Plage interdite aux burkinis

C’est le feuilleton de l’été dont on se serait bien passé, feuilleton français qui s’est très bien exporté à l’international pour une fois, grâce à une sphère politico-médiatique visiblement jamais en vacances.

Au départ de la polémique, il y eut le fameux incident de la plage de Sisco, au nord de Bastia en Corse. A l’origine de la rixe, la tentative de privatisation d’une crique d’accès public par une famille musulmane dont les femmes se baignaient tout habillées. Un adolescent a été violemment agressé, ce qui a entraîné une riposte immédiate de la part des siens. Bilan : 5 blessés et 3 voitures incendiées. Rapidement qualifiée d’agression raciste à caractère islamophobe par de nombreux médias (BFMTV, le JDD, Le Progrès, 20Minutes), l’origine de la rixe était finalement révélée par Le Parisien quelques jours plus tard, avec les conclusions beaucoup plus nuancées de l’enquête.

Dans ce climat tendu, plusieurs communes prenaient des arrêtés municipaux interdisant le burkini sur les plages comme n’étant pas des « tenues respectueuses des bonnes mœurs et de la laïcité ». Et le 23 août, une femme était verbalisée à Nice par des policiers, intervention filmée et sur-médiatisée car passée en boucle sur les médias et réseaux sociaux. Cette curieuse intervention policière qui demande à une femme de se dévêtir à la plage est en effet choquante, déplacée, surtout si on la compare aux interventions exactement contraires du fameux Gendarme à St-Tropez contre les nudistes, inefficace défenseur des bonnes mœurs, qui, à l’époque, étaient plus pudiques.

Mais comme cette sur-médiatisation et ces conclusions à l’emporte-pièce sont dommageables ! Elles parviennent, en effet, à «transformer Nice, ville martyre de la tuerie islamiste du 14 juillet, en ville-bourreau stigmatisant les femmes musulmanes en burkini» s’insurge Valérie Toranian dans La Revue des Deux Mondes. Est-il si difficile de comprendre que porter un burkini puisse paraître agressif ou provocant à une population meurtrie et encore traumatisée ? Quelques jours auparavant, un article du site Algérie Focus publié par Courrier International désavouait vivement les «musulmans qui persistent à se singulariser de la sorte» en France, les appelant à plus de discrétion vu l’actualité tragique de ces dernières semaines : «Persister à défier les règles les plus élémentaires pour garantir la sécurité sur les lieux publics en France, en portant niqab, burqa et autres accoutrements qui ne sont en rien garants d’une proximité particulière avec Dieu ni d’une dévotion plus authentique, traduit au mieux une méconnaissance de l’islam et au pire un endoctrinement lamentable et d’autant plus pitoyable que nous en connaissons les officines et le degré zéro d’évolution de leurs mandants.»

Depuis, le Conseil d’État a tranché et a déclaré illégaux les arrêtés municipaux, déniant aux maires – on peut le regretter – la capacité de juger par eux-mêmes de la pertinence d’une telle décision dans des circonstances exceptionnelles de tension et de traumatisme. La Corse en a toutefois décidé autrement et le juge des référés du tribunal administratif de Bastia a validé l’arrêt anti-burkini de la ville de Sisco, au nez et à la barbe du Conseil d’État : «Compte tenu des récents événements du 13 août 2016, de leur retentissement et du fait que l’émotion n’est pas retombée, la présence sur une plage de Sisco d’une femme portant un costume de bain de la nature de ceux visés « serait » de nature à générer des risques avérés d’atteinte à l’ordre public qu’il appartient au maire de prévenir» lit-on sur France24. Cette rébellion corse passe étrangement sous silence sur le continent.

Un concert cacophonique de réactions, peu de réflexions

La République Guidant le Peuple, d'Eugène Delacroix

La classe politique s’est abondamment exprimée de manière variée et discordante, notamment à gauche. Manuel Valls et Laurence Rossignol se sont prononcés en faveur des arrêtés municipaux interdisant le burkini. Mais quand le Premier ministre explique à Colomiers que «Marianne, le symbole de la République, elle a le sein nu parce qu’elle nourrit le peuple, elle n’est pas voilée parce qu’elle est libre», on ne peut qu’être dubitatif. En effet, sous la présidence Hollande, la nouvelle Marianne a pris les traits d’une Femen, habituée du «monokini» dans les églises et autres lieux citadins, image assez éloignée de celle d’une mère nourricière… Cet argument du Premier ministre sonne en fait aussi creux que celui de Laurence Rossignol à propos de la mode islamique : «Plus les droits des femmes avancent, plus les jupes raccourcissent». Qu’est-ce que donc que cette liberté de la femme qui la fait se dévoiler aux yeux d’une phallocratie triomphante masquée sous des allures de féminisme ? Comment des ministres peuvent-ils énoncer de telles maximes en pensant qu’elles peuvent édifier ou exhorter des femmes droites, respectueuses et dignes à s’émanciper ? La prostituée est-elle la femme la plus libérée ? Car assurément, sa jupe est la plus courte.

L’habit religieux et le voile islamique sont-ils comparables ?

Les positions françaises font ainsi les choux gras de la presse étrangère, toujours aussi pragmatique : «Est-ce qu’un maillot de bain intégral est plus offensant que la raie des fesses d’une dame âgée ?» s’interroge The Guardian cité dans la revue de presse d’Eugénie Bastié du Figaro. «Il est difficile d’imaginer qu’une femme [en burkini] qui entre dans l’eau est sur le point de commettre un attentat» ironise Mgr Galatino, secrétaire général de la conférence épiscopale italienne dans Il Corriere della Sera cité dans The Tablet. «Je pense à nos religieuses, aux grands-mères de nos campagnes» ajoute-t-il, bucolique. L’imam de Florence a publié sur sa page Facebook une photo de religieuses marchant sur la plage et s’est livré à une courte histoire du voile en Europe : «Cette photo [des religieuses] prouve que les femmes musulmanes et les religieuses s’habillent d’une certaine façon. Si vous regardez les églises, si vous allez à la Galerie des Offices à Florence, vous verrez que la Vierge Marie a la tête couverte. Ce concept de se couvrir, d’une manière paisible et sans offenser les autres, est aussi présent dans les racines de l’Europe.» Oui mais. Est-il vraiment pertinent de comparer l’habit des religieuses ou de la représentation iconographique de la Vierge Marie au voile islamique, à la burqa, au burkini, etc ? Les femmes qui entrent en religion et prennent le voile ne le font pas sous la pression sociale. Seule la femme consacrée à Dieu et donc qui n’est pas destinée au mariage se couvre d’un voile, et non la femme parce qu’elle est une femme. De plus, qui peut craindre qu’une religieuse entre dans un lieu public munie d’une ceinture d’explosifs et d’une kalachnikov pour menacer de mort les infidèles qui refusent de s’aimer les uns les autres, de bénir ceux qui les maudissent et de pardonner à leurs ennemis au nom du Christ ? Soyons sérieux, la comparaison entre le voile islamique sous toutes ses formes et l’habit des religieuses n’est pas pertinente.

Le risque d’une notion toujours plus étriquée de la laïcité

En revanche, il est à craindre qu’une nouvelle législation demandée quasi unanimement par la droite n’en vienne à abêtir la définition de la laïcité au point de contraindre les religieux et religieuses en habits à se déplacer en civil. Que penser de la proposition faite par le blogueur Jean-Paul Brighelli de modifier «la définition légale de l’espace privé et de l’espace public» et de restreindre l’espace privé «aux espaces privatifs clos» ? N’est-ce pas l’assurance que soient mis sur le même pied les signes de toutes les religions de manière indistincte pour soi-disant plus d’égalité ? Comme le souligne André Senik dans Causeur, l’idée d’une législation «noie le poisson de l’islamisme radical et agressif en l’immergeant dans l’océan de toutes les religions qu’elle mettrait sur le même plan.» En viendra-t-on à un uniforme urbain, laïc, neutre à l’aspect orwellien ? Les diktats publicitaires n’ont déjà que trop d’influence uniformisante sur nos modes vestimentaires. Se conformer à Cosmo ou Vogue pour s’habiller manifeste-t-il davantage de liberté que de porter un signe religieux ou de choisir de s’habiller décemment ? Or, qui fera la distinction entre asservissement et choix personnel ? La République peut-elle définir ce qu’est la décence et l’indécence, les bonnes et les mauvaises mœurs en terme de vêtement ?

Est-ce le problème des religions ou d’une religion ?

En définitive, il faut bien le reconnaître, cette question ne pose problème qu’avec l’islam. C’est non seulement la France qui se trouve confrontée à ce surgissement du burkini après celui de la burqa dans l’espace public, mais aussi tous les pays occidentaux qui accueillent des immigrés musulmans. Et pas seulement les pays occidentaux, mais également les pays musulmans dont ce n’est pas la tradition. Dans le monde musulman aujourd’hui, les jeunes générations sont soumises ou favorables – et c’est bien le drame – à plus de rigorisme que leurs aînés des années 50 à 90. Nasser, dans les années 50, se moquait dans ses discours des Frères musulmans qui voulaient faire porter le simple voile aux femmes égyptiennes, provoquant les rires de l’assemblée. Aujourd’hui, 90 % des égyptiennes sont voilées. Martin Mateso rappelle dans Geopolis que «jusqu’aux années 1990, la mixité et les maillots de bain étaient la règle sur les plages d’Algérie», mais qu’il s’agit désormais de l’histoire ancienne.

Le ministre marocain du Tourisme, Lahcen Haddan, défend que son pays respecte «les valeurs de l’islam modéré» dans une interview à Jeune Afrique. Mais il reconnaît que «bikini et burkini coexistent sur nos plages», si bien que les anti-burkini se sentent parfois envahies», précise Martin Mateso. On touche ici à un problème récurrent de l’islam, dans tous les pays et à tous les niveaux : qui a autorité pour lire et interpréter le Coran ? Quelle est la référence doctrinale des musulmans ? Comment les pays musulmans modérés peuvent-ils se défendre contre une nouvelle idéologie aussi réductrice que le salafisme ? Un universitaire égyptien renommé, le Cheikh Mustafa Mohamed Rached de l’université Al-Azhar, a établi, au terme de sa thèse, que le voile n’était pas une obligation dans l’islam, révèle le site musulman indépendant Katibîn. Eh bien, il n’y a qu’à lire les commentaires des internautes ou bien d’autres sites musulmans sur la question pour se rendre compte que cette auguste institution ne fait pas autorité, et qu’elle n’est nullement suivie dans ses travaux universitaires mais bien plutôt diabolisée et jugée corrompue.

Femme en burkini

« L’ostentation de la pureté »

Ainsi, le burkini, censé être pudique, devient inexorablement un instrument de propagande, de jugement, de discernement entre les femmes dignes et celles qui ne le sont pas. En effet, Geopolis rapporte les paroles d’une algérienne de 40 ans, professeur de mathématiques qui nage en burkini : «C’est plus décent. Le maillot intégral est la solution pour les musulmanes pratiquantes qui aiment la mer». Où est le problème me direz-vous ? Tout simplement dans le fait que ce pur produit marketing australien à l’appellation plus que douteuse (quel mauvais goût achevé que d’associer burqa et bikini !) permet de désigner la vraie musulmane pratiquante, donc immanquablement la femme respectable, au détriment de celle qui ne l’est pas. Peut-on être une femme musulmane pieuse, digne et respectable si l’on se baigne en maillot de bain ? Aujourd’hui, la réponse tend à être non. Et le burkini cède à «l’ostentation de pureté», selon l’expression du philosophe belge François De Smet. Jean-Paul Brighelli parle même d’une nouvelle tartufferie dans cette ostentation qui n’a «rien de religieux» mais qui est, selon lui, «juste une manifestation politique». Si l’on en croit le site tunisien indépendant Réalités, «les musulmans sont les plus grands consommateurs de pornographie sur le web».

Que peut faire notre République et ses valeurs face à ces comportements ? La réponse n’est pas si simple. La presse américaine loue dans Commonweal la capacité des États-Unis à être «pluraliste par définition», et raille «la manière européenne étroite» de concevoir le principe de nationalité. Mais elle ne doit pas oublier que les musulmans américains ne représentent pas, comme en France, 10 % de la population et que leur assimilation ou intégration n’a pas à se faire dans les mêmes proportions. Qu’est-ce qu’être français ? Comment les musulmans doivent s’intégrer ? Le multiculturalisme anglo-saxon est-il un modèle si enviable ?

En attendant, la polémique sur le burkini étend un peu plus sa notoriété, et s’il y a un succès, c’est bien celui de sa designer, Aheda Zanetti, dont les ventes ont explosé au mois d’août, indique la Tribune de Genève.

Alix Verdet

 

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