Trump et le drapeau américain

On se trompe lorsqu’on pense que le vote est essentiellement racial, car les oubliés de la mondialisation soi-disant heureuse sont en fait partout. Pour Jean-Éric Branaa, interrogé par RCF, «il n’y a pas 50 % de la population américaine qui est blanche, âgée et non éduquée. Toutes les couches de la population américaine ont voté pour Donald Trump. A tel point que l’on constate avec effarement dans les chiffres du jour que les noirs américains ont voté pour Donald Trump, même son de cloche pour les hispaniques, à 27 %». Les fameux «swing-states» qui ont adoubé Trump sont ceux du «rustbelt», la ceinture rouillée des usines américaines délocalisées au Mexique ou en Chine «où règne une colère sociale suite à des décennies de désindustrialisation ratée», alors qu’il s’agit d’États historiquement démocrates, rappelle Henrik Lindell dans La Vie. Pour Jean-Pierre Chevènement, la victoire de Trump est «une nouvelle pierre dans le jardin de la globalisation néolibérale».

Le chômage a pourtant beaucoup baissé sous les deux mandats d’Obama, «passant de 10 à 4,5 % (…) mais ces chiffres positifs cachent mal l’appauvrissement des classes moyennes» dénonce Valérie Toranian dans son édito ‘Le peuple, cet inconnu’ pour la Revue des deux Mondes. Comme le souligne l’excellent article de Romaric Godin dans La Tribune, «la mondialisation qui a débuté au milieu des années 1990 est le fruit de la “financiarisation” entamée dans les années 1980. Lorsque les entreprises se sont retrouvées face à des actionnaires – souvent des fonds financiers – ayant des objectifs de rendements élevés, elles ont maximisé leurs bénéfices par une relocalisation de leur production dans les pays à bas coût, provoquant une désindustrialisation des pays développés. Ce phénomène a longtemps été compensé par une croissance des profits qui étaient alors réinvestis dans les marchés financiers. Ceci a permis de construire l’idée qu’il y avait une «mondialisation heureuse» pour les citoyens des pays développés qui gagnaient bien davantage d’un côté ce qu’ils perdaient de l’autre. Et, effectivement, dans les années 2000, le phénomène a bien fonctionné. Mais il a fonctionné sur du sable : le crédit et des bulles financières.» Et personne n’a vraiment mesuré l’impact de la crise des sub-primes – effroyable pour les classes moyennes – à leur juste valeur. Certes, la croissance a repris mais moindre qu’avant, et surtout les bons chiffres du chômage cachent la précarité de beaucoup d’emplois, mal rémunérés et à temps partiel. «Les gains de la croissance – désormais plus faibles – continuent à irriguer un système financier qui ne voit guère de raison d’aller investir dans l’économie réelle, encore moins dans celles des régions les plus touchées par la désindustrialisation» ajoute Romaric Godin.

Résultat, les deux pays champions de la mondialisation financière se sont vus désavoués par leurs propres populations, fatiguées de payer la note astronomique de l’avidité et de l’incompétence de leurs élites. Et lorsqu’on parle de «droitisation» ou de «trumpisation» de certaines personnes ou partis politiques aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou en France, n’est-il pas absurde de dire qu’il s’agit d’un peuple de droite qui vote pour des valeurs de droite ? N’est-ce pas plutôt l’échec de la gauche auprès de son électorat auparavant de prédilection, maintenant sacrifié sur l’autel du politiquement correct et de la mondialisation ?

Alix Verdet

Photo : Gage Skidmore / Wikimedia Commons

 

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