Grandes figures de la Droite française
  • Dès l’origine, la droite porte en son sein des postures divergentes
  • A travers l’histoire, se profilent trois lieux communs : la famille, le patrimoine et l’entreprise
  • La droite sans unité doctrinale, une simple alternative à la gauche ?

Les 20 et 27 novembre 2016 auront lieu les primaires de la droite, pour choisir le candidat qui la représentera aux élections présidentielles de 2017. Sept candidats se sont affrontés et mesurés depuis plusieurs mois et à l’occasion de débats télévisés très médiatisés. L’enjeu est de taille car la situation de la France nécessite de trouver de nouvelles dynamiques pour espérer se relever ou ralentir sa chute ; de plus, la popularité du président sortant est telle que tout laisse espérer pour la droite l’alternance si elle sait répondre aux attentes d’un électorat tenté par le vote FN.

La dernière décennie politique a fait apparaître ou plutôt remis en avant de nouvelles postures politiques, notamment face aux nouvelles questions sociétales. Les clivages sont apparus plus marqués tant à gauche qu’à droite, brouillant même la distinction de cette dichotomie pour nombre de questions. Ces postures nous obligent à revisiter l’histoire des racines et fondations de ce que l’on appelle communément «la droite» et qui n’a jamais réussi finalement à s’unir sur un socle commun.

27 août 1789 : naissance de la droite

Cette droite est née dans les premiers mois de la Révolution française, le 27 août 1789, lors du vote des députés sur le droit de veto du roi. La droite s’est constituée autour des opposants à la suppression de ce droit avec déjà en son sein des tendances très opposées. On trouve réunis à la fois les contre-révolutionnaires et conservateurs qui veulent sauvegarder la monarchie telle qu’elle est, et la droite libérale qui s’inspire de la monarchie constitutionnelle britannique et qui promeut des réformes en profondeur. Cette association de fait pose dès le commencement de sa constitution une disparité idéologique et intellectuelle large. Il n’y avait ni projet commun, ni visions communes. Les thèmes de la droite vont se définir progressivement, parfois même en reprenant des thèmes de la gauche. Cependant, nous pouvons dire que la droite se caractérise au moins par le sens de l’ordre et de la tradition.


Au-delà des divergences d’idées, la droite se caractérise au moins par le sens de l’ordre et de la tradition


Henri Guaino, ancienne plume de Nicolas Sarkozy, fait remarquer que «si on appelle droite tout ce qui n’est pas la gauche, cela conduit à d’étranges regroupements tellement hétéroclites qu’ils ne peuvent déboucher sur aucune action politique commune». A la veille des primaires, il n’est pas sans intérêt de regarder de près la diversité idéologique de ce courant qui n’est donc pas d’aujourd’hui mais s’est plus structuré à la fin du XIXème siècle. Nous pourrons voir le développement des grands courants et les figures intellectuelles qui y sont associés puis regarder les évolutions des dernières décennies pour y discerner leur renouveau dans les mouvements actuels.

Le nationalisme républicain de Barrès et Péguy

Le premier courant que nous pouvons identifier est celui du nationalisme républicain, incarné par Maurice Barrès (1862-1923) et d’une autre manière par Charles Péguy (1873-1914). Ce courant, issu de la Révolution française, qui était vu comme ayant réalisé la «Grande Nation», se positionne progressivement à droite au lendemain de la défaite de 1871 et sous l’influence de Georges Boulanger (1837-1891). Maurice Barrès formalisera de plus en plus sa vision, notamment au lendemain de la Grande Guerre. La nation est, selon lui, «l’acceptation d’un déterminisme». Ce dernier se fonde, en outre, sur un enracinement notamment régional et se nourrit d’un héritage fait de traditions, de l’Histoire et d’un peuple qui préside à présent à sa propre destinée depuis la Révolution française. Pour Barrès, «une nation, c’est la possession en commun d’un antique cimetière et la volonté de faire valoir cet héritage indivis». Il convient donc de savoir se nourrir de cet héritage, ce qui implique en outre de le protéger, d’où un protectionnisme économique et social. De son côté, Charles Peguy, mort au combat en 1914, incarne cet attachement à la patrie mais aussi à ses racines chrétiennes.

L’athéisme positiviste et antisémite de Maurras

Le deuxième courant se centre davantage sur la vie et la vision d’un seul homme, Charles Maurras (1868-1952). Ce provençal qui a perdu la foi chrétienne s’intéresse à la cité grecque pour son sens de l’ordre et de l’organisation qui doit s’appuyer sur une «caste» de personnes bien cultivées, qui pour lui est personnifié par l’aristocratie. Le redressement de la France s’appuie donc sur un pouvoir royal fort qui s’oppose au romantisme politique vu comme anarchisme démocratique. Pour formaliser la structure de cette organisation, il élabore la notion d’empirisme organisateur tiré du positivisme d’Auguste Comte et, à la suite de l’Affaire Dreyfus, prend le parti de l’antisémitisme auquel il ajoute une haine contre les protestants et les francs-maçons. Sa lutte contre l’individualisme qu’il attribue à la Réforme, à la Révolution et au Romantisme réunis en Allemagne est pour lui une lutte contre la Barbarie. Le système salutaire est donc pour Maurras la monarchie traditionnelle et héréditaire incarnée dans la noblesse et la famille mais est aussi antiparlementaire et centralisé en rupture alors avec les autres courants de droite comme l’orléanisme et le bonapartisme.


Le système salutaire selon Maurras est la monarchie traditionnelle incarnée dans la noblesse et la famille


Chantre de la critique de la Révolution, de la République et de la décadence qui s’ensuit, il prend l’ascendant sur le mouvement de l’Action française porté par Henri Vaugeois et Maurice Pujol et il y consacrera toute son énergie. Dans son combat contre la République, il est alors rejoint par le milieu intégriste catholique qui voit dans ses thèses une réponse à la lutte contre le modernisme et le danger de la démocratie. La condamnation par le Pape Pie XI de l’Action française pour intrusion dans les affaires religieuses et pour ses racines néo-païennes et positivistes notamment marque le déclin et la dissolution de ce mouvement qui se divisera en de nombreuses tendances très hétéroclites comme le nationalisme rénové, le fascisme (Vichy) ou l’Action catholique. Bien que disparue dans les faits, la vision demeure et ne va pas cesser d’alimenter ces milieux agrégés au cours du temps.

Le catholicisme social

Le troisième grand courant est celui du catholicisme social1 qui puise sa vision et sa doctrine dans l’encyclique sociale du Pape Léon XIII, Rerum Novarum. Ce catholicisme social critique à la fois le libéralisme économique et l’individualisme, la Révolution qui a détruit les corporations, et le socialisme dans sa lutte des classes et la collectivisation. Il préconise en revanche l’intervention de l’État pour promouvoir une politique sociale, la constitution des corps intermédiaires mixés socialement et la promotion d’un salaire juste.

Comme les autres courants, plusieurs tendances vont s’affronter entre réactionnaires, paternalistes ou corporatistes. Même sur l’échiquier à droite, il connaîtra un positionnement qui le rapprochera progressivement du centre. De ce courant seront issus d’importants mouvements de formation et réflexion comme l’Action populaire, l’Action catholique ou les Semaines sociales, et un syndicat, la CFTC. De par la multiplicité des visions, le catholicisme social aura du mal à s’imposer dans les faits et les lois promulguées. Jacques Maritain sera de ceux qui permettront de mieux préciser la vision philosophique et politique du catholicisme social, centrant le fondement de la société dans la dignité de la personne humaine. Elle alimentera la pensée politique du XXème siècle en valorisant la liberté et la responsabilité des sujets de droit et corps intermédiaires.

Des courants parfois inconciliables

L’étude des trois courants majoritaires qui ont progressivement constitué la droite et élaboré son discours nous montre la très grande diversité voire même l’opposition entre les visions, du fait notamment qu’il n’y ait pas de sources communes ou de théorisation propre pour aboutir à une traduction concrète et politique. Cette diversité qui contient aussi en elle des radicalités comme celle de Maurras avec son apologie de l’esclavage et son antisémitisme, ou celle de Barrès dans son protectionnisme national, ouvre aussi la porte à des excès qui peuvent ensuite se développer au-delà de la droite, comme le conservatisme et le retour en arrière ou le populisme qui exalte force et autorité. Les mouvements se croisent en trouvant des points communs mais peuvent aussi se contredire de manière radicale. Pourtant tous se retrouvent pour avoir puisé d’une manière ou d’une autre à des lieux communs comme la famille, le patrimoine ou l’entreprise.


La galaxie de mouvements au sein de la droite ne cesse de s’élargir et de se complexifier


L’Église catholique et sa vision politique ont joué un rôle également déterminant. Or ces piliers, traditions ou référents connaissent des crises sans précédent, ce qui ne peut que fragiliser le socle de la droite et même remettre en cause sa vision, s’il en est une. Les modifications ont été telles parfois qu’elles ont même créé de nouvelles séparations ou clivages comme sur les questions sociétales. A l’heure actuelle, nous pouvons observer l’apparition ou plutôt le retour de nouveaux courants ou visions comme ceux qui voient la nation comme une communauté de volontés ou de sentiments, ou bien à l’inverse ceux qui favorisent le sens de l’individu et la liberté d’action. La galaxie des mouvements et des initiatives ne cesse de s’agrandir, de s’élargir et par ce fait même de se complexifier. La lecture de leur vision et de leurs racines se fait de plus en plus compliquée. Du point de vue économique, le libéralisme l’emporte de manière très majoritaire face à la tradition gaulliste d’une régulation nationale interventionniste. Bien sûr, ce libéralisme prend des degrés divers quant à la manière d’intervenir dans l’économie ou de lever les freins ou barrières économiques. En revanche, du point de vue sociétal, le spectre s’est étendu bien plus loin que la vision du rôle de l’État pour le maintien de l’ordre.

On peut se demander ce qui reste des diverses couches fondatrices de la «droite». La droite française comme telle a-t-elle une doctrine ? Il semble qu’un seul lieu soit son point de rencontre : l’alternance vis-à-vis de la gauche. C’est un point commun, mais un point commun fragile. Si la droite, en tant que mouvement politique n’a pas de doctrine, il nous faut regarder plus attentivement si certains hommes de droite n’en n’ont pas une. Il faut scruter avec attention ceux qui ont un «programme» et non pas seulement ceux qui ont des «intentions». Ce programme, il faut l’étudier, voir ses valeurs, comprendre les réformes proposées, regarder l’avenir du pays dans l’optique où le programme le pose. Il faut encore jauger l’expérience, la force et la prudence de la personne qui se pose comme candidat. S’il est de droite, a-t-il des valeurs républicaines de justice, de dialogue, de respect des droits fondamentaux de la personne ? Ou s’il ne représente qu’une sorte de charisme de «bête politique», un bon rassembleur et peu de vision d’avenir !

Yann Le Lay
Diplômé d’économie et de Sciences-Po Paris
Spécialiste des questions sociales, économiques et politiques

 


1 – Appellation due à Georges Goyau et Max Trumann.

 

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