée et isolée, mais d’une économie qui met en valeur la production du pays.


C’est le secteur manufacturier qui forme la structure d’une économie de plein emploi


Il faut encore plus, il faut une vraie formation professionnelle. Car l’autre grande ennemie de l’industrie manufacturière, c’est la technocratie de la Silicon Valley. On n’a plus besoin de fabriquer les jouets à Hong-Kong ! Un Donald Duck plastifié, bien collé, aux couleurs chatoyantes, cela sort d’une imprimante 3D, en un temps court, si vous avez un excellent programmeur et un ouvrier expert pour manipuler l’ordinateur. Et ce sera made in France ! Un programmeur et un excellent manipulateur d’ordinateur, cela exigera plus qu’un BEP ! C’est un défi lancé à nos hommes politiques et peut-être une invitation à cesser nos divagations oiseuses sur les programmes scolaires !

La « financiarisation »

La dernière crise économique sérieuse est celle des années 2008. On l’appelle la crise des sub-primes. Elle partait d’ailleurs d’un bon sentiment : permettre à un grand nombre de petites gens d’acquérir la propriété d’une maison avec un emprunt qui ne coûtait pas cher, sans s’assurer que le nouveau propriétaire avait les garanties nécessaires pour rembourser un prêt immobilier à long terme. C’était une façon de redistribuer les richesses sociales, une sorte de génie pastoral à la protestante. Mais derrière cette générosité, il y avait les calculs algorithmiques des économistes des marchés boursiers – un marché qui, de sa nature, n’est pas soumis à une régulation aussi rigoureuse que celle qui contrôle l’activité bancaire. L’idée était simple : tous les investissements à risques, un prêt immobilier, une assurance-vie, une assurance-risque (la responsabilité civile de votre voiture), les fonds de pensions des retraites, devaient être cotés sur le marche boursier, non seulement sur leur valeur réelle, mais sur leur «valeur de risque». Il s’agissait d’une sur-prime différente de la prime qui s’attache à un prêt et qui constitue le loyer de l’argent. Cette sur-prime lancée sur le marché boursier devenait objet de spéculation et se détachait ainsi de la valeur réelle du produit sous-jacent (la maison achetée, la durée de vie de la personne, la voiture, le prix réel des matières premières). Cette valeur de risque devenait un produit dérivé, objet des marchés bousiers et des échanges de titres suivant l’appréciation des indicateurs mathématiques.

La Bourse

Il en a résulté une spéculation monétaire gigantesque, surtout quand les grandes banques d’investissement ont trouvé le moyen de céder les portefeuilles des créances douteuses à des institutions financières non régulées qui les ont négociées selon ce crédit du risque. Les grandes banques contournaient ainsi les contraintes de la régulation et disposaient de nouveaux fonds propres à être injectés dans l’investissement de capitaux. Cela a créé un rebondissement économique sans précédent, une production économique des «trente années glorieuses», une augmentation des richesses spéculatives boursières aussi fragile et souvent inutile de plusieurs milliers de milliards de dollars qui dépassaient de plus de 25% toute la richesse mondiale des PNB/PIB. Cela a duré tant que l’économie réelle6 était prospère, que le secteur manufacturier des grandes puissances mondiales donnait du travail réel à leurs ouvriers, que le prix des matières premières était bas, que les pays occidentaux se relevaient courageusement de la guerre, bref que le travail avait une vraie valeur, que la maison familiale avait une véritable importance, qu’une certaine prospérité économique était considérée comme une condition d’une vie humaine. Mais quand l’argent fictif, celui de la spéculation, est devenu le miroir aux alouettes, «il scintille, hypnotise ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas… il devient le nord de toutes les boussoles déboussolées, le nord de l’humanité. Il devient une drogue.

C’est le constat de Henri de Bodinat, auteur des Sept plaies du Capitalisme7. Quand la globalisation a rayé de nombreuses régions du secteur du travail aux USA, que les terres agricoles sont devenues des déserts, que le choc pétrolier a augmenté le facteur de risque, que le chômage est devenu endémique et que les emprunteurs, les petits propriétaires des maisons, des voitures et des assurances-vie et des fonds de pension n’ont plus été capables de payer leurs primes et les sur-primes aux taux fluctuants, le bel édifice de la spéculation boursière est entré en crise. La méfiance s’est installée et les banques ne se sont plus fait confiance. La faillite de Lehman Brothers, – trop gros pour tomber ! – en novembre 2008 a provoqué une crise financière sans précédent. Pour soutenir l’économie, les Banques centrales ont baissé les taux d’emprunts des banques et autres institutions financières jusqu’à qu’ils soient au voisinage de zéro. Cela a-t-il mis fin à la crise économique ?

La corruption des «élites»

Le recours à la «planche à billets» qu’ont pratiqué les banques centrales des pays occidentaux, et même d’une façon propre la Chine a-t-il remis debout une économie mondiale au bord de la faillite ? Pour que cela soit, il aurait fallu non seulement que le chômage soit statistiquement vaincu, mais que le travail devienne le facteur réel de la santé de l’entreprise ! Il fallait redonner confiance aux petites et aux moyennes entreprises. Or, il s’est produit un effet pervers : la facilité d’emprunt donné au capital a permis d’asseoir la solidité des multinationales géantes, de les lancer dans une concurrence de prestige insensée signifiée par l’augmentation sans précédent des «salaires» des grands dirigeants et de creuser entre cette caste et les travailleurs réels un écart qui ne s’était jamais vu8. Une gestion réelle du bien économique national pour réguler la globalisation, promouvoir le travail identitaire local, surveiller la spéculation financière, aurait dû s’installer progressivement.


Une gestion réelle du bien économique national pour réguler la globalisation
aurait dû s’installer progressivement


Aujourd’hui, l’Allemagne paraît avoir mieux réussi ce passage que les États-Unis qui, malgré une reprise de l’emploi, peine sérieusement à vaincre le chômage des classes qui – à juste titre ? – se sentent fondatrices du peuple américain. En France, le quinquennat qui s’achève a échoué à contrer les idéologies socialistes du XIXème siècle et prône toujours l’identité française dans les systèmes sociaux qui auraient fait sa gloire : une sécurité sociale trop coûteuse, mais élastique à l’infini, un travail réduit, une méfiance idéologique des chefs d’entreprises qui, faute d’un véritable soutien, hésitent à investir, un système d’éducation égalitariste etc.

Pour le peuple, celui qui travaille et qui veut travailler, cette montée internationale des «élites» est l’extension de la corruption économique et politique. En un mot, ce peuple en a assez et il le manifeste avec des moyens qui lui sont propres : le vote. C’est mieux que la révolution ! Mais si ce moyen démocratique échoue, la révolution est à nos portes !

Aline Lizotte

Photo : Gage Skidmore / Wikimedia Commons

 


1 – Édité en livre de poche, chez Éléments.

2 – Cf. Marcel Gauchet, Comprendre le malheur français, Stock, 2016.

3 – Traduit en français par Bernard Fumer et Ann-Rose Maisonneuve sous le titre : La transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, publié par Economica en 1993.

4 – Cf. Ingelhart, op.cit., trad. fr. pp.419 et sq.

5Ibid, ch. X.

6 – Cf. Pierre-Yves Gomez, Le travail invisible, éditions Francois Bourin, 2013.

7 – Henri de Bodinat, Les sept plaies du Capitalisme, Les éditions Léon Scheer, 2012.

8 – Cf. Thomas Piketti, Le capital au XXIème siècle, Seuil, 2013.

 

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