Messe célébrée par l'évêque de Shangai en Chine
  • Après les persécutions sanglantes de Mao, la situation des catholiques chinois tend à s’améliorer
  • La question de la nomination des évêques reste le point le plus épineux
  • Les catholiques de l’Église clandestine voient d’un œil méfiant le rapprochement entre Rome et Pékin
  • La tradition confucéenne invite à un jugement nuancé sur l’Association patriotique catholique

Les échos les plus optimistes d’accords éventuels Chine-Vatican proviennent surtout du Cardinal Parolin, secrétaire d’État du Saint Siège. Jusqu’ici le gouvernement chinois n’a pas demandé l’établissement de relations diplomatiques avec Rome. Bien au contraire, ces relations qui existaient depuis 1942 ont été brutalement rompues en 1951 alors que le nonce apostolique de la République de Chine était demeuré à Nankin en République populaire et ne s’était pas exilé à Taïwan avec le gouvernement nationaliste de Tchiang Kaishek. Cette rupture est liée à la proclamation d’indépendance de la Chine populaire, le représentant du Vatican étant considéré comme l’agent indésirable d’un pouvoir impérialiste étranger. La rupture n’a fait qu’empirer lorsque le représentant du Saint Siège s’est établi à Taïwan auprès du gouvernement «séparatiste» de Taipei. Taïwan bénéficie ainsi d’une ambassade au Vatican, la seule qui lui reste en Europe après l’entrée de la République populaire de Chine aux Nations unies en octobre 1971.

L’Église sous Mao Zedong : sinisation et persécution effrénée

Dans les premières années du régime, tous les missionnaires étrangers, évêques, prêtres et religieuses, c’est-à-dire plus des deux tiers du personnel d’Église, ont été expulsés du pays. Beaucoup sont passés par l’épreuve de jugements populaires visant à les rendre haïssables par leurs fidèles. Un centaine de diocèses sur environ 130 se sont trouvés sans évêques. Les prêtres chinois sont restés faibles et sans ressources dans des locaux trop vastes pour eux. Ils en ont d’ailleurs été rapidement dépouillés.

Entretien avec Dorian MALOVIC, chef du service Asie au quotidien La Croix

 
Une violente campagne de réforme de l’Église a été menée au nom des trois autonomies de gouvernement, de financement et de propagation. De nombreux fidèles ont été martyrs de leur fidélité à l’Église. D’autres ont tenté de survivre en se soumettant à ces «Trois autonomies» imposées par le Parti. La nouvelle direction de l’Église a été ainsi officialisée en juillet 1957 avec la création de l’Association patriotique des Catholiques de Chine. Une première scission s’est alors creusée entre catholiques clandestins demeurés strictement fidèles à Rome et catholiques officiels acceptant le patronage de l’Association patriotique tout en demeurant en communion spirituelle avec le Pape. Le partage s’est souvent produit au cours de sessions d’étude où les plus menacés ne pouvaient s’en tirer qu’en dénonçant d’autres fidèles. Il en a résulté des haines irréconciliables entre clandestins et «collaborateurs» qualifiés de renégats et de traîtres.

La pression sur les chrétiens s’est envenimée au nom d’un activisme révolutionnaire inspiré par un Mao Zedong en perte de pouvoir. De 1966 à 1976, la «grande Révolution culturelle prolétarienne» s’est acharnée à anéantir tout ce qui pouvait rester de chrétien : livres, locaux, églises… Tout le personnel religieux officiel et clandestin s’est trouvé exilé dans des camps de travail forcé ou en prison.

Sous Den Xiaoping, les religions retrouvent une place, mais contrôlée

Deng Xiaoping
Deng Xiaoping –
Ph. DNA-ANEFO / Wikimedia Commons

Après la mort de Mao Zedong en septembre 1976, les dirigeants plus réalistes prennent le pas sur les forcenés de la fameuse «Bande des Quatre» menée par Jiang Qing, l’épouse de Mao. En 1978, Deng Xiaoping ouvre une nouvelle voie pragmatique de Front Uni pour la modernisation du pays. Les corps religieux retrouvent leur place dans la vie du pays grâce à leur représentation dans la Conférence Consultative Politique du Peuple Chinois. Une église avait été ouverte à Pékin après l’entrée de la Chine aux Nations Unies. Une trentaine d’étrangers, en particulier le personnel des ambassades, pouvaient participer à une messe latine le dimanche. A partir du 15 août 1978, les catholiques chinois de la capitale peuvent enfin remplir cette église du Nantang fondée il y a quatre siècles par le jésuite italien Matteo Ricci. Rapidement, des églises sont remises en état et ouvertes dans les grandes villes. L’Église en Chine ressuscite. Prêtres et religieuses rentrent dans leurs communautés. Le culte catholique reprend sous sa forme traditionnelle latine.


L’article 36 de la constitution chinoise maintient que les corps religieux ne peuvent recevoir de directives étrangères


A partir de 1982, des grands séminaires commencent à ouvrir avec les moyens du bord, c’est-à-dire quelques vieux manuels latins sauvés des destructions. Les vieux prêtres font tout pour que l’Église revive et pour assurer leur relève. Certains sont restés séminaristes ou diacres pendant 30 ans. Il sont rapidement ordonnés. Les liens avec Rome demeurent cependant toujours interdits au nom de l’indépendance chinoise. L’article 36 de la constitution chinoise maintient que les corps religieux ne peuvent recevoir de directives étrangères. Les prêtres récemment libérés doivent à nouveau faire le choix patriotique ou clandestin. Certains retournent dans les camps de travail où ils ont pu exercer un apostolat fructueux.

Depuis les années 70, les contacts avec l’étranger se multiplient

Pendant les 20 premières années du nouveau régime communiste en Chine, les prêtres et religieuses expulsés ont surtout fait connaître au monde leurs souffrances, leur lavage de cerveau et les tactiques machiavéliques du Parti pour soumettre les catholiques. Le père François Dufay des Missions étrangères publie alors son ouvrage L’étoile contre la croix. Après l’entrée de la Chine aux Nations Unies en 1971, un mouvement plus positif se dessine chez les catholiques et les protestants connaisseurs de la Chine. N’y a-t-il pas quelques éléments d’inspiration chrétienne dans le Petit Livre rouge de Mao Zedong ? Des échanges vont-ils pouvoir se développer à nouveau ? Ne doit-on pas examiner les causes du rejet radical des chrétiens et en tirer les leçons ?

Le Colloque œcuménique de Louvain, en septembre 1974, marque le départ d’une immense entreprise des chrétiens du monde entier pour témoigner de leur solidarité avec les chrétiens de Chine. Les chrétiens évangéliques organisent à Manille un congrès de 400 chrétiens sous le titre Love China 1975. Rome est partie prenante. En octobre 1976, les artisans d’un déblocage des relations sont invités à Rome pour célébrer le cinquantième anniversaire de la consécration des six premiers évêques chinois en octobre 1926. La reprise effective de relations avec les chrétiens de Chine devient possible dans le cadre de la nouvelle politique de Front Uni pour la modernisation.


Singapour et Taïwan distribuent la nouvelle littérature catholique chinoise issue du 2ème Concile du Vatican


A partir de 1985, les catholiques chinois autrefois stigmatisés pour leurs relations coupables avec l’étranger sont maintenant encouragés à faire appel à des soutiens financiers permettant l’afflux en Chine d’investissements en devises étrangères. Missionnaires, prêtres et religieuses, chinois et étrangers, multiplient les visites en Chine depuis Hongkong, Singapour et Taïwan distribuant la nouvelle littérature catholique chinoise issue du 2ème Concile du Vatican : missel chinois, rituel chinois, droit canonique en chinois, Bible chinoise, documents du Concile en chinois. Les jeunes catholiques de Singapour publient un Guide bilingue anglais-chinois de l’Église Catholique en Chine, permettant à tout visiteur étranger d’entrer en relation avec les catholiques chinois dans tout le pays. A partir de 1992, un nouveau pas est franchi grâce à une initiative de Mgr Jin Luxian, évêque de Shanghai. Des professeurs de Séminaire parlant chinois sont invités de Taïwan et Hongkong à venir enseigner dans les grands séminaires de Chine pour former les futurs prêtres au renouveau biblique et liturgique. Bien plus, des séminaristes, prêtres et religieuses de Chine sont autorisés à suivre une formation complémentaire dans les instituts catholique d’Europe, d’Amérique et des Philippines. Aujourd’hui, les directeurs de grands séminaires sont presque tous pourvus de diplômes de maîtrise, voire de doctorats obtenus à l’étranger.

Liens avec Rome : la délicate question des nominations des évêques

Les autorités romaines ne peuvent que rendre grâce à Dieu pour la fidélité et le dynamisme des catholiques de Chine. Ceux qui ont choisi de collaborer avec les autorités manifestent leur union spirituelle avec le Pape en diffusant dans leurs journaux ou revues toutes les orientations destinées à l’Église universelle. Ils mettent en œuvre les grands thèmes proposés chaque année : année saint Paul, année de la Vie consacrée, etc. Ils mettent en relief les célébrations romaines telles que la canonisation de Mère Teresa de Calcutta. Ils vivent conjointement indépendance et communion.

D’un autre côté, les sources de préoccupations ne manquent pas pour les dicastères romains. Jusqu’où la proclamation d’indépendance des catholiques de Chine peut-elle aller ? A partir de 1958, des évêques ont été nommés et consacrés par les autorités chinoises sans l’accord de Rome. De nombreux diocèses se trouvant sans évêque, la Sacrée Congrégation pour l’Évangélisation des peuples s’est vue forcée de répondre aux requêtes pressantes des catholiques clandestins. Des nominations d’évêques ont été faites sans accord avec le gouvernement chinois. Certains évêques clandestins ont su bénéficier des règles canoniques les autorisant, en cas de persécution, à nommer un successeur où même l’évêque d’un diocèse voisin sans pasteur. Certains ne s’en sont pas privés au point d’augmenter la tension entre Rome et Pékin. Ces évêques clandestins se trouvent généralement bloqués. C’est encore le cas en septembre 2016 pour l’évêque coadjuteur de Wenzhou, Pierre Shao Zhumin, issu des milieux clandestins et empêché de succéder à son évêque Vincent Zhu Weifang décédé au début du mois. Par ailleurs, nombre d’évêques consacrés sans accord de Rome ont secrètement demandé leur validation. Leur service pastoral étant apprécié, ces évêques ont été validés d’année en année, mais la discrétion qu’ils ont dû garder n’a pas forcément satisfait les fidèles et bien des clandestins ne se sont pas ralliés.


Huit évêques non reconnus par Rome exercent leur tâche pastorale et font partie de la Conférence épiscopale chinoise


La division entre clandestins et officiels demeure un contre-témoignage dans la mission de l’Église. Des évêques reconnus par le Saint Siège sont toujours aux arrêts. Huit évêques non reconnus par Rome, trois d’entre eux étant officiellement excommuniés, exercent leur tâche pastorale et font partie de la Conférence épiscopale chinoise. Celle-ci n’est pas reconnue par Rome. Mais les nominations d’évêques sont faites par cette conférence après élections et consultations dans les diocèses. Cette conférence épiscopale est elle-même jumelée avec l’Association Patriotique et soumise aux décisions d’une assemblée nationale des catholiques de Chine convoquée tous les cinq ans. Cette organisation démocratique de l’Église ne convient évidemment pas à la structure hiérarchique traditionnelle de l’Église. Les évêques ayant peu de pouvoir aux yeux des fidèles, la vie de l’Église dépend du dynamisme des curés et peut se montrer florissante. Mais l’appétit de pouvoir et le goût du confort et de l’argent peuvent malheureusement se développer à ce niveau. Les clandestins y sont d’ailleurs eux-mêmes exposés du fait qu’ils échappent aux contrôles politiques réguliers. Certains curés tout-puissants outrepassent les règles canoniques en déclarant un empêchement de mariage entre conjoints officiel et clandestin. D’autres fixent un tarif élevé pour les intentions de messe au point que seuls les plus riches peuvent en bénéficier.

Le difficile équilibre des relations avec un régime qui reste oppressif

Les curés officiels doivent entretenir de relations amicales avec les cadres locaux pour le bien des fidèles. Beaucoup le font de façon désintéressée, mais quelques-uns en font un peu trop dans la perspective de devenir évêque avec un statut de fonctionnaire et tous les avantages qui en découlent. Ces quelques-uns font craindre le développement éventuel d’une Église nationale, une sorte de gallicanisme ou d’anglicanisme chinois. Face à ces misères, Rome ne peut qu’insister sur la formation spirituelle des pasteurs chinois. Le Pape Benoît XVI a publié en 2007 une lettre pastorale destinée à tous les évêques, prêtres, religieuses et catholiques de Chine. Il y reconnaît la fidélité remarquable de tous et leur recommande avant tout la réconciliation entre officiels et clandestins.


Les clandestins maintiennent le cap et les officiels ouvrent à l’Église le champ de sa mission dans le monde


Cette déchirure n’a d’ailleurs plus de raison d’être là où la liberté religieuse est suffisante. Clandestins et officiels sont en fait complémentaires dans la vie de l’Église. Les clandestins maintiennent le cap en tenant fermement le gouvernail, les officiels ouvrent à l’Église le champ de sa mission dans le monde. Leur marge de liberté d’expression est malgré tout très limitée, comme c’est le cas pour tout citoyen chinois. Ils ne peuvent dénoncer les injustices flagrantes commises par des entrepreneurs locaux avec la couverture du Parti. Les juristes et journalistes qui ont l’audace de le faire finissent tous en prison. Les chrétiens doivent trouver le moyen silencieux de témoigner leur soutien aux opprimés. Au printemps 2016, le prêtre chinois Wei Heping, formé à Salamanque, menait avec audace et courage un grand service d’information catholique sur le web. La police a retrouvé son corps noyé dans la rivière et l’a déclaré suicidé, interdisant toute autopsie. Ce prêtre n’était pas favorable à un rapprochement de Rome avec le gouvernement chinois. Il est sûr que le contrôle étroit actuel exclut toute liberté d’expression. La liberté religieuse se limite à la liberté de culte. La constitution déclare la liberté de croire ou de ne pas croire mais la liberté de croire à l’Évangile peut souffrir de discriminations en milieu universitaire et compromettre l’avenir des plus brillants. C’est pourtant là que les conversions abondent. Ces dernières années, le contrôle de toute activité chrétienne devient de plus en plus étroit. Rome peut-il apporter son soutien à une société que les démocraties du monde entier jugent oppressive ?

Cathédrale de Chengdu
Cathédrale de l’Immaculée Conception à Chengdu – Photo Hallelujahgod / Wikimedia Commons

 

Les avancées du Vatican vers Pékin diversement appréciées des catholiques chinois

Pourtant, le Pape François se montre particulièrement actif en vue de normaliser la situation des catholiques en Chine grâce à des accords avec le gouvernement chinois. Son approche amicale, inspirée peut-être par la tradition jésuite issue de Matteo Ricci, peut sembler trop bonne aux catholiques chinois qui souffrent de traitements malveillants. Son message de Nouvel an chinois au président Xi Jinping est uniformément admiratif, ce qui convient à la tradition chinoise. Mais les dirigeants chinois ne sont évidemment pas dupes. Pour eux, l’excès même des félicitations est lourd de reproches silencieux. Les réactions catholiques chinoises réticentes du cardinal Zen et du secrétaire chinois de la S.C. pour l’Évangélisation, Mgr Hon Tai Fai, gênent sans doute les démarches du Cardinal Parolin. L’éloignement de Mgr Hon nommé à Guam loin de Rome n’est malheureusement pas une mesure élégante du point de vue chinois. Toute perte de face est déplorable aussi bien pour le gouvernement chinois que pour l’ensemble des catholiques chinois. La seule personnalité chinoise à un poste clé de la curie romaine était pourtant un acquis de poids. Il est en fait plus opportun pour l’Église de faire place à la Chine que de chercher à s’imposer en Chine.

Autre cas inquiétant dans la recherche du dialogue : le volte-face de l’évêque de Shanghai. Lors de sa consécration le 7 juillet 2012, le nouvel évêque de Shanghai, Ma Daqin, rompait avec le modus vivendi de son prédécesseur Mgr Jin Luxian en décidant de se dégager de l’Association patriotique pour mieux assurer son rôle pastoral. Applaudi par les milieux clandestins, il était immédiatement empêché de remplir sa fonction pastorale. Sa déclaration récente reconnaissant les mérites de l’Association patriotique peut-elle aider à améliorer la situation ? Personne ne croit à l’authenticité de sa démarche. On peut distinguer dans le texte de sa déclaration ce qu’il a pu écrire personnellement et ce que les cadres locaux ont dû rajouter pour lui donner l’aspect requis d’une autocritique correcte.


Il est en fait plus opportun pour l’Église de faire place à la Chine que de chercher à s’imposer en Chine


La question clé pour Rome est la part essentielle du Saint Siège dans la nomination des évêques. Ce rôle peut-il être laissé à la Conférence épiscopale chinoise ? Il faudrait pour cela que cette conférence soit moins soumise au contrôle politique et qu’elle puisse entretenir des liens réguliers avec le Saint Père, pasteur suprême de l’Église en tant que successeur de saint Pierre. Mais la grande tradition politique chinoise est d’assurer le contrôle politique de toutes les religions. Sous l’Empire, il y a avait un Bureau des rites, aujourd’hui il y a l’Administration d’État pour les Affaires religieuses. Les orientations politiques du gouvernement sont transmises par les associations patriotiques de croyants à chacune des cinq religions officielles. Seules les associations protestantes et catholiques sont coiffées du qualificatif «patriotique» car elles sont suspectes d’ingérences étrangères dans les affaires chinoises, ce qui n’est pas le cas des Taoïstes, des bouddhistes et des Musulmans.

L’Évangélisation de la Chine : de saint Thomas aux Franciscains

L’annonce en Chine du salut en Jésus-Christ fils de Dieu remonte traditionnellement à l’apôtre Thomas. Au premier siècle, il y avait en Chine des synagogues juives, en particulier à Kaifeng à proximité de Luoyang, siège de l’empereur Han. Les recherches historiques du père assomptionniste chinois Martin Yen et les études archéologiques du savant français Pierre Perrier sur les rochers sculptés de Kongwangshan font état d’une présence chrétienne en Chine dès le premier siècle. En attendant confirmation de ces hypothèses, le seul témoignage indubitable de la venue des chrétiens en Chine est la stèle de Xi’an, gravée en l’an 781. Cette stèle déterrée au début du XVIIème siècle décrit l’arrivée en l’an 635 à Chang’an, capitale des Tang, d’une délégation chrétienne venue de Perse sous la direction de l’évêque « Aloben » Abraham. Les Écritures que ces chrétiens apportent avec eux sont traduites en chinois. L’empereur confie un territoire à ces chrétiens pour qu’ils y bâtissent un monastère. Ils sont en fait considérés comme une branche particulière du bouddhisme.

Mais alors que le bouddhisme prospère dans l’ensemble du monde chinois, les chrétiens demeurent une petite minorité. L’occupation mongole de la Chine au XIIème siècle favorise la création de nouvelles communautés chrétiennes formées par des franciscains issus de la chrétienté latine. Ils s’installent près du port de Zitoun (Quanzhou) au Fujian. A Pékin même, nommé alors Khanbalik ou Dadu, l’évêque franciscain originaire de Naples Jean de Montecorvino, implanté en Chine depuis une trentaine d’années, est nommé archevêque par le Pape Clément V en 1307. La nouvelle dynastie des Ming qui fait suite aux Mongols reprend la tradition impériale confucéenne et les communautés chrétiennes disparaissent peu à peu, faute de liens avec l’occident, les routes de l’Asie étant dominées par les Musulmans

Matteo Ricci et le génie de l’inculturation en terre confucéenne

Matteo Ricci
Matteo Ricci.

Le catholicisme de la Réforme catholique issue du Concile de Trente prend pied en Chine en 1582 avec les jésuites Matteo Ricci et Michel Ruggieri. Ils sont accueillis dans la province de Canton en tant que moines bouddhistes mais les bouddhistes ne les reconnaissent pas faisant partie des leurs. Matteo Ricci choisit de présenter la foi chrétienne dans le cadre de la tradition confucéenne. Jésuite italien formé dans la tradition humaniste de la Renaissance, il ouvre son chemin dans la tradition humaniste confucéenne.

Les classiques grecs et latins sont devenus populaires en Europe. Ricci s’initie aux classiques chinois confucéens, ce qui lui gagne l’amitié de grand lettrés fonctionnaires de l’Empire. Quelques-uns reçoivent le baptême et deviennent les piliers de chrétientés à Shanghai et à Hangzhou. Dans la province du Fujian au sud-est du pays, l’annonce plus directe de l’Évangile en milieu populaire entraîne de vives réactions hostiles de la part des fonctionnaires confucéens. Dans son ouvrage Chine et Christianisme, action et réaction, (Gallimard, 1982) le sinologue M. Jacques Gernet montre bien les motifs invoqués par les fonctionnaires confucéens contre l’enseignement et la pratique chrétienne : non-respect du rituel traditionnel, participation égalitaire des femmes, sacrifice au Ciel alors que c’est le privilège de l’Empereur, autant de crimes contre la norme fondamentale de piété filiale. Bref, les trois règles confucéennes de base sont l’obéissance des enfants aux parents, de la femme au mari et des sujets au Souverain. Les chrétiens bouleversent tout en disant qu’il faut aimer Dieu par-dessus tout et pardonner les pécheurs. Les persécutions se succèdent dans la Chine impériale.

La civilisation chinoise est-elle étanche au message chrétien ?

Cependant, la foi chrétienne progresse parmi les paysans pauvres des campagnes où les traditions religieuses sont plutôt bouddhistes ou taoïstes, les normes confucéennes étant l’apanage de la bureaucratie impériale. Aujourd’hui encore, le pouvoir politique a toujours recours à la tradition confucéenne pour maintenir discipline et stabilité. Un changement considérable se produit du côté de la minorité catholique. Les communautés-refuge solidement établies dans les campagnes sont maintenant démantelées dans le flot d’une urbanisation rapide. Mieux armés que les catholiques pour un témoignage dans les villes, les protestants font des progrès beaucoup plus rapides. Les «Évangéliques» en particulier témoignent d’une foi en Jésus Sauveur intérieurement vécue et sentie, apportant la paix du cœur à la foule des désemparés. Tandis que les catholiques se maintiennent à une douzaine de millions, les protestants dépassent sans doute les trente millions, ce qui reste encore une petite minorité parmi les 1 milliard quatre cent millions de citoyens chinois. Cette petite minorité chrétienne n’en joue pas moins son rôle de ferment dans la pâte et fait sans doute peur aux exploiteurs nantis qui défendent leur pouvoir et placent leur fortune en Amérique. La lutte du Président chinois contre la corruption est une bonne entreprise, mais elle prend parfois l’allure de manœuvres politiques et le recours à la morale confucéenne est inefficace parce que trop facilement hypocrite comme l’a fort bien montré l’écrivain moderne Lu Xun.


Le pouvoir politique a toujours recours à la tradition confucéenne pour maintenir discipline et stabilité


Dans la mesure où la Chine prend la place qui lui revient dans le phénomène actuel de mondialisation, elle ne peut qu’observer la force du témoignage spirituel que l’Église catholique représente et juger s’il convient de lui laisser un petit espace de liberté à l’intérieur même du pays. Ce petit troupeau de bons citoyens ne peut en rien devenir une force subversive comme l’ont été les citoyens de Pologne en grande majorité catholiques. Il ne convient pas que le Vatican se montre trop entreprenant. Les abus du protectorat français des chrétiens de Chine au XIXème siècle ont humilié la Chine pour longtemps et sont loin d’être oubliés. Le témoignage d’une Église servante d’humanité est supérieur au témoignage d’une Église conquérante.

Jean Charbonnier, MEP

 

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