La victoire de Trump

Les mots manquent pour décrire ce que l’on nomme un «séisme» qui vient de frapper le système politique américain, et plus largement la communauté mondiale. Donald Trump sera à la tête d’une administration, sans véritable contre-pouvoir institutionnel, sinon les médias, largement discrédités à la suite d’une campagne qu’ils ont, en général, mal suivie et décryptée. Le nouveau président aura à composer avec un Congrès républicain peu enclin, dans un premier temps, à lui mettre des bâtons dans les roues. La Cour Suprême verra bientôt arriver un nouveau membre, probablement très conservateur ; deux de ses membres «de gauche» sont des femmes très âgées, qui quitteront la scène bientôt, et que Trump pourra remplacer par d’autres personnes qui vont dans son sens. On comprend que ses conseillers, faisant la ronde des plateaux de télévision aux lendemains de sa victoire, soient de bonne humeur et plutôt conciliants.

Un apparent facétieux qui a vu clair !

Trump, au-delà des facéties et crises de grossièreté, a analysé correctement le degré très élevé de colère animant les Américains de la petite classe moyenne, blancs et pauvres, sans beaucoup d’instruction et en perte de vitesse économique. Ce petit peuple se désintéresse largement des turpitudes de Trump et de ses acolytes. Il perçoit Clinton comme la personnification de cette élite washingtonienne qu’il honnit. Il n’aime pas forcément Trump, mais il déteste encore plus Clinton, dont le comportement au cours des derniers mois et les nouvelles qui filtraient de Washington et New York n’aidaient pas à lui faire changer d’avis à son sujet. Trump lui promettait trois choses qu’il voulait entendre (vider le marécage nauséabond qu’est la capitale fédérale ; mettre fin à l’immigration qui est train de changer son pays et expulser des millions d’immigrants ; rendre l’Amérique de nouveau forte, en changeant radicalement les règles du jeu économiques au plan international). Clinton, elle, envoyait un message de continuité et survie d’un système que hait cette partie “humble” du peuple américain.

Ce peuple considéré sans voix a trouvé le moyen de faire entendre sa voix

Le fait est que ces gens-là n’ont aucune raison de soutenir le système, puisque leur revenu stagne ou régresse depuis nombre d’années et que leur place au sein de la société s’amenuise à vue d’œil. Non seulement Trump a correctement analysé les enjeux, mais il a, finalement, été puissamment aidé par la machine analytique que le Comité national républicain a mise en place depuis 2012, au coût de 265 millions de dollars, machine dont les politologues et journalistes ont largement sous-évalué l’efficacité, notamment les États-clefs comme le Michigan et la Floride. Les analystes démocrates se sont trompés au niveau du ciblage dans ces États et Clinton a commis de lourdes erreurs, en les ignorant largement jusqu’à la toute fin de la campagne. Ils ont sous-estimé l’impopularité de leur candidate et ont pensé de façon erronée que la coalition d’Obama se reformerait en 2016. Le succès de Bernie Sanders aurait dû les alerter quant au mécontentement des jeunes et des cols bleus démocrates, mais ils étaient trop occupés à le faire battre, de manière inique, pour s’en rendre compte.


Trump a bien analysé les enjeux et tiré parti de la machine analytique mise en place par les Républicains


Malgré toutes ces erreurs, et la mauvaise campagne qu’elle a menée dans son ensemble, Clinton est encore parvenue (selon les chiffres disponibles en date du 9 novembre) à emporter la majorité du vote populaire. Mais cette fois-ci, le système a joué contre elle, comme ce fut le cas pour Al Gore en 2000. Cette victoire, pour le moment, n’est que morale. Elle n’entame pas la légitimité de Trump. Les démocrates auront à disséquer leur défaite, opération pénible s’il en est, et à repenser leur avenir, qui n’est pas forcément sombre à terme, compte tenu de l’évolution démographique du pays.

A pied d’œuvre pour former son gouvernement

Trump dispose d’environ deux mois pour concevoir et mettre en place son équipe gouvernementale et pour décider ce qu’il fera au cours des premiers mois de son mandat. Il ne pourra ignorer l’environnement interne et externe, notamment l’inquiétude que sa victoire a soulevée un peu partout (sauf en Russie). Son équipe de campagne, hors sa famille proche, ne lui sera que d’un secours limité à cet égard, puisque l’art de gouverner a souvent peu à voir avec l’action politique centrée autour de l’exploitation de la colère et de la haine. Son propre directeur de la transition, le gouverneur Christie, est aux prises avec un scandale majeur dans son État, le New Jersey.

De toute évidence, Trump n’est pas un homme d’équipe, hormis sa famille et quelques personnes de confiance comme Mme Conway, conseillère principale, qui est parvenue à l’encadrer rigoureusement ces dernières semaines. Même si des offres de service de la part de membres éminents de l’establishment républicain ne tarderont pas à se manifester, on peut penser que Trump, qui n’a toujours eu confiance qu’en lui-même, se montrera méfiant. Certes, c’est un homme habitué à négocier dans le monde des affaires, à faire des «deals», mais peu de choses le poussent actuellement dans cette direction.


Même si des membres de l’establishment républicain lui offrent leurs services, Trump risque de se monter méfiant


On peut donc penser qu’il constituera une équipe avec des «modérés» visibles venus du Sénat et du monde des affaires, mais on y trouvera aussi des excités comme Newt Gingrich, Rudy Giuliani (particulièrement violent ces dernières semaines) ou Jeff Sessions, qui voudront agir pour donner suite aux discours électoraux qu’ils ont tenus.

Ainsi est-il probable que des gestes soient posés immédiatement pour mettre fin au programme d’assurance-maladie d’Obama (on ne sait pas trop par quoi le remplacer), pour baisser fortement l’impôt des riches, pour dénoncer des accords commerciaux (l’ALÉNA – NAFTA – est en ligne de mire) et pour enquêter sur Hillary Clinton (encore que Trump pourrait vouloir personnellement y mettre un bémol à cet égard). On peut penser que la guerre culturelle en cours aux États-Unis va s’intensifier, alors que les conservateurs vont vouloir prendre leur revanche dans bien des dossiers, comme l’avortement, par exemple. Le secteur social se prêtera aussi à bien des manœuvres pour satisfaire la frange droitière du Parti Républicain. S’il doit honorer des promesses, Trump n’est cependant pas un doctrinaire. Il reste à voir jusqu’à quel point il laissera agir ses partisans extrémistes.

Sur le plan international, ses premières paroles après sa victoire ont été dans le sens de l’apaisement. Mais, là encore, il ne peut ignorer tout ce qu’il a promis. Il n’a pratiquement rien dit sur des dossiers brûlants comme le Moyen-Orient, sinon pour critiquer Clinton ; comment va-t-il s’orienter dans ces champs de mines ? Ici encore, il ne dispose pas encore d’un entourage lui permettant de dégager des lignes d’action structurées et l’élite républicaine en matière de politique extérieure lui est très largement étrangère. La bureaucratie fédérale ne lui est sûrement pas acquise, même s’il pourra procéder à de nombreuses nominations partisanes pour la chapeauter au cours des prochains mois. Les habitants de la capitale fédérale lui sont totalement hostiles, comme le démontrent les résultats d’hier. Pas de quoi dissiper la paranoïa de nombre de ses partisans. Les défis sont donc immenses et on peut s’attendre à un parcours plutôt chaotique au cours des premiers mois, malgré l’absence de contrepoids institutionnels, dont nous traitions plus haut.


Nous assisterons sans doute à d’autres manifestations de colère en Occident


La société américaine est profondément divisée. Les haines suintent de partout. Le système politique est très malade. Or, le substrat change rapidement : technologie, démographie, économie, tout change de plus en plus vite. Le système politique, on s’en aperçoit, ne parvient pas à intégrer ces changements, ce qui n’est guère surprenant, quand on pense que ses fondements remontent à presque deux siècles et demi. On ne perçoit pas d’espace de dialogue et de proposition permettant d’en envisager l’adaptation aux réalités actuelles. L’Amérique peine, en outre, à intégrer la réalité de la mondialisation, du moins la plupart des Américains. Mais, en cela, ils sont semblables aux autres citoyens du monde. Le vote en faveur du Brexit démontre que la colère ne s’arrête pas aux frontières américaines, loin de là. On assistera sans doute à d’autres manifestations de ces dispositions d’esprit en Occident ; l’Europe de l’Ouest paraît constituer un terrain fertile à cet égard. Mais une fois la colère du moment assouvie, comment aller de l’avant ? La question est posée.

Christopher Malone
Enseignant-chercheur en économie politique au Québec

 

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