Clinton, Sanders et Trump devant la Maison Blanche
  • Hillary Clinton : personnalité terne, façonnée par l’establishment, scandales politiques
  • Bernie Sanders : outsider, vu comme marxiste, épouvantail pour la droite
  • Donald Trump : personnalité charismatique, vulgaire et outrancier, populiste
  • Qui gagnera ? Et pour quel gouvernement ?

Au moment où la tenue des dernières élections primaires, celles du District de Columbia (la ville de Washington), marquent la fin d’un long chapitre de la course électorale actuelle, jamais les candidats présentés par les deux partis n’ont été aussi impopulaires auprès des électeurs depuis que les sondages politiques1 sont apparus au cours des années trente : les avis défavorables, aussi bien dans le cas de Clinton que dans celui de Trump, dépassent allègrement les 50%. Cette impopularité a cependant des racines différentes pour chacun des deux candidats et a eu des effets différents aussi pendant les primaires.

Hillary Clinton, une lutte difficile

Le passé d’Hillary Clinton la poursuit continuellement. Les électeurs, y compris les Démocrates, la jugent peu crédible à de nombreux égards. Les origines de cette méfiance remontent loin, dès l’époque où son mari était simple gouverneur de l’Arkansas, alors qu’un scandale immobilier (l’affaire « Whitewater ») est venu entacher sa réputation d’avocate. Les frasques sexuelles de son mari à la Maison-Blanche, la recherche éperdue de fonds, souvent peu avouables, pour la Fondation Clinton et le dossier du serveur plus ou moins légal de la Secrétaire d’État figurent parmi les facteurs qui ont contribué à donner de Mme Clinton une image de femme dénuée de franchise, louvoyante et manipulatrice. Ses liens avec Wall Street, largement documentés, n’ont pas aidé à la dédouaner auprès des électeurs démocrates jeunes et instruits, les incitant plutôt à appuyer Bernie Sanders. On s’attendait à une marche facile de l’ancienne première dame vers le podium de la convention démocrate, nous avons assisté plutôt à une lutte difficile pour elle, rendue encore plus pénible par ses piètres qualités d’oratrice et son côté cérébral, peu charismatique.

Sanders, une épine dans la chair d’Hillary Clinton

Sanders, de son côté, candidat peu orthodoxe, s’est montré inspirant et charismatique sur les podiums, présentant un discours de gauche centré autour des problématiques économiques actuels, mobilisant l’aile militante du parti. C’est au cours de la première moitié du printemps que l’impact de sa candidature s’est surtout fait sentir, avec des salles nombreuses d’auditeurs enthousiastes et un flot impressionnant de contributions financières, qui dépassèrent pendant deux ou trois mois celles versées à sa concurrente. Cette mobilisation permit la victoire dans plusieurs États du nord et du «Midwest», y compris des États avec une forte population ouvrière. Vers la mi-mai, on commença à douter de la capacité d’Hillary à l’emporter.

L’élan pour Sanders suscité chez les jeunes et les intellectuels ne permit pas au candidat du Vermont de remporter les primaires car, depuis de longues années, le clan Clinton possède une base solide chez de nombreuses minorités, en premier lieu les Noirs et les Latinos. Il faut se rendre compte que la composition ethnique de la population américaine est en pleine évolution : les Blancs sont en train de devenir minoritaires. Les bases électorales et le discours «économiste» de Sanders ont incité certains critiques de centre-droit à qualifier son profil politique de marxisme primaire. Cela condamnait donc à terme son projet. Les résultats de la primaire californienne, où Clinton a littéralement écrasé le Sénateur du Vermont, en témoignent éloquemment. La Californie, malgré son caractère très progressiste, est un État où les minorités latino et noires dominent largement l’électorat.

Entretien avec Louis BALTHAZAR, professeur émérite en sciences politiques au Québec

 

Trump mobilise la révolte contre l‘establishment

Du côté républicain, la force et la clarté du message de Trump, jointes à la pusillanimité et la désorganisation des candidatures qui lui étaient opposées, conférèrent, assez tôt dans la course, un caractère triomphal à sa démarche. Divers sondages cependant indiquaient clairement, et continuent d’indiquer, que le noyau dur du soutien à Trump dépasse rarement 30 % des partisans. Mais il faut bien voir que Trump a compris l’étendue de la révolte de la base contre l’élite du Parti, son refus des changements sociétaux en cours dans le pays, la profondeur du sentiment d’être laissé pour compte, la colère violente des «petits blancs» (cf interview de Louis Balthazar). Ses interventions radiophoniques, souvent ordurières, depuis les années quatre-vingt-dix et ses prestations télévisées lui avaient conféré une large popularité avant même qu’il se déclare candidat. Or, minoritaire dans l’ensemble des États-Unis, cette base «petit blanc», au grand désespoir de l’élite «washingtonienne» du Parti, en constitue actuellement la majorité. Les tentatives maladroites et mal médiatisées de cette élite de lui barrer la route, incarnée par l’ancien candidat Mitt Romney, étaient donc condamnées à l’échec. En effet, cette élite ne peut se substituer à la majorité de son propre électorat. Sa révolte, Trump sait très bien la mobiliser par ses propos ultra-démagogiques et enflammés. En avril, après sa victoire imposante en Caroline du Nord (de même que pour Clinton), les dés étaient jetés.

Un avenir incertain, des congrès sans enthousiasme

La nomination de Clinton et de Trump aux conventions de leurs partis respectifs en juillet étant acquise, il n’en reste pas moins que les semaines qui précédent ces grand-messes recèlent beaucoup de périls pour les deux candidats désignés. Du côté démocrate, Hillary Clinton termine son parcours initial avec une belle victoire à Washington – parfaitement prévisible cependant, dans une ville-État largement peuplée par des minorités. Ses chances de gagner la présidence dépendront de la manière avec laquelle, répondant aux provocations de Trump, elle parviendra aussi à séduire une partie de l’électorat de Sanders. À la mi-juin, selon les derniers sondages, seulement 60 % de ces derniers seraient prêts à appuyer Clinton. Et ce, sans enthousiasme.


Le sort d’Hillary Clinton dépend aussi du taux de croissance économique et d’événements imprévus


Le dossier empoisonné de son serveur informatique continue à bouillonner. Alors que l’inspecteur général de son propre ministère a jugé que sa décision de se servir de son serveur privé violait les règlements du département d’État, le FBI serait sur le point d’achever l’enquête en cours, visant à déterminer si cette décision de l’ancienne ministre ne contrevenait pas au code criminel fédéral. Le tout sous une intense pression médiatique, que les explications faiblardes de Mme Clinton et ses porte-paroles ne parviennent pas à détourner. On doit garder à l’esprit, enfin, que l’ancienne ministre de Barack Obama, populaire pour le moment, voit son sort lié à la popularité de celui-ci. Elle est perçue comme étant son héritière, pour le meilleur ou pour le pire. Actuellement, le ralentissement du taux de croissance économique ne joue pas en sa faveur. La menace d’une recrudescence d’attentats terroristes ajoute encore à la difficulté.

Les vulnérabilités de Trump

Trump fait face à toutes sortes d’autres problèmes. Propulsé par une base républicaine en colère, comme nous l’avons vu, en révolte contre ses élites, le promoteur immobilier parvient, comme il le recherche sans arrêt, à être au centre du maelstrom médiatique pour le meilleur ou pour le pire – en général, pour le pire. Pas une journée sans qu’un de ses discours à l’emporte-pièce, un de ses gazouillis outranciers ne fasse hurler le tout-venant politique. Exactement ce qu’il vise  En jouant systématiquement sur les préjugés, même les plus condamnables, de l’Américain blanc de la classe moyenne actuelle ou anciennement de la classe moyenne, il mobilise sans répit sa base. Ses déclarations à la suite des attentats d’Orlando le démontrent bien. Ses réunions électorales continuent de faire le plein et sa base paraît solide.

Donald Trump en meeting
Photo Gage Skidmore / Wikimedia Commons

Néanmoins, Trump prend aussi des risques considérables. Il a enfin avoué qu’il ne pourrait financer la suite de sa campagne tout seul : il a besoin de l’appareil du Parti et des grands donateurs milliardaires. Si certains de ces derniers, comme l’ultra-réactionnaire propriétaire de casinos Sheldon Addelson, paraissent disposés à passer à la caisse, le groupe d’ultra-riches regroupés autour des frères Koch, tout aussi réactionnaires, semblent ne rien vouloir savoir de Trump et auraient décidé d’investir leur argent dans les élections pour le Congrès. Trump, n’ayant que peu d’organisation sur le terrain, a besoin de l’appui de celle du Parti. Or, il ne cesse d’en insulter les dirigeants et ainsi de nourrir leur hostilité à son égard. Le comportement du Président de la Chambre des Représentants et du Leader de la Majorité au Sénat, MM. Ryan et MacDonnell, en dit long à cet égard. Leur appui à Trump est plus que tiède.


Trump a entrepris une guerre à outrance contre de nombreux médias, qui sont beaucoup plus critiques vis-à-vis de lui


En outre, Trump a entrepris une guerre à outrance contre de nombreux médias, comme le Washington Post et contre plusieurs journalistes qu’à titre individuel il a traités de «sales types». Il compte, bien sûr, profiter de l’impopularité des médias, qui égale l’impopularité des élus. Ce qui n’est pas peu dire ! Mais la guerre étant déclarée, les médias ont adopté une attitude beaucoup plus critique à l’égard du magnat des casinos. Et les histoires de comportement controversé, voire véreux, de Trump abondent. Or, Trump accepte mal la critique. S’il continue, il risque de regretter ses vendettas contre la presse.

Enfin, ses agressions multiples, violentes et grossières contre plusieurs minorités ethniques, et contre les immigrants en général, si elles peuvent momentanément exciter sa base et faire remonter sa popularité dans les sondages, risquent de se révéler coûteuses. À terme, elles indisposent de larges secteurs de l’électorat, incitant de nombreux Noirs et Latinos à s’inscrire sur les listes électorales et à aller voter contre lui. Ce phénomène, on l’a vu se produire en Californie, au Nouveau-Mexique et en Arizona au cours des derniers mois.

La victoire est donc loin d’être assurée pour Trump, même s’il semble qu’il puisse profiter de la piètre performance d’Hillary Clinton sur son propre terrain. Certes, des imprévus majeurs pourraient se produire. Si le FBI devait conclure à l’illégalité du comportement de l’ancienne Secrétaire d’État dans l’affaire de son serveur privé, elle serait plongée dans une situation extrêmement difficile. Cependant, la plupart des spécialistes de ces questions n’y croient pas actuellement. Un cataclysme international pourrait aussi brouiller les cartes. Mais, pour le moment, les financiers de campagne paraissent plutôt miser sur une victoire de Clinton, en reportant leurs contributions sur les autres paliers de gouvernement (Congrès, États, référendums divers).

Derrière le «jeu» de la démocratie, la puissance des tireurs de ficelles

Ce qui importe désormais pour ces milliardaires, c’est d’empêcher ce qu’ils appellent un troisième mandat d’Obama, c’est-à-dire une victoire de Clinton, avec ses conséquences au niveau des nominations à la Cour Suprême et de la législation économique. Les Koch et leurs amis entendent débourser un milliard de dollars en 2016 et quelques autres milliards pourraient être investis dans ce qui sera certainement la campagne la plus coûteuse et la plus sale de l’histoire des États-Unis.

Christopher Malone

Photos : Gage Skidmore ; Ad Meskens ; Michael Vadon / Wikimedia Commons

 


1 – A propos des sondages en 2016 : les écarts entre les estimations des instituts, même les plus réputés, et les résultats ont parfois été considérables, en Californie, par exemple. Les spécialistes ne peuvent que constater que le recours de plus en plus fréquent à l’internet comme véhicule de sondage introduit des erreurs importantes. L’évolution rapide du corps électoral, à cause de la montée des minorités par exemple, introduit aussi des incertitudes au niveau des cohortes des sondeurs que ceux-ci maîtrisent encore mal. Une certaine prudence est de rigueur dans l’interprétation des chiffres issus des exercices menés même par les institutions les plus réputées comme Pew.

 

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