De Gaulle, Fillon et Merkel

Contre la plupart des sondages, les électeurs de la droite et du centre ont donné un très net avantage à François Fillon au premier tour de la primaire. Par-delà les préférences que nous pouvons avoir pour l’un ou l’autre candidat, l’étonnante percée du Sarthois a de quoi nous réjouir et nous rassurer : les Français ne veulent pas du populisme.

Un ancrage à droite parfaitement assumé

La grande force de François Fillon, c’est d’être fidèle aux valeurs historiques de la droite, sans tomber dans les excès de la tentation identitaire, heureuse d’un côté, malheureuse de l’autre, chantée par ses concurrents. Valérie Toranian, dans la Revue des deux Mondes, synthétise les raisons de son succès : «Incarnation présidentielle, austérité, valeurs ancrées à droite et assumées. Le tout sans flirter avec le populisme, sans fustiger l’Europe et la mondialisation, sans stigmatiser les élites. C’est tout de même une meilleure nouvelle que le contraire.» Car Fillon a réussi à rassembler les électeurs de droite et sans doute d’une partie du centre sans aucunement le marteler dans un slogan, mais en l’incarnant, à l’image du nom de son livre-programme : «Faire». A côté de lui, ses adversaires sont tombés dans le piège du «dire», mais sans vraiment convaincre. D’où son écrasant succès au premier tour. «Sa force», résume assez bien Christophe Billan dans La Vie, «c’est qu’il incarne simultanément trois courants de droite, un courant légitimiste qui promeut le conservatisme de valeurs intangibles sur lesquelles on bâtit une nation, bonapartiste, en assumant le principe d’autorité qui rassure et, en même temps, une droite orléaniste, ouverte au monde, au progrès et à l’économie.» Et en cela, il a su renouveler l’action politique avec une grande habileté, à faire du neuf avec de l’ancien, du solide.

Le meilleur rempart contre le Front National

Le choix de la mise en avant du travail, de l’autorité et de la famille est précisément ce qui a manqué aux précédents présidents de droite, parfois trop soucieux d’être aimés. Et leur incapacité à enrayer le chômage de masse les a largement discrédités. Pour quelles raisons ? «La droite française, depuis plus de 20 ans, est beaucoup plus à gauche et antilibérale que les droites classiques européennes, et même que certaines gauches sociales-démocrates (Blair et même Schroeder plus libéraux que Chirac, etc)» analyse Mathieu Mucherie dans Atlantico. L’extrême-droite a ainsi récolté les suffrages des déçus d’une droite sans saveur et sans odeur. Et la montée de Marion Maréchal-Le Pen avait séduit bon nombre de catholiques, notamment chez les jeunes, lors des élections régionales de décembre dernier. Or Fillon soutient ouvertement les chrétiens d’Orient mais sans être un «catholique identitaire», précise Bruno Retailleau dans La Vie ; «il ne brandit pas sa foi de manière électoraliste», ce qui déplaît fortement aux catholiques qui n’aiment être ni courtisés, ni pris en otage par un candidat. Pour Marin de Viry dans la Revue des deux Mondes, Fillon «représente la droite avec Dieu, tandis que le FN représente la droite sans Dieu. Le paganisme tribal communisant est dans les gènes de la mouvance Le Pen».

Du coup, quand un homme incarne leurs valeurs, même imparfaitement, les catholiques sont prompts à délaisser la rhétorique populiste de Marine Le Pen et surtout de Florian Philippot, en qui ils ne se retrouvent pas du tout, et qui a beaucoup plus de poids et d’influence dans le parti au niveau national que la benjamine du clan Le Pen. Enfin, Fillon «n’a pas eu peur d’assumer un programme économique aux accents thatchériens et une vision sociétale très traditionnelle, proche des milieux catholiques mais républicaine et ferme sur les questions de laïcité» rappelle Valérie Toranian. Il se fait donc accessible également à l’électorat non catholique de la droite. «Fillon, c’est le scénario le plus difficile pour Marine. Il valait mieux Juppé, qui est plus caricatural», a confié un élu frontiste au journal Le Monde. Privé d’une bonne partie de son électorat de droite traditionnelle, le Front National n’a plus que son électorat de gauche à courtiser, à l’image de l’affiche de campagne de Marine Le Pen, sur laquelle ont disparu le nom Le Pen et même le nom du parti, pour laisser la place au prénom de la candidate et à une rose… bleue. En conséquence, dès le soir du premier tour de la primaire, Florian Philippot fulminait contre l’ultra-libéralisme du programme de Fillon, suivi par Libération et Jean-Luc Mélenchon. La marge du FN s’est singulièrement rétrécie à droite.

Un charisme à mi-chemin entre De Gaulle et Angela Merkel

Enfin, comment ne pas évoquer la communication de Fillon ? Valérie Toranian présente François Fillon comme le candidat «anti bling-bling», sorte de «Droopy boudeur, aux sourcils froncés et au sourire énigmatique», qui n’a «pas cherché à séduire et a parfois osé dire ce que beaucoup pensaient.» Il a évité la communication ‘à pas cher’ et les slogans faciles de ses concurrents. Comme le décrit Vincent Trémolet de Villers dans Le Figaro, «Fillon n’a pas fait le matamore comme Nicolas Sarkozy, le donneur de leçons comme François Bayrou, le représentant du peuple contre «l’élite» médiatique comme Marine Le Pen ou Mélenchon.» Il s’est également distingué des autres par l’intonation naturelle de sa voix : «À la différence de ses concurrents (notamment Bruno Le Maire), sa diction ne donne jamais l’impression d’être celle d’un homme augmenté par les communicants. Ses phrases ne sont pas encombrées des tics du langage médiatique.» Et oui, Bruno Le Maire a toujours paru, à son corps défendant, rigide et dénué de toute spontanéité, bien incapable d’incarner le renouveau qu’il proclamait. François Fillon se montre le même, égal de comportement et de discours en toute situation, et manifeste «une très grande indifférence vis-à-vis du parti des médias».

Pour Madeleine de Jessey, porte-parole de Sens Commun interviewée par Hugues Lefèvre dans Famille Chrétienne, «les Français ont exprimé leur besoin d’être à nouveau gouvernés par un homme dont ils puissent être fiers. François Fillon est un homme intègre qui, rappelons-le, n’a jamais été inquiété par la justice. Il a la stature et l’éthos d’un homme d’État, à rebours de la «politique spectacle» et des présidents communicants ou manœuvriers ; il a su imposer le respect à tous, par sa droiture, son calme et sa hauteur de vue.» En somme, on pourrait dire que François Fillon a un charisme à mi-chemin entre celui du général De Gaulle et Angela Merkel, incarnant d’un côté l’autorité et la force, et de l’autre le travailleur de terrain, un peu austère mais réaliste et efficace, et qui inspire confiance par sa sobriété. Pour Marin de Viry, «il ne veut pas se grandir à ses propres yeux, il donne l’impression qu’il laisse les autres juger de sa valeur, laquelle est liée à son action et à ses résultats. Il donne l’impression qu’il est grand en cela.»

On peut donc se réjouir du crédit que les Français lui donne pour ces qualités qui le distinguent des autres et qui inquiètent tout à coup autant son concurrent Alain Juppé que ses possibles futurs adversaires comme Marine Le Pen mais aussi Emmanuel Macron et François Hollande. Passé sous les radars des sondeurs et des analystes politiques, le phénomène Fillon oblige les candidats à revoir la copie de leur stratégie. Pour toutes ces raisons, le plébiscite du premier tour est un très bon signal. Les Français veulent la moralisation de la vie politique et ils s’en donnent les moyens. Ils sont lassés des communicants politiquement corrects et le font savoir. Les urnes n’ont pas encore rendu leur verdict définitif mais, en lui-même, le phénomène Fillon est déjà une très bonne nouvelle pour la vie politique française.

Alix Verdet

Photos : Marie-Lan Nguyen, WDKrause, Bundesarchiv / Wikimedia Commons

 

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