Le pape François, pasteur universel

Depuis Vatican II et le pontificat du bienheureux Paul VI, l’Église catholique donne le témoignage de papes qui voyagent, qui se déplacent, qui vont vers les catholiques du monde entier, mais aussi vers leurs frères séparés, orthodoxes et protestants. Ce rôle pastoral fait parfaitement partie du ministère pétrinien, qui a pris une nouvelle dimension depuis 50 ans. Et aujourd’hui, c’est François, l’habitué des périphéries, qui a été le premier pape à se rendre à la Commémoration de la Réforme, ce 31 octobre à Lund.

Un voyage pour purifier les mémoires et sceller l’amitié

Le pape n’est venu commémorer ni un schisme, ni une défaite, comme si Napoléon avait participé à la commémoration de la bataille de Waterloo. Il n’est pas non plus venu canoniser Luther ou déclarer catholiques des Luthériens heureux de l’être. Mais en se rendant en terre luthérienne, le pape François est venu marquer physiquement ce qu’il a exprimé dans son homélie lors de la prière œcuménique dans la cathédrale luthérienne de Lund : «Nous ne pouvons pas nous résigner à la division et à l’éloignement que la séparation a provoqués entre nous». Il est aussi venu manifester l’ouverture d’esprit et l’humilité de l’Église catholique qui, en cette fin du jubilé de la miséricorde, n’oublie pas de demander pardon, à la suite de Jean-Paul II et à l’unisson des Luthériens, pour purifier les mémoires respectives : «Nous prions pour la guérison de nos blessures et des mémoires qui assombrissent notre regard les uns sur les autres. Nous rejetons catégoriquement toute haine et toute violence, passées et présentes, surtout celles qui s’expriment au nom de la religion» rapporte La Croix.

De plus, en reconnaissant «les dons spirituels et théologiques reçus à travers la Réforme» et en mettant à l’honneur la quête spirituelle de Luther1, Crux estime qu’aucun pape n’avait été aussi positif sur le réformateur allemand. Pour Ulf Ekman, ancien pasteur évangélique suédois devenu catholique, «c’est quelque chose d’unique, sans aucun doute. Personne ne s’y attendait. Je pense que le Saint-Père est allé très loin. Il a ouvert son cœur et ses bras aux Luthériens. (…) Je dirais que l’idée, ce n’était pas tant une discussion théologique ou dogmatique, mais une intention : nous étions des ennemis explicites. Aujourd’hui, nous disons solennellement que nous sommes amis. (…) Il y a une formidable opportunité à engager une réconciliation, en montrant que l’Église catholique n’est pas une institution belliciste, puissante et avide» a-t-il dit au micro d’Étienne Loraillère pour KTO. «Cela peut devenir quelque chose d’émotionnel : ‘Oh, nous allons être unis !’, prévient-il. «Ça n’arrivera pas comme ça, mais c’est une étape, c’est un chemin vers quelque chose».

Un voyage aux racines catholiques de la Suède

La Déclaration conjointe, en revisitant les heures douloureuses de la Réforme, pourrait aussi permettre une relecture critique de cette période, encore très taboue dans le récit national suédois, qui a tendance à oublier ses racines catholiques. Pour le jésuite suédois Fredrik Heilding interviewé par La Vie, «on ne sent pas une volonté particulière de faire la lumière sur cette époque» et plusieurs universitaires réclament «une commission vérité, l’idée étant de décrire ce qui s’est vraiment passé pour les uns comme pour les autres». Le New York Times a rappelé en effet que «depuis le XVIème siècle, les catholiques ont été persécutés et même mis à mort en Suède. Jusqu’en 1951, les catholiques ne pouvaient pas devenir médecins, professeurs ou infirmiers, et, jusqu’en 1970, les couvents catholiques étaient interdits.» Or la Suède ultra-sécularisée tend à renouer avec son histoire, ainsi que l’analyse Fredrik Heilding : «Jusqu’à il y a 20 ans, on s’intéressait tellement peu à l’Histoire et à la religion en général que l’on pouvait dire que la société suédoise était sans histoire et sans religion. Mais ces disciplines connaissent maintenant un regain d’intérêt. Le catholicisme aussi attire des gens d’une façon inédite.»

Or la Déclaration conjointe évoque l’instrumentalisation de la religion «à des fins politiques». Comme l’a souligné Jean-Marie Guénois dans Le Figaro, le Pape avait rappelé que les divisions entre chrétiens avaient été perpétuées par «des hommes de pouvoir de ce monde» et non «par la volonté du peuple fidèle». Et que voulait le peuple fidèle ? Selon Heilding, le peuple aurait plutôt mal vécu l’interdiction des pèlerinages et des guildes : «En Suède, le problème est qu’on pense souvent qu’il y avait un besoin urgent et un désir ardent de la Réforme. Les citadins, les paysans, tout le monde aurait été dans l’attente d’un changement profond ! (…) Le problème avec cette vision est qu’elle ne repose sur aucune preuve. C’est le contraire qui est vrai. On sait aujourd’hui que les Suédois dans leur grande majorité n’étaient pas dans l’attente d’une Réforme. Celle-ci leur a été imposée.»

Le Pape, le pasteur des Protestants ?

Le paradoxe de la société suédoise tient dans cette identité fortement luthérienne – le luthéranisme ayant été religion d’État jusqu’en 2000 – et aussi dans une très forte sécularisation. Ainsi que l’a expliqué Ulf Ekman dans une interview à Famille Chrétienne, «dans les années 1960, les Soviétiques envoyaient [en Suède] des observateurs pour étudier cet athéisme de masse qu’ils n’arrivaient pas à imposer chez eux !» La pratique religieuse dénuée de toute expression formelle, des rites et des sacrements et isolée de tout contact avec le catholicisme, a abouti a une conception désincarnée de la foi, qui ne s’exprime plus que dans un rapport personnel à l’écriture, et qui finit par s’affaiblir. D’où le succès d’Ulf Ekman quand il était pasteur évangélique en rupture de ban avec les Luthériens, qu’il jugeait beaucoup trop libéraux, et qu’il a fondé l’Église Livets Ord, Église la plus populaire de Suède, alors qu’elle n’est pas luthérienne. Et d’où également le succès du Pape François, acclamé par les foules lors de son entrée à la Malmö Arena.

Ainsi que l’a noté le journaliste franco-suédois Henrik Lindell sur sa page Facebook, le Pape a été «le principal personnage, celui que tout le monde écoutait et scrutait. Il était même la seule personnalité religieuse à susciter une certaine curiosité chez les gens en général, alors que tous les leaders du luthéranisme mondial étaient sur place dans ce pays historiquement luthérien. (…) Je suis Suédois et issu d’un milieu populaire, non-croyant et totalement sécularisé, donc je prétends connaître ce milieu-là… Je prends donc le risque de le dire : le pape a été perçu pendant deux jours par énormément de Suédois non catholiques et aussi par des médias généralistes, comme un pasteur universel, et même comme LE pasteur universel des chrétiens.» Pourquoi ? Dans son article pour La Vie, Henrik Lindell précise qu’il a posé la question aux Suédois : «Ils répondent invariablement qu’il est la personne qui incarne l’Église». Qu’est-ce que l’unité du corps du Christ qui est l’Église ? C’était la question qui a amené le pasteur Ulf Ekman à la conversion. L’archevêque luthérienne Antje Jackelen s’en est émue également, le soir du 31 octobre : «Et vous savez quoi, j’envie parfois les catholiques pour le sens de l’Église qu’ils cultivent.»

L’année dernière, lors de son voyage aux États-Unis, le pape avait rencontré la greffière évangélique Kim Davis, qui avait refusé d’enregistrer à l’état civil un mariage homosexuel au nom de la Bible. En demandant à la rencontrer et en la félicitant pour son courage, le pape s’était un peu présenté comme le garant d’une certaine doctrine commune aux évangéliques et aux catholiques. En Suède, les gens reconnaissent irrésistiblement en lui un pasteur, leur pasteur. C’est sans doute le succès de ce voyage : faire avancer le dialogue en témoignant de la grâce de gardien de l’unité de l’Église – et donc du dépôt de la foi – du successeur de Pierre. Et le faire à l’occasion de l’anniversaire de la Réforme, c’est un vrai tour de force.

Alix Verdet

 


1 – L’expérience spirituelle de Martin Luther nous interpelle et nous rappelle que nous ne pouvons rien faire sans Dieu : ‘‘Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ?’’ C’est la question qui hantait constamment Luther. En effet, la question de la relation juste avec Dieu est la question décisive de la vie. Comme on le sait, Luther a trouvé ce Dieu miséricordieux dans la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ incarné, mort et ressuscité. Par le concept ‘‘uniquement par la grâce divine’’, on nous rappelle que c’est toujours Dieu qui prend l’initiative et qu’il précède toute réponse humaine, en même temps qu’il cherche à susciter cette réponse. La doctrine de la justification, par conséquent, exprime l’essence de l’existence humaine face à Dieu. Extrait de l’homélie du Saint Père lors de la prière œcuménique.

 

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