Cathédrale de Westminster

L’enquête du gouvernement britannique sur les abus sexuels sur mineurs, commencée par le Premier ministre Theresa May quand elle était ministre de l’intérieur, n’en finit pas de s’enliser. Depuis son lancement en 2014, les démissions se succèdent à sa tête, et ses recherches n’aboutissent pas alors que la liste des scandales est impressionnante de gravité.

Selon la juge néo-zélandaise Dame Lowell Goddard, qui a démissionné au mois d’août, l’enquête a «un problème structurel de taille», vu son champ d’action quasi «illimité». L’enquête couvre en effet pas moins de 13 secteurs d’investigation, parmi lesquelles l’Église catholique et l’Église anglicane, les autorités locales, les institutions pénitentiaires, les pensionnats, les abus sur internet, les réseaux organisés et aussi le fameux réseau pédophile de Westminster, des maisons de soin, la police, le parti travailliste, les agences de renseignement… Si bien que pour le moment, l’enquête n’a pas procédé à la moindre audition de témoin et que le député travailliste Greville Janner, dans le viseur de l’enquête, est mort en décembre dernier sans être traduit en justice.

Les scandales de pédophilie et d’abus sexuels sur mineurs de grande ampleur ont éclaté en Angleterre en 2012, lors des révélations sur les agissements du présentateur Jimmy Savile, un an après sa mort, mettant au jour son activité de prédateur sexuel sur des centaines d’adolescentes. Ces abus sexuels ont été commis sur son lieu de travail à la BBC mais aussi dans les établissements scolaires et hospitaliers que ses œuvres caritatives lui faisaient visiter – et pour lesquelles il a été anobli. Un an plus tard en 2013, un autre présentateur de la BBC, Stuart Hall, reconnaissait 14 «attentats à la pudeur sur des jeunes filles, dont une âgée de 9 ans» indiquait Le Parisien. Plusieurs autres personnalités du show-biz britannique ont été par la suite inculpées de viols sur mineures, mettant en évidence la complaisance de l’auguste institution médiatique à l’égard de ces sombres agissements. «C’était une période très noire et sale… La BBC n’était pas le lieu plaisant que l’on imaginait» a reconnu une ancienne productrice restée anonyme, rapporte Le Monde. Mais les révélations en série ne s’arrêtent pas là et culminent en horreur l’année suivante.

En 2014, la BBC, peut-être pour redorer son blason et retrouver son gage d’intégrité, révèle au grand jour comment ont été couverts les abus sexuels de députés et hauts responsables du Parlement des années 1980-90, ce qu’on appelle le réseau pédophile de Westminster. Rfi dévoile ainsi les confidences d’un ancien officier de police qui dit «avoir reçu l’ordre en 1981 d’abandonner du jour au lendemain une opération de surveillance qui avait recueilli des preuves sur la participation du député libéral-démocrate Cyril Smith et d’autres personnalités à des orgies sexuelles durant lesquelles de jeunes garçons étaient violés.» En échange de son silence, on lui avait garanti que le député mettrait un terme à sa carrière. Non seulement il n’en a rien été mais Cyril Smith a même été anobli, avant de mourir en 2010 sans avoir jamais été inquiété par la justice.

Alexis Jay
Alexis Jay

Mais quelques mois plus tard, un rapport publié par une inspectrice des affaires sociales, Alexis Jay, aujourd’hui à la tête de l’enquête gouvernementale, confirmait l’épouvantable affaire de Rotherham révélée par le Times en 2012, selon laquelle au moins 1 400 mineurs, essentiellement des adolescentes blanches issues des familles d’ouvriers, ont été violés par des hommes majoritairement pakistanais, mais aussi cachemiri et rom, précise Le Monde, entre 1997 et 2013, et ce, avec le silence complice de la police, des services sociaux et de la mairie. «Il est difficile de décrire la nature insoutenable des abus dont ces enfants ont été victimes» a déclaré Alexis Jay. Cinq hommes ont bien été emprisonnés en 2010 pour agression sexuelle sur des mineures mais le rapport indique que la police «a regardé avec mépris les enfants victimes» rapporte la BBC. Entre 2002 et 2006, trois rapports ont été tour à tour annulés ou ignorés par les autorités locales, «par crainte d’être accusées de racisme» indique The Economist. «Les autorités de Rotherham étaient plus préoccupées par leur conformité au politiquement correct que de faire ce qui était juste» analyse Brendan O’Neil dans Atlantico. Ainsi, ces filles et jeunes filles, issues d’une population frappée de plein fouet par la désindustrialisation du nord de l’Angleterre, ont payé un abominable prix pour que ne soit pas écorné le dogme du multiculturalisme anglo-saxon.

Que peut apporter l’enquête gouvernementale aux victimes ? s’interroge Terry Philpot dans The Tablet. «Pas la justice, car la plupart des institutions incriminées ont fermé il y a plusieurs années et beaucoup des agresseurs présumés sont morts – ou le seront d’ici la fin de l’enquête estimée à 2026.» L’an dernier, «47 000 agressions sexuelles sur mineurs ont été répertoriées au Royaume-Uni et 3 000 enfants ont été identifiés comme ayant besoin d’une protection contre les abus sexuels». La plupart des enfants sont agressés par un membre de leur entourage familial ou social, ce sur quoi l’enquête n’a pas d’éclairage particulier à apporter.

L’Église catholique d’Angleterre et du Pays de Galles et aussi d’Écosse, pour protéger les mineurs des agressions sexuelles, n’a pas établi d’enquête mais a été pratique dans ses décisions, avec rapidité et pragmatisme. «En Écosse, c’est la conférence épiscopale écossaise qui a mis en place dès 1999 la Commission nationale de soin pastoral et social, en charge de la protection des enfants et des adultes vulnérables», ajoute Terry Philpot, soit deux ans avant l’initiative anglaise du Comité Nolan1, pourtant unanimement louée dans le pays. En deux ans, les 84 recommandations du rapport Nolan étaient appliquées dans les diocèses. La Commission Cumberlege2 a passé en revue et rénové les structures diocésaines en 2008. Si bien qu’aujourd’hui, les agents de protection sont aussi communs et admis dans les paroisses que les agents pastoraux ou les responsables liturgiques. La politique de protection des mineurs engagée par l’Église n’a plus rien à voir avec celle d’il y a 15 ans. Les enfants y sont sans commune mesure plus en sécurité.

On peut apprendre beaucoup de choses de cette expérience, analyse Philpot, «beaucoup de choses qui sont adaptables» à d’autres institutions, qui peuvent toutes apprendre les unes des autres. Mais force est de constater que lorsqu’il s’agit de scandales sexuels sur mineurs, qu’ils soient institutionnels ou domestiques, il est très rare que des leçons soient tirées de ces drames. L’Église catholique du Royaume-Uni a donné l’exemple d’une grande réactivité et d’une grande efficacité d’action pour regarder en face l’épouvantable traumatisme de l’abus sexuel sur les mineurs et tenter par tous les moyens d’éradiquer les phénomènes de tabous et de silences coupables sur ces agissements. Elle s’est montrée pionnière dans la société tout entière pour sa capacité de remise en question et de protection des plus faibles, dans ce domaine si terrifiant et hélas trop commun de l’abus sexuels sur les enfants. Souvent qualifiée de réactionnaire sur les questions de morale sexuelle, l’Église a l’occasion de montrer en réalité toute la cohérence de son enseignement et aussi son caractère prophétique. Il est de la mission de l’Église de promouvoir la dignité de l’homme dans tous les aspects de la vie, et de le faire non pas uniquement par des paroles, mais en actes et en vérité.

Alix Verdet

Photo : Andreas Praefcke / Wikimedia Commons

 


1 – Le Nolan Commitee est un comité indépendant créé en 1994 et chargé de vérifier le caractère éthique des institutions publiques selon 7 principes, appelés principes de Nolan, du nom du premier président de ce comité : l’altruisme, l’intégrité, l’objectivité, la responsabilité, la transparence, l’honnêteté et le leadership. L’archevêque de Westminster, le cardinal Cormac Murphy-O’Connor, a demandé à Lord Nolan en 2000 de présider un comité indépendant pour mettre en œuvre une politique de protection de l’enfance au sein de l’Église catholique d’Angleterre et du Pays de Galles, pour répondre aux problèmes d’abus sexuels sur mineurs.

2 – La Cumberlege Commission est une commission ecclésiastique présidée par Julia Cumberlege de 2006 à 2007. Son rôle fut de vérifier et affiner la mise en place de la politique de protection de l’enfance préconisée par le rapport Nolan dans l’Église catholique d’Angleterre et du Pays de Galles, cinq ans après le travail du comité Nolan.

 

Télécharger le texte de cet article