Fidel Castro

A Cuba, Fidel Castro aura été, pendant près de cinq décennies, l’incarnation d’un pouvoir absolu. Son décès vient définitivement tourner la page de la guerre froide, qui a mené le monde au bord du conflit nucléaire lors de la crise des missiles d’octobre 1962. Quel portrait dresser d’El Comandante, comme le surnomment ses compatriotes ? Selon Tad Szulc, journaliste du New York Times, autorisé exceptionnellement à consulter les archives du gouvernement pour rédiger une biographie du Líder máximo, Fidel était «un maître dans l’art de se dissimuler aux yeux des autres», un «conspirateur dans l’âme».

En politique comme dans l’action, dans la lutte armée à Cuba comme à l’extérieur – en Angola, en Éthiopie, en Amérique latine –, Fidel Castro s’est efforcé de dissimuler ses intentions et ses objectifs. Il est souvent parvenu à transformer un échec militaire en victoire politique. Quel meilleur exemple, dès le début, que le débarquement raté du Granma – «un naufrage», disait Ernesto « Che » Guevara – sur la côte orientale de Cuba, en décembre 1956 ?

Voici le portrait de Fidel par Marcel Niedergang : une volonté de fer, une exceptionnelle capacité de travail, une mémoire prodigieuse, un talent oratoire de premier ordre, sans oublier l’intelligence et le courage physique : on a répété à satiété ses qualités. Mais l’homme était aussi très coléreux, brouillon, désordonné, roublard et retors. Pourtant presque tous ceux qui l’ont approché ont été séduits.

Un concert discordant d’hommages et de cris de joie

De François Hollande aux Rolling Stones, en passant par Jack Lang ou Karl Lagerfeld, tous étaient ardents. Justin Trudeau, le chef du gouvernement canadien, a lui aussi déclaré sa tristesse dans les médias, aussitôt accusé d’un hommage trop complaisant à l’endroit du dictateur. Au même moment à Miami, à l’annonce de la nouvelle, ce sont des scènes de liesse : la foule des Cubains exilés exulte aux cris de « Cuba libre » !

Alors qu’en France de nombreuses personnalités politiques ou médiatiques lui ont rendu un hommage vibrant, force est de constater que les sentiments à son égard sont bien différents à Cuba : Castro y était en effet autant craint que haï.

La répression

Elle débute dès les premiers mois après la prise de La Havane en 1959, par une épuration implacable au sein de l’opposition démocratique au dictateur Batista et parmi les compagnons mêmes de Castro, comme Huber Matos, comandante dans la Sierra, condamné à vingt ans de prison. Elle s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui. Il faut le dire : sa conduite n’a rien à envier à celle des pires dirigeants staliniens. Parmi des centaines d’autres, l’affaire Ochoa : ce général couvert de lauriers en Angola, accusé par le gouvernement de «trafic de drogue», condamné à mort et fusillé le 13 juillet 1989.

En 1960, 631 condamnations à mort officielles (exécutées en bonne part sous les ordres inflexibles de Che Guevara) et environ 70 000 prisonniers politiques étaient dénombrés. Aujourd’hui encore, la répression ne faiblit pas et l’on pourrait sans mal poursuivre la liste. Pour la seule année 2015, et ce malgré le rapprochement spectaculaire avec les États-Unis d’Obama, la Commission cubaine des droits de l’homme dénombrait plus de 8 600 arrestations d’opposants.

La comédie sinistre des procès de Moscou, transplantée aux Caraïbes… En dépit des faits, Cuba reste la grande référence, et le mythe de la belle révolution tropicale a toujours cours.

La ligne politique internationale du Líder máximo

Avec Moscou, Fidel Castro a noué une alliance indispensable à la survie de sa révolution. En effet, Cuba a reçu des Soviétiques, dès 1960, une aide économique et militaire très importante. Progressivement jugée trop lourde par Moscou, elle a fini par être réduite à la fin des années 1980, lorsque l’URSS de Mikhaïl Gorbatchev dut, elle-même, affronter une crise économique dévastatrice. Cette aide a néanmoins permis à Cuba de devenir une puissance militaire et de maintenir un temps à flot une économie nationale en crise permanente. Après la chute de l’URSS, le régime castriste intensifia encore son discours anti-impérialiste et opéra un rapprochement avec le régime chaviste au Venezuela. En effet Castro a trouvé par la suite un interlocuteur privilégié en Hugo Chavez, président du Venezuela depuis 1999, qu’il considérait même comme son «fils spirituel».

La crise des missiles de 1962

On sait avec certitude aujourd’hui, d’après les Mémoires de Nikita Khrouchtchev, que Castro n’avait pas hésité à envisager froidement la troisième guerre mondiale, si c’était le prix à payer pour tenir tête aux États-Unis. Cet aveuglement avait stupéfié et irrité le dirigeant soviétique lui-même.

Pour mémoire, en octobre 1962, c’est la crise des missiles. Une crise qui va durer treize jours. Treize jours d’un affrontement diplomatique et parfois militaire qui se révélera le plus grave de toute la guerre froide. Elle est provoquée par l’installation de fusées nucléaires soviétiques à Cuba, ce qui engendre une surenchère et met le monde sous la menace atomique. Washington décide un blocus naval de l’île, et Moscou finit par retirer ses fusées contre la promesse américaine de ne pas envahir l’île.

Le protecteur soviétique une fois disparu, qui aurait imaginé que Fidel parviendrait encore à maintenir, pendant plus de vingt ans, un pouvoir absolu sur son île ?

Que reste-t-il aujourd’hui de la révolution cubaine ?

«La révolution cubaine est une démocratie humaniste», disait-il lors de son voyage de vainqueur aux États-Unis, en avril 1959. Cinquante ans après, on s’interroge.

La révolution cubaine ? Un modèle plutôt décevant. Pour preuve, les tentatives d’industrialisation ont tourné court ; le «Tout pour le sucre» de la récolte de 1970 a désarticulé l’appareil de production. Le bilan économique et politique de Fidel Castro sont le reflet d’une faillite quasiment intégrale. La collectivisation des terres, la nationalisation totale des petits commerces en 1968 ou encore la fermeture des centrales sucrières dans les années 90 contre l’avis de ses conseillers ont été autant de choix funestes pour Cuba. L’austérité, toujours plus d’austérité, le marché noir, l’absence de libertés, la surveillance tatillonne des comités de défense de la révolution (CDR), des milliers de détenus politiques, des morts en prison…. Dans les faits, l’ex-président cubain a fait sa sortie le 31 juillet 2006. Ce jour-là, suite à de sérieux problèmes de santé, il délègue ses pouvoirs à son demi-frère cadet Raúl Castro, la cheville ouvrière du régime. Depuis, la répression continue… tout autant que sous Fidel. La mort de ce dernier ne porte l’espoir d’aucun changement.

« Condamnez-moi, peu m’importe, l’Histoire m’absoudra » affirmait Castro en octobre 1953 à son procès après l’assaut de la caserne de la Moncada. En effet, l’histoire jugera l’homme Fidel et sa révolution entachée de terribles violations des droits, éclaboussée par les révélations sur les trafics en tout genre – à commencer par la drogue – décidés par Fidel lui-même pour regarnir les caisses vides de son régime.

Les rapports ambivalents de Castro avec l’Église et le Saint-Siège

Catholique d’éducation, on a dit le dictateur fasciné par la figure du Christ, selon ses propres mots : « Le premier et le plus grand révolutionnaire de tous les temps» (!). Ce qui est sûr, c’est que malgré les années de crise, le Saint-Siège n’a jamais rompu ses relations diplomatiques avec Cuba, établies en 1935 sous le pape Pie XI. De fait, la diplomatie vaticane a toujours privilégié la voie du dialogue : c’est le cas en 1962, en pleine crise des missiles, quand Jean XXIII lance sur Radio Vatican son célèbre appel à la paix. Suivront ensuite des contacts et même des voyages des trois derniers souverains pontifes, à l’invitation de Fidel Castro.

En novembre 1996, Castro se rend au Vatican et invite Jean-Paul II dans son pays. A partir de décembre 1997, en préparation à la visite du pape, il accorde même un congé exceptionnel pour Noël, qui sera ensuite adopté définitivement par les autorités cubaines. Il ne cache pas son émotion après sa rencontre avec Karol Wojtyla, pape venu du Rideau de fer. Le pape polonais sera reçu à La Havane en janvier 1998, une visite qui marque un tournant : il est le premier pape à être reçu par le Líder máximo. Devant Fidel Castro et 500 000 Cubains, Jean-Paul II appelle à plus de liberté religieuse dans le pays, mais aussi à la fin des sanctions qui pèsent sur l’île.

Benoît XVI en 2012 et le pape François l’an dernier ont eux aussi fait le voyage à Cuba, et même si le père de la révolution cubaine est malade et en retrait, chacun prendra le temps de s’entretenir avec lui. Des entretiens au cours desquels Fidel Castro ne manquera pas de partager ses questionnements spirituels avec les souverains pontifes. Considérant peu à peu l’Église comme une alliée sur la scène internationale, il finit même par demander à Benoît XVI de lui envoyer des livres ! Le maître de Cuba aurait-il été tourmenté sur ses vieux jours…. ou s’agit-il du dernier acte de son ultime comédie ?

Le pape François a lui aussi rencontré Fidel Castro lors de son voyage à Cuba, le 20 septembre 2015, soit 18 ans après que Jean-Paul II, en janvier 1998, eut lancé son appel historique : «Il faut que Cuba s’ouvre au monde et le monde à Cuba». En 2014, le Saint-Père avait réitéré cet appel de Jean-Paul II et s’était investi personnellement dans le processus de rapprochement entre Washington et La Havane, amorcé par le président Obama. On ne peut nier que les voyages pontificaux ont été à chaque fois l’occasion de libérer des prisonniers politiques, à la demande des papes, même si ces derniers ont toujours préféré la politique des petits pas» pour arriver à un dégel «efficace».

A l’annonce de son décès, le pape François a assuré de ses prières la «bien-aimée Nation cubaine». Il a également confié le peuple cubain à la «maternelle intercession de Notre Dame de la Charité del Cobre», sa sainte patronne.

Marie-Pierre Roux

Photo : Carlosar / Wikimedia Commons

Sources : Atlantico, Le Monde, Le Point, Zenit, Le Temps, Aleteia, RFi

 

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