Violence dans les écoles ?
  • Paradoxe des banlieues : des violences mais aussi beaucoup d’amour
  • La contre-culture de la haine de soi se retourne contre la France multiculturelle
  • On ne peut ignorer la question ethnico-religieuse

Un enseignant de lycée technique tabassé en plein cours par deux élèves se retrouve avec la mâchoire brisée. Une principale de collège est passée à tabac par des jeunes à la sortie de son établissement. Un professeur de gymnastique est giflé en pleine rue par deux jeunes hommes qui l’accusent d’avoir mal parlé à l’une de ses élèves, leur coreligionnaire. Les faits divers de violence en milieu scolaire se multiplient en cette rentrée, attirant l’attention de médias avides de sensationnel et de tragique. Le contexte est chaque fois le même, semble-t-il : des «jeunes» issus de l’immigration, dans des «quartiers» de la «banlieue». Aucun doute là-dessus, la guerre civile approche à grands pas. Voire.

Je ne saurais pas dire que des violences, en dix ans d’enseignement dans un collège de zone d’éducation prioritaire (ZEP), je n’en ai pas vu, ni même parfois subi. L’une de mes filles, en stage dans mon établissement, a été violemment agressée par une bande, dans le tramway, le jour même de son arrivée. Elle n’a pas voulu revenir. Ce fut pour moi terrible, pour mes élèves aussi, qui s’en sont maintes fois excusés, alors même qu’aucun d’entre eux n’était impliqué dans l’incident…


Le jeune est un sentimental qui ne cesse de dire « je vous aime » et attend qu’on en fasse autant


Car mon expérience, dans un quartier nationalement connu pour ses violences et ses trafics, n’est pas celle de la violence. Elle se résume même en un mot : amour. L’amour des enseignants de banlieue pour leurs élèves, qui le leur rendent au centuple : c’est ce que j’ai vécu, jour après jour, jusqu’à l’épuisement. Le «jeune» est un sentimental, qui passe son temps à dire «je vous aime» et attend fébrilement qu’on en fasse autant. De cela, qui en parle ? Cela n’a jamais fait vendre les journaux, tant il est vrai que la forêt qui pousse fait moins de bruit qu’un arbre qui tombe.

Alors, cette violence, il faut sans doute la relativiser. Restent une tension, une agitation, des remous permanents qui rendent la classe de banlieue toujours imprévisible, comme du lait sur le feu, ou un cheval «sur l’œil», et trouvent souvent leur prolongement hors de l’établissement. Les causes en sont multiples et se conjuguent.

La lutte des classes et le collège unique avivent la colère des quartiers

On a peut-être, bien sûr, ces causes sociales, qui sont seules dicibles et audibles dans notre société toute imprégnée de discours marxiste : ces «jeunes» étant au bas de l’échelle sociale et vivant dans des «ghettos» délabrés, la violence de certains ne serait que l’expression d’une classique «lutte des classes». Il suffirait, alors, de dépenser des millions pour rénover les «quartiers» et la question serait réglée. C’est simple, ça met tout le monde d’accord, ça évite de poser d’autres questions : pourquoi certains ont-ils transformé en ghettos ethnico-religieux ce qui était au départ des logements sociaux ouverts à tous ? Et pourquoi les ont-ils à ce point dégradés ? Sans oser prétendre remettre en cause cette doxa sociale, il me semble cependant possible d’explorer d’autres pistes de réflexion qui me paraissent, avec le recul de dix années d’expérience de terrain, tout aussi pertinentes.

Entretien avec Karine GENGEMBRE, institutrice et directrice de l’école St-Vincent-Père Brottier à Blois (41)

 

L’une d’elles est le sacro-saint «collège unique», qui maintient jusqu’à 16 ans en milieu scolaire, comme dans une prison, des jeunes qui se sentent attirés par la vie active, souvent par des métiers manuels. Ils «pètent les plombs» de devoir rester immobiles six heures par jour entre quatre murs, à subir des enseignements dont ils ne perçoivent pas l’utilité. L’école est faite par d’anciens premiers de la classe, et pour les premiers de la classe, qui pourront à leur tour devenir enseignants. Le cancre cher à Prévert, qui «dit non avec la tête mais oui avec le cœur», sent aussi une rage sourde monter en lui. Très vite, dès la 5ème, voire la 6ème, il «décroche». Copies indigentes, ou blanches, résultats catastrophiques – et ce n’est pas de supprimer les notes qui résoudra le problème, comme si casser le thermomètre pouvait faire tomber la fièvre – indiscipline, indifférence aux sanctions, absentéisme. Cela se termine souvent par un conseil de discipline qui ne résout rien, puisque l’élève devra poursuivre ailleurs sa scolarité, tandis que l’établissement qui l’a renvoyé récupérera automatiquement un autre exclu… Au bout de deux ou trois exclusions, le malheureux disparaît dans la nature, et le commerce parallèle du quartier récupère celui qui rêvait de devenir un honnête plombier ou un bon carrossier. La révolte de ces jeunes contre la violence quotidienne qui leur est infligée par «le système» est à la source de la leur.

Leçons de victimisation en cours d’histoire de France

Cette violence potentielle est aggravée par un état d’esprit général ayant cours en banlieue : la victimisation. Celle-ci est un sentiment, un état subjectif, fortement ancré dans l’esprit des jeunes. Je me souviens d’un gamin de 6ème, à qui je reprochais de toujours se poser en victime, et qui m’a répondu : «Vous avez raison, M’sieur, je suis une victime, et c’est pour ça que plus tard je serai un criminel !». Car dans l’esprit de beaucoup, leur état supposé de victime justifie une défense, considérée comme légitime, et une vengeance. Ils sont victimes individuellement et collectivement, du racisme, de l’islamophobie, de la colonisation, de la ségrégation, du complot des illuminati… Le phénomène est si général qu’il s’apparente, selon moi, à un caractère anthropologique, avec lequel vient confluer un autre caractère anthropologique, propre aux sociétés «chrétiennes» celui-là : la culpabilité.


Les mots d’ordre qui circulent en France sont nourris de repentances irresponsables et de la culpabilité exclusive des Français


Notre société se flagelle en permanence pour tous les péchés dont mes élèves nous font reproche. Ils auraient tort de s’en priver ! Les programmes scolaires, en Histoire comme en EMC (Éducation Morale et Civique) en rajoutent régulièrement une couche en la matière. La France d’hier, c’était la colonisation, la traite négrière, la Shoah, celle d’aujourd’hui, c’est le racisme. J’ai vu les ravages que ces discours, appuyés par des documents partiaux peuvent, légitimement, produire sur certains. Quand on montre cette photo du début du siècle dernier, d’africains exhibant des moignons, et un commentaire expliquant que ce sont leurs maîtres blancs qui les ont ainsi mutilés, on suscite une immense colère chez ceux qui s’identifient à eux. Peu importe que personne ne sache d’où sort cette photo, ni ce qu’elle représente vraiment… Les mots d’ordre qui circulent aujourd’hui en France, selon lesquels «on [y] tue les noirs», se nourrissent de ces repentances irresponsables, de ce dogme manichéen de la culpabilité exclusive des Français, des Européens, des chrétiens… Alors il ne faut pas s’étonner que certains de ces jeunes, à qui l’on donne en permanence des raisons de nous taper dessus, le fassent parfois.

Les jeunes musulmans et le Coran

 

Un choc des civilisations chrétienne et musulmane

Pour aller plus loin dans le constat de cette anthropologie de la culpabilité chez les uns, de la «victimitude» chez les autres, on ne peut selon moi faire l’économie d’une approche religieuse. Le «chrétien», qu’il soit pratiquant ou non, croyant ou non, est nourri de paroles évangéliques l’incitant à considérer plutôt ses propres péchés que ceux de son prochain (la paille et la poutre…), et à ne pas s’enfermer dans les querelles (tendre l’autre joue…). Le Coran, au contraire, persuade le «fidèle» qu’il serait d’une essence supérieure à l’«infidèle» («Vous êtes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes. Vous ordonnez le convenable, interdisez le blâmable et croyez à Allah», III, 110), vis-à-vis des incessantes agressions duquel il se trouverait en situation de permanente légitime défense («Vous les aimez, et ils ne vous aiment pas et vous croyez dans le Livre tout entier», III, 119 ; «Ô vous qui croyez ! N’établissez des liens d’amitié qu’entre vous, les autres ne manqueront pas de vous nuire ; ils veulent votre perte ; la haine se manifeste dans leurs bouches mais ce qui est caché dans les cœurs est pire encore», III, 117).

Cette colère trouve avec les chrétiens un aliment particulier dans le «blasphème» d’avoir osé attribuer à Dieu un fils («Ce sont certes des mécréants, ceux qui disent : « En vérité, Allah est le troisième de trois. » Alors qu’il n’y a de divinité qu’Une Divinité Unique ! Et s’ils ne cessent de le dire, certes, un châtiment douloureux touchera les mécréants d’entre eux», V, 73). Culturellement, donc, de nombreux musulmans éprouvent une sourde hostilité envers les chrétiens. Les persécutions dont ces derniers sont partout l’objet en terre d’islam n’ont pas d’autre cause, et cette violence qu’on voit se développer ici ou là, dans nos vieux pays chrétiens, puise aussi à cette source, il serait absurde de le nier. Elles sont peut-être un avant-goût de ce qui nous attend à plus grande échelle, ce contre quoi nous mettent depuis longtemps en garde nos frères chrétiens d’Orient («Dieu préfère les combattants aux non-combattants et il leur réserve une récompense sans limite», IV, 95 ; «Dieu voulait exterminer les infidèles jusqu’au dernier», VIII, 7 ; «Je vais jeter l’effroi dans le cœur des infidèles : frappez sur leurs cous ; frappez-les tous aux jointures», VIII, 12 ; «Voilà pour vous ! Goûtez cela ! Le châtiment du Feu est destiné aux infidèles !», VIII, 14 ; «Ce n’est pas vous qui les avez tués ; mais Dieu les a tués», VIII, 17 ; «Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition, et que le culte soit rendu à Dieu en sa totalité», VIII, 39 ; «Ô Prophète ! Encourage les croyants au combat !», VIII, 65).


L’Éducation Nationale donne à ces jeunes de bonnes raisons de détester la société où ils vivent


Loin de chercher à apaiser ces tensions, l’Éducation Nationale en rajoute à loisir pour donner à ces jeunes de bonnes raisons de détester la société dans laquelle ils vivent. Cela part, bien sûr des meilleures intentions. Toute à son désir de «décentrer» les jeunes esprits et de «déconstruire le roman national», racine de notre insupportable chauvinisme, elle entend faire droit aux «revendications mémorielles» de ceux de nos concitoyens qui descendent des victimes des «pages sombres» de notre Histoire. C’est pourquoi elle impose des programmes d’Histoire de plus en plus repentants, axés sur l’esclavagisme (dont nous semblons avoir eu le monopole), la colonisation (comme si nous avions été les seuls à jamais envahir les autres) et la Shoah (dont nous aurions été les complices zélés). J’ai à maintes reprise été témoin de la colère que cela génère, gratuitement, chez ces jeunes, contre la France et les Français. Celle-ci est avivée par le «rentre-dedans» sociétal effectué auprès d’eux qui, malgré que nous en ayons, ne trouveront jamais «normal» l’avortement ou le mariage pour tous. Je ne prends pas ici parti, je ne dis pas qu’ils ont raison ou tort, ni que l’Éducation Nationale a raison ou tort de le faire : je constate juste que cela nourrit une immense colère. Quant à vouloir les faire changer d’avis, seuls les moyens radicaux mis en œuvre par les différents régimes totalitaires – depuis la Révolution française – seraient à même d’y parvenir. J’ai nommé la Terreur, le «lavage de cerveau», les camps de rééducation, la peine de mort à grande échelle… Y sommes-nous prêts ?

Le combat n’est pas perdu

Rien, pourtant, ne me paraît perdu. Car ces jeunes, je l’ai dit, sont de grands sentimentaux qui ne demandent qu’à se laisser «retourner». J’ai parlé de cet amour dont ils sont en permanence demandeurs, et qu’ils savent rendre au centuple. Rien n’atteint jamais leur cerveau qui ne soit d’abord passé par leur cœur. Ils veulent être aimés du professeur, l’aimer, et à travers cet amour partagé, aimer ce qu’il aime.

Tableau de classe
Photo J.-F. Chemain

Je voudrais juste conclure ce tableau un peu sombre – mais la violence en était le sujet ! – par l’un des innombrables témoignages que je pourrais faire de cet amour. Un jour, Adam, un élève de 4ème particulièrement difficile (récemment arrivé dans ma classe après avoir été exclu d’un autre établissement pour avoir frappé un professeur) a dessiné un grand cœur sur le tableau, écrit mon nom au milieu, et devant tous ses copains, l’a embrassé. Cette «idylle» a été brève, puisque Adam a été renvoyé de mon collège au bout de deux mois, toujours pour violence. Avant de partir, il a tenu à m’exprimer le «grand respect» qu’il avait pour moi. J’ai eu récemment de ses nouvelles pas sa sœur : il est maintenant totalement déscolarisé, il a «son secteur» dans le quartier, et il me «passe le bonjour». Quand je repense à cet authentique délinquant, qui ira sans doute bientôt se faire radicaliser en prison, je ne vois qu’un grand cœur avec mon nom au milieu.

La philosophe Simone Weil écrivait, dans L’Enracinement : «Il faut donner aux jeunes quelque chose à aimer, et ce quelque chose c’est la France». La première des violences, mère de toutes les autres, est peut-être celle que notre pays inflige à cette jeunesse avide de l’aimer, en se refusant à son amour.

Jean-François Chemain
Diplômé de l’IEP de Paris, docteur en Droit, agrégé et docteur en Histoire

Photo : Ji-Elle / Wikicommons

 

Télécharger le texte de cet article