Théorie du "Gender"

Non, répond Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’éducation, en colère après avoir entendu les propos du Pape François sur le gender ! C’est ce que nous en dit Pierre Duriot dans le numéro d’Atlantico du 4 octobre. La théorie du genre n’existe pas ? Ou Najat Vallaud-Belkacem ne connaît ni Judith Butler, qui a pourtant reçu un doctorat honoris causa de l’Université de Bordeaux, ni Simone de Beauvoir, ni Monique Wittig, ou elle n’a sans doute jamais lu Levis-Strauss, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Jacques Lacan qui sont les grands pourvoyeurs de la théorie du genre. Cette ancienne élève des Sciences Po ne connaîtrait rien à ces auteurs pourtant extrêmement lus dans les milieux qu’elle fréquente. Mais si elle est, à ce point, ignare de la pensée moderne, qu’est-ce qu’elle fait comme ministre de l’éducation ? Ou alors, comme sa collègue Laurence Rossignol, elle énonce un mensonge politique ! Tout le monde doit savoir qu’un «mensonge politique» n’est pas un mensonge. C’est uniquement une façon élégante de mettre l’uniformité des idéologies politiques au-dessus de toute vérité. C’est un dépassement !

Quoiqu’il en soit des colères de Najat, le Pape François, en disant à sa manière que le gender est une idéologie qui détruit la véritable anthropologie de l’homme et de la femme dans leur altérité profonde, a soulevé un «véritable loup». Le loup caché, ce ne sont pas les tentatives naïves de changer les modes culturelles des comportements homme-femme, en habillant les garçons en filles et les filles en garçons, en donnant comme jouets des poupées aux enfants mâles et des fusils aux enfants femelles, en prônant un égalitarisme qui nie les différences sexuelles, dans l’éducation ; le loup tapi, c’est l’idéologie qui cherche à détruire un des fondements profonds de la pensée occidentale, à savoir une métaphysique de l’être dans son acte second : l’agir.

Une métaphysique de l’être, quelles que soient ses diverses versions, n’élude pas une question fondamentale : qu’est-ce qui est ? Cette question, appliquée à l’homme et à la femme, ouvre un champ de recherches : Si l’homme et la femme sont des êtres humains, quelle est la différence fondamentale qui en fait des hommes et des femmes ? Est-elle uniquement accidentelle, ce que n’affirme pas Aristote, quoiqu’on en dise ? Si elle n’est pas accidentelle, à quoi touche-t-elle ? Si elle n’est pas accidentelle, elle touche à l’être et la seule façon d’y toucher est de reporter cette distinction sur la «personne». Autre serait la personne de la femme ? Autre serait la personne de l’homme ? Mais quelle est la signification de ces mots ? Que désigne le mot personne ? C’est ici où le gender entre en jeu ! La théorie du genre nous donne sa réponse et cette dernière ne se résume pas à la culture ! Il est trop facile ou trop courant de dire: la théorie du genre nous dit que la différence entre l’homme et la femme est un produit de la culture, l’homme et la femme, surtout la femme, seraient des plasmas que la culture, selon les époques, viendrait formater de façons différentes. La théorie du genre ne dit pas cela, car le dire réduit l’être-femme à des comportements sociologiques ou «culturels». Ce que le genre combat. La théorie du genre nous dit que si la culture réduit la femme à des comportements stéréotypés, ce que naguère Betty Friedan (1921 – 2006) dénonçait dans son livre, The feminine mystique, cette culture aliénante a d’autres fondements que les actes singuliers féminins portés à l’universel.

Les quatre piliers du gender

Pour mieux comprendre le gender, il faut entrer dans la dialectique hégélienne et plus précisément dans la dialectique marxiste. La dialectique hégélienne est fondée sur la conviction de la fécondité du principe de contradiction appliqué aux divers phénomènes de la culture ou phénomènes de l’esprit. Dans une société où la culture – l’idée ou l’apparition de l’être pensé – est définie par la relation maître-esclave, la relation qui, selon Hegel, repose uniquement sur l’opposition de contradiction entre le maître et l’esclave-qui-n’est-pas-maître, contient en elle-même son principe d’évolution ou de transformation. Si le maître semble le plus puissant, en fait il est le plus faible, car son être-maître dépend de l’esclave ; l’esclave est plus puissant que le maître, parce qu’il a le pouvoir de négation du maître. Si l’esclave se libère du maître, il anéantit le maître qui en dépend : la relation en raison de l’opposition de contradiction, nous dit Hegel, est obligée de changer. Elle deviendra celle du Seigneur féodal et du serf jusqu’à ce que, le même processus s’opérant, la relation change à nouveau. Jusqu’où changera-t-elle ? Jusqu’au moment où toutes les déterminations contenues dans la négation de l’Être apparaîtront à l’Esprit de telle sorte que par elles, l’Esprit ait une science complète de lui-même.

Cette dialectique, Marx l’a appliquée à la relation du Patron (en tant qu’il est propriétaire des biens de production) – le Capital – vis-à-vis de l’Ouvrier qui en dépend par son travail. Mais dans cette relation, l’Ouvrier est plus puissant que le Patron, parce qu’il est en possession des moyens de déterminer les biens de production du Patron. Mais ce faisant, l’ouvrier fait dépendre le Patron de lui jusqu’à le supprimer, c’est-à-dire jusqu’à l’apparition de la «dictature» – ou gouvernement absolu – du prolétariat où il n’y aura plus que des travailleurs dont le travail dévoilera toutes les déterminations de la matière. Alors le travail n’étant plus utile, ce sera la béatitude complète.

Cette dialectique hégélienne-marxiste, les féministes l’ont appliquée à l’être féminin vis-à-vis de l’être masculin1. Résumons en une seule phrase : l’être-féminin est plus puissant que l’être masculin, puisque n’étant que l’Autre, la femme a, en elle, le pouvoir de négation. Si l’opposition performante et productive, travailleur-capital, s’exerce sur la matière, objet du travail, sur quoi s’exercera l’opposition femme-homme ? Sur le principe même de la domination, sur l’hétérosexualité qui inclut nécessairement la binarité sexuelle. Cette domination, les diverses cultures la charrient, mais ce ne sont pas les cultures qui l’engendrent. Elles n’en sont que le lit porteur. Cette domination existe par ce que l’on croit être la nature du sexe. Il faut donc libérer le «sexe» de ses contraintes sexuelles issues de l’hétérosexualité fondée sur le double sexe : masculin et féminin. D’où les quatre piliers de l’analyse du gender, telle que la conduit Judith Butler2 :

  • la domination de l’hétérosexualité existe par la grammaire et la politique
  • elle se perpétue par la structure de la parentalité
  • elle se transmet par la symbolique
  • elle se détermine par les deux principaux tabous : l’inceste et l’homosexualité
Piliers du genre

 

La grammaire, premier fondement de la loi du genre

Il semble évident que, pour toutes les langues issues du tronc commun indo-européen, la grammaire produit une séparation entre le masculin et le féminin. Cette séparation est plus ou moins rigoureuse selon que les langues parlées admettent ou n’admettent pas un troisième genre : le neutre pour désigner les êtes inanimés ou les artefacts. Le grec, le latin, l’anglais, entre autres langues, ont le genre du «neutre». Mais non le français ! En français, on dit : une montagne et un lac, un pinceau et une plume, un carré et une sinusoïde, et évidemment, une poule et un coq, une vache et un taureau, une femme et un homme. Les linguistes diront que cette détermination des genres vient du latin et du grec et qu’elle est uniquement phonétique. Des études plus approfondies tendraient à montrer qu’il y a, dans ces déterminations des genres grammaticaux, des rappels inconscients qui s’exprimeraient phonétiquement au début des premiers cris du nourrisson – signes inconscients des émotions primaires de l’enfant – des sons significatifs des relations à la mère et ensuite des relations au père3, c’est-à-dire des sons qui signifient les premières manifestations de la libido ou de la jouissance. Si cela est vrai, génétiquement, le féminin devrait l’emporter sur le masculin. Mais, il n’en est pas ainsi. Luce Irigaray4 montrent à l’envi que ce qui détermine le «genre» grammatical, ce n’est pas l’euphonie, mais la domination hétérosexuelle. La grammaire, où le «masculin l’emporte toujours sur le féminin», tente-t-elle de le démontrer ?

Quand on parle d’hétérosexualité, en langage féministe, on ne parle jamais d’une complémentarité entre l’homme et la femme, mais d’une domination du sexe masculin sur le sexe féminin. Cette domination réduit le sexe féminin à n’être pas un sexe, comme la domination du maître sur l’esclave aliène l’esclave. Autrement dit, le «genre» n’est pas une propriété du sexe : il n’y a pas deux «genres» de sexe : le féminin et le masculin ! Le genre vu de cette façon n’existe pas (Najat aurait-elle raison ?) ! Ce qui existe, c’est la domination du sexe masculin qui a besoin d’un «autre» sexe que lui-même pour s’accomplir. De cette façon, le sexe féminin n’est pas. Comme l’affirme Judith Butler : «Pour Irigaray, ce mode phallogocentrique de signifier le sexe féminin reproduit à l’infini les fantasme de son désir d’expansion. Loin d’être un geste linguistique d’auto-limitation qui confère l’altérité ou la différence aux femmes, le phallogocentrisme est le nom que porte le projet de faire disparaître le féminin et de prendre sa place5». Prendre sa place veut dire lui enlever toutes ses possibilités personnelles d’expression et l’utiliser uniquement comme une nécessaire altérité à une jouissance masculine. Ce n’est donc pas uniquement dans la grammaire que le masculin l’emporte sur le féminin !

La femme est marquée par l’absence dans toute la Loi, fondement de la politique culturelle. La théorie du gender ne consiste pas à ramener toute différence sexuelle à une question de culture. C’est beaucoup trop simpliste. Elle consiste à montrer, au contraire, que la culture entretient une différence aliénante en maintenant la binarité des sexes, que cette différence est fantasmagorique et qu’elle comporte d’une façon irréfutable une dévaluation de la femme. Butler attaque principalement deux points : la conception traditionnelle de l’être humain et les théories psychanalytiques fondées sur le tabou de l’inceste.

Judith Butler
Judith Butler –
Photo University of California,
Berkeley / Wikimedia Commons

Cette domination a sa source, nous enseigne toujours Butler, dans cette conception dualiste de l’être humain qu’on dit composé d’un corps et d’une âme6. L’âme, du moins dans une philosophie cartésienne qui va jusqu’à Husserl et au-delà, est l’esprit dont le rôle est d’assujettir le corps et de lui donner toutes ses significations. Le corps, lui, est celui qui reçoit les marques de l’esprit et qui devient ce que l’esprit tente d’en faire, du moins quant à la signification. L’esprit devient le signifiant, le corps le signifié ou même l’insignifiant. L’esprit est du domaine de la liberté, le corps celui de la non-liberté, du déterminisme. Ces déterminations du genre, les différentes formes de culture les ont appliquées au dualisme du sexe, entre le sexe masculin gratifié de l’initiative et de la liberté et le sexe féminin qui reçoit ou devrait recevoir les marques du genre et du «désir» du corps masculin. L’hétérosexualité marque bien les relations homme-femme, mais cette hétérosexualité s’inscrit dans l’unique valence de la sexualité masculine. Seul, l’être masculin aurait des pulsions, des besoins, des désirs – ce qui est la marque du sexe – seul il a un sexe ! L’être féminin n’en a pas, ou si elle en a, c’est par défaut ! Mais elle a un genre, c’est-à-dire qu’elle dépend d’une construction logique qui ne devient intelligible que lorsque qu’elle se laisse soumettre par l’initiative phallogocentriste, comme le corps, soumis à l’âme, devient un corps vivant ! S’il en est ainsi, se demande Butler, «quelle forme particulière d’alliance peut-on supposer entre un système d’hétérosexualité obligatoire et les catégories discursives qui établissent les concepts identitaires du sexe ? Si «l’identité» est un effet de pratiques discursives, dans quelle mesure l’identité du genre est-elle construite comme un rapport entre le sexe, le genre, la pratique sexuelle et le désir, comme l’effet d’une pratique régulatrice qui n’est autre que l’hétérosexualité obligatoire ?7 ». Autrement dit, l’hétérosexualité est responsable de la binarité des sexes et de tout le langage qui s’ensuit, de la grammaire à la culture, en divisant l’identité des individus, uniquement selon le genre féminin et le genre masculin.

La structure de la parentalité

Dans sa propre recherche, Butler examine par quel mécanisme le sexe s’est transformé en genre, c’est-à-dire, comment il est devenu une catégorie logique, construite, intelligible, permettant une analyse des comportements sexuels de l’homme et de la femme qui, autrement, demeureraient incohérents et impossibles à analyser. Nous avons vu que deux mécanismes culturels expliquent les constructions de lois du genre : la linguistique et le dualisme cartésien de l’âme et du corps ; les deux sont aussi fondés sur la domination de l’hétérosexualité. Mais il y a plus, il y a les données de l’analyse structurelle du langage et celles de l’inconscient à la manière de Lacan et de Freud.

Les lois de la parenté telles que Lévi-Strauss les applique dans ses études sociologiques, principalement chez les populations des Tropiques, constituent une première analyse. Dans Les structures élémentaires de la parenté8», Lévi-Strauss montre que l’objet d’échange qui consolide les relations de la parenté tout en les différenciant, ce sont les femmes que les clans patrilinéaires se donnent les uns aux autres. Cet échange est lié à l’institution du mariage. Comme les paroles, dit Levi-Strauss, les femmes s’échangent. Cela veut dire que la structure de l’échange peut revêtir les mêmes structures que la parole. La parole comporte un sujet, un signifiant, et un signifié. La totalité forme la signification. Le sujet est sujet, non en tant qu’il reçoit la prédication de l’attribut, mais en tant qu’il la lui donne. En ce sens, il est hégémonique. Si on dit que voilà une tour, ce n’est pas parce qu’elle est là, mais parce que, comme sujet, j’en fais le tour. Si, comme les paroles, les femmes s’échangent, cela signifie que, la femme comme objet d’échange a une signification qui transcende son être propre. Ce sont les clans des hommes qui pratiqueraient l’échange. Et pourquoi ? A première vue, cet échange obéit aux lois du tabou de l’inceste, la répugnance naturelle des hommes à épouser quelqu’un de sa parenté. C’est une loi semble-t-il profondément universelle à laquelle nous, dit Lévi-Strauss lui-même, nous ne trouvons aucun fondement sociologique. Mais tout en reconnaissant que cet échange constitue une façon d’obéir aux prescriptions légales de lois non écrites, tel le tabou de l’inceste, Lévi-Strauss affirme que cela constitue le premier passage de la nature à la culture9. C’est la sortie de l’union endogamique et le passage à l’union exogamique. Un fait qui marque la culture, mais qui n’est pas au fondement de cette culture.

Cette pratique telle qu’elle est analysée par Lévi-Strauss reçoit une autre signification dans la logique de l’interprétation féministe. Elle est la marque de l’autorité paternelle, la marque de l’emprise de l’homme qui fait de la femme une marchandise d’échange qui «n’a pas uniquement pour but de faciliter le commerce, mais surtout de réaliser selon un mode performatif le but symbolique ou rituel : la consolidation les liens internes de l’identité collective de chaque clan qui se trouve différencié à travers un tel échange10. Chaque clan s’identifie en vertu de son lien avec l’autorité patriarcale. Chaque clan est composé de membres qui sont «fils de…», engendrés par telle et telle femme qui venait d’un autre clan. Ces femmes forment alors la différence entre les clans, tout en maintenant les lois de la parenté11. Dans cet échange, commente Judith Butler, la fiancée fonctionne comme un terme relationnel entre des groupes d’hommes, elle n’a pas d’identité propre et n’échange pas une identité pour une autre. Elle reflète l’identité masculine en étant précisément le lieu où celle-ci n’est-pas12, c’est-à-dire en étant «autre». Elle est la matière de la différence ! L’identité masculine est préservée au travers des clans, par l’identité des femmes échangées. L’hétérosexualité qui s’institue dans le mariage exogamique obéit aux lois du tabou de l’inceste. Mais cette hétérosexualité est en fait une mascarade, dit Lévi-Strauss, car même élargie, l’identité du clan demeure la même en raison de la parentalité. La prohibition de l’inceste masque le rejet d’une sexualité plus naturelle, d’une jouissance primitive plus douce, celle de l’enfant en recherche d’amour et de tendresse auprès de la mère. Le jeune homme est projeté dans la domination de l’hétérosexualité alors que la femme devient objet de cette exploitation.

La Symbolique de Lacan

La symbolique du langage chez Lacan s’empare de l’analyse structurelle de Lévi-Strauss et ajoute aux théories de Freud un élément de la relation entre sujet, signifiant et signifié qui manquerait à l’analyse du fondateur de la psychanalyse : la dialectique entre Avoir et Être. Le sujet signifiant de la relation est celui qui a le phallus, il induit sa partenaire à être le phallus. Cette relation n’est pas la conjonction de deux identités. L’homme cherche le phallus féminin pour y pénétrer et pour le posséder. Dans cette relation qui caractérise fondamentalement l’hétérosexualité, la femme est cet «Autre» qui n’a pas d’être propre ; elle n’est qu’uniquement le phallus de l’homme13. Cette relation, analyse Lacan, est celle qui est propre à l’hétérosexualité. Elle a aussi comme fondement le tabou de l’inceste. Et comme telle, elle est fondée sur le refoulement. L’homme qui recherche le sexe opposé, pour affirmer son propre être masculin, est celui qui a refoulé en lui la sexualité incestueuse avec la mère et qui cherche à la retrouver avec une autre femme. Cette relation est fondée sur la mascarade, comme l’affirme Lacan, reprenant les mots de Lévi-Strauss. En réduisant la femme à n’être qu’un autre sexe, il n’est plus que dépendant de la différence dont il introduit la signification. L’homme qui croit affirmer son indépendance fonde ainsi sa dépendance. Il est comme le maître aliéné par l’esclave. Pour Lacan, «le sujet masculin a seulement l’air d’être à l’origine des significations et, partant, de signifier. Son autonomie dont il serait lui-même le principe fondateur cherche à camoufler le refoulement qui est à son fondement et qui en même temps rend possible sa remise en cause14». Autrement dit, l’homme se donne comme le principe et le fondateur du sens dans la relation sexuelle, en tant qu’elle signifie la béatitude de la jouissance, mais en fait, il n’est pas le fondateur du sens, il n’en est que le sujet manqué. Y-a-t-il un premier ? La femme ? Faire de la femme l’objet de la jouissance en lui imposant la domination de l’hétérosexualité, c’est une aliénation !

Freud et la mélancolie du genre

Dans les deux derniers chapitres de son traité, Métapsychologie, Freud analyse deux états psychiques : la mélancolie et le deuil. Dans l’un et l’autre cas, il caractérise l’état psychique par le refus de l’amour perdu joint à la tentative du moi-idéal (sur-moi) de le reconstituer indéfiniment comme objet de consolation. La pensée féministe s’empare de ces synthèses freudiennes pour analyser deux états intérieurs : le tabou de l’inceste et le tabou de l’homosexualité. Ces deux tabous prohibent deux relations incestueuses, celle de la parenté, et celle d’une jouissance avec une personne du même sexe. Ils prohibent la relation, mais ne prohibent pas nécessairement le désir !

Dans le renoncement à la mère comme objet de plaisir, le garçon perd un amour, un désir, qu’il ne retrouvera plus. Il est récompensé de sa perte par l’identification avec le père avec lequel la relation est ambivalente. Il est à la fois son rival œdipien et son ancrage phallique. C’est alors, dit Freud, qu’il doit surmonter son angoisse de castration : la peur que l’autorité du père l’empêche d’atteindre sa vraie dimension sexuelle ! S’il ne la surmonte pas, il risque malgré tout de garder en lui le désir mélancolique de l’amour perdu, celui du corps de la mère. La crainte de l’autre tabou, celui de l’homosexualité – vrai à l’époque où vit Freud – l’engage dans la voie du renoncement. Ainsi il renonce à la fois à la mère comme objet de plaisir, et au père comme ancrage de sa nouvelle sexualité qui pointe à l’horizon. Bref, le garçon vit entre deux répudiations : la jouissance de la femme comme mère, et la jouissance de l’épanouissement de sa sexualité vis-à-vis d’un autre objet que la femme qui n’est pas sa mère. Le garçon se voit imposer un modèle sexuel qui est, de façon déterminée, hétérosexuel, il se voit l’imposer par peur de violer les tabous « féminins » qui sont rattachés à l’inceste et à l’homosexualité. Il en est de même de la fille qui est en présence d’une double renonciation ou prohibition : le renoncement à la mère comme objet de jouissance et le renoncement au père comme terme de la relation sexuelle.

Toutefois le «choix» que font le garçon et la fille d’un comportement hétérosexuel imposé, par peur de la punition de la castration, correspondrait, selon Freud à une renonciation à des prédispositions «binaires» (la bisexualité chère à Freud) que chaque enfant porte en lui-même. Par ce «choix», dit Freud, l’homme et la femme consolident leur appartenance à un genre donné. Quelle que soit la force de ces prédispositions, le choix de «l’hétérosexualité» comme option de se conformer à une culture dominante implique un refoulement. Pour Butler, ce «choix» n’est pas un «choix». Car, écrit-elle, cette conception de la bisexualité chez Freud montre qu’il considère cette coexistence de deux tendances hétérosexuelles au sein d’une seule et même psyché15. Ce choix n’est en rien naturel, il n’est qu’un désir de se soumettre à la loi du genre et implique en conséquence le rejet d’une vraie sexualité auquel le sujet renonce par peur d’une «punition» infligée par la société. Au contraire, l’homosexuel comme la lesbienne ont choisi de répondre librement à une sexualité qu’ils estiment être leur manière personnelle d’accomplir leur désir. Ce désir est celui de la jouissance du corps sans être pour autant lié aux organes du corps.

Un désir de jouissance détaché des signes biologiques du corps

Dans la dernière partie de son ouvrage, Judith Butler fait appel à deux auteurs, Michel Foucault et Monica Wittig, pour parler de la libération de la «sexualité». L’appel à Michel Foucault concerne surtout les deux derniers chapitres de son livre, Histoire de la sexualité, vol.I16 ; celui de Monique Wittig, surtout La Pensée straight17 et Le Corps lesbien18. Au travers d’un langage souvent abstrait et ésotérique, Butler, Wittig et Foucault nous proposent tout autre chose qu’une simple déconstruction du genre. Ces auteurs et tous ceux qui les lisent et les suivent sont entraînés vers une déconstruction du langage qui élabore ses significations à partir du corps. Ils refusent que le corps soit signifié à partir de ce que biologiquement on nomme, dès la naissance, le sexe. Nécessairement ce langage enferme, clôt les individus dans le système de la «binarité» et dans la domination de l’hétérosexualité. Un corps n’est pas un corps féminin parce que les organes de la reproduction sont biologiquement classés comme appartement au «genre» féminin. Il en est de même du corps masculin. Il faut donc déconstruire le langage qui parle des corps et permettre ainsi aux individus que nous sommes de jouir du corps, dans toutes les dimensions de son érotisation, sans avoir à rendre compte, à soi-même et aux autres, du type d’érotisation qui nous convient. L’érotisation n’est pas nécessairement sexuelle, la jouissance non plus. Pour Monique Wittig, la «lesbienne» est à la fois la vraie femme et une non-femme. Elle n’est pas une femme parce qu’elle transcende les catégories que l’on attache typiquement à la femme selon son sexe et selon son genre ; elle est au-delà de la femme car elle affiche la liberté de son propre corps qu’elle maintient dans son «être» contre toute tentative de domination. Il en est de même de l’homosexuel, du travesti et du transsexuel.

Foucault, pour sa part, dénonce tout le système politique qui, depuis le XIXe siècle, prend comme cible le «sexe», les lois que l’on appelle les lois de la vie ! Il dénonce autant les prohibitions que les permissions. La raison est la même, elles prennent pour objet les actes qui mettent en cause les organes de la génitalité. «Ce sont les nouvelles procédures de pouvoir élaborées pendant l’âge classique et mises en œuvre au XIXe siècle qui ont fait passer nos sociétés d’une symbolique du sang à une analytique de la sexualité. On le voit, s’il y a quelque chose qui est du côté de la loi, de la mort, de la transgression, du symbolique et de la souveraineté, c’est le sang19 ; la sexualité, elle, est du côté de la norme, du savoir, de la vie, du sens, des disciplines et des régulations »20. Aujourd’hui, les préoccupations politiques ne sont plus fondées sur le pouvoir du sang, mais s’appuient sur les revendications de la libéralisation du sexe. Le sexe est devenu le promoteur du pouvoir politique.

Libéraliser le sexe, ne signifie pas instaurer un consensus social d’une haute indifférence par rapport aux comportements «sexuels» des personnes. Depuis les années 60, c’est la politique qui est celle des États modernes. Libérer les corps sexués, c’est rendre toutes les institutions sociales, que ce soit celles de la langue parlée, que ce soit la famille, que ce soit les Églises, que ce soit les Politiques et ses principaux corps constitués, absolument neutres quant à un type de sexualité. La sexualité doit être laissée au choix libre des personnes. Seule cette liberté pourra permettre la véritable jouissance de l’Être. Ne nous demandons plus pourquoi toutes ces lois et ces tentatives de lois prolifèrent, pourquoi on tente d’introduire un langage inclusif, pourquoi tous les métiers, autrefois réservés aux hommes, deviennent librement offerts à tout individu – femme ou homme – , pourquoi on assiste à une certaine forme de déchéance de l’autorité paternelle, pourquoi on constate une irresponsabilité de l’homme. Autrefois, le marxisme-léninisme était présent dans toute tentative de dialogue entre chef d’entreprise et ouvriers ; aujourd’hui, le gender est présent dans toute tentative sociale de «donner à la femme, l’espace social qui lui est dû». Mais pour que cela arrive, il faut une déconstruction absolue du langage et de la politique fondés sur l’affirmation d’une différence constitutive de l’être féminin et de l’être masculin. S’il y a une différence entre l’être-féminin, et l’être-masculin, elle ne doit pas avoir comme base le corps sexué. La sexualité du corps n’est utile que pour la reproduction. Et encore, la science pourrait permettre une reproduction plus raisonnée que celle qui est départie à la femme et qui entraîne l’inévitable aliénation du féminin.

Si on maintient une différence entre l’homme et la femme, sur quoi doit-on alors la fonder, si ce n’est sur la sexualité du corps ? Sur le genre, c’est-à-dire sur le type de jouissance sexuelle dans laquelle l’individu s’épanouit. Il peut et il devrait y avoir autant de genres qu’il y a de types d’épanouissement sexuel possibles, affirme Judith Butler. Ce n’est pas parce qu’un individu a des organes génitaux de configuration biologique masculine que sa sexualité doit s’épanouir selon le genre masculin, s’il se sent mieux dans une jouissance de type féminin. Ni parce qu’une femme a un vagin et un utérus qu’elle doit consentir à une jouissance de type féminin, si elle se sent mieux dans un épanouissement de genre masculin. Et pourquoi pas divers genres de sexualité auxquels l’individu humain pourrait recourir ? En fait, les différences de sexe des corps ne devraient plus être des obligations à recourir à un seul type de sexualité qui enferme l’individu dans l’univers clos d’un seul type de sexualité. Ces différences devraient devenir les fondements d’une richesse et d’une diversité de «sexualités possibles» !

Pour arriver à cet «épanouissement», il faut donc faire disparaître les obligations et les déterminations culturelles de l’hétérosexualité. C’est-à-dire qu’il faut faire disparaître la première différence fondamentale qui distingue la personne. La personne disparaissant, il n’y a plus que des corps dont l’acte propre est le jouissance. Non pas «être», mais jouir. C’est ce à quoi s’applique une grande partie de nos lois politiques actuelles. Il ne reste plus qu’un «tabou» à déconstruire : celui de l’inceste ! Cela favoriserait le véritable épanouissement de la sexualité enfantine !

Aline Lizotte

 


1 – Voir Monique Wittig, La pensée Straight, chapitre Homo Sum p.77-87, éditions Amsterdam.

2 – Judith Butler, Trouble dans le genre, traduit de l’anglais américain, par Cynthia Kraus, edit., La Découverte, Poche.

3 – Voir Patrizia Violi, Les origines du genre grammatical, in Langages, 21ᵉ année, n°85, 1987. Le sexe linguistique, sous la direction de Luce Irigaray. pp. 15-34 (voir sur ce lien).

4 – Voir Luce Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, Minuit, Paris, 1977.

5Butler, op.cit., p.78.

6Ibid, p.77 et suivantes.

7Ibid, p.85.

8 – Claude Levi-Strauss, Les structures élémentaires de la Parenté, Mouton & Co et MSH, Paris & La Haye, 1967.

9Strauss, Nature culture et société, extraits des chapitres I et II des structures élémentaires de la personnalité, voir chapitre II, Flammarion.

10 – Citation de Levi-Strauss, dans les Principes de la parenté, p.548-570.

11 – Cf. Le Livre de Tobie. Le jeune Tobit fils de Tobie épousera Sara, fille de Ragouël qui est de la parenté de Tobie.

12Butler, op.cit., p.119.

13 – Cf. Butler, pp. 126-146.

14Ibid, p.128.

15Ibid, p.152.

16 – Michel Foucault, Histoire de la sexualité, I, Gallimard, pp. 177-211.

17 – Monique Wittig, La pensée straight, éditions Amsterdam.

18 – Monique Wittig, Le corps lesbien, éditions de Minuit.

19 – La transmission du «sang» signifie que le pouvoir de gouverner appartenait à un lignée, le roi et ses héritiers qui étaient les «princes du sang».

20Foucault, op.cit., p.201.

 

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