Amoris Lætitia en question

C’est ce qui s’appelle «faire le buzz» ! Depuis la publication de l’exhortation apostolique post-synodale du Pape François, les déclarations d’évêques, de théologiens et de pasteurs se succèdent pour tenter d’expliquer, justifier, éclairer certains points de doctrine sur le mariage abordés dans Amoris Lætitia.

Dès avant sa publication, on pouvait déjà lire dans la presse catholique américaine les craintes et espérances des pères synodaux américains, reflets de celles de leurs fidèles : «L’ecclésiologie inclusive de François a fait naître des joies et des espoirs chez des catholiques et des évêques américains, mais également chez d’autres des tristesses et des angoisses (pour reprendre les premiers mots de Gaudium et Spes)», résumait Commonweal. Le cardinal Dolan, archevêque de New-York, disait aspirer à la «clarté et la précision du message de Jésus» auxquelles «on ne peut toucher», tandis que le cardinal Wuerl, l’archevêque de Washington, saluait dans le travail du synode «un très important consensus dans l’Église, même si tout le monde n’est pas d’accord sur tous les points»…

Vient le jour de la publication officielle d’Amoris Lætitia, présentée par le cardinal Schönborn. «Ce n’est pas une encyclique», s’empresse de dire l’archevêque de Vienne, comme le rapporte le National Catholic Register. «Le Pape François a dit clairement, depuis le début, que l’exhortation apostolique post-synodale n’est pas un acte du magistère», renchérit le cardinal Burke quelques jours plus tard. Ou plus précisément, n’est pas un acte de son magistère infaillible (voir Ce que pense le cardinal Burke de l’authenticité magistérielle d’Amoris Lætitia).

Le cardinal Schönborn

Mais alors, qu’est-ce que cette exhortation apostolique apporte ? Pour le cardinal Schönborn, « Amoris Lætitia est avant tout un «événement linguistique», comme l’avait été Evangelii Gaudium. Quelque chose a changé dans le discours ecclésial. (…) Le ton est devenu plus riche d’estime, (…) on a accueilli simplement les situations de vie, sans les juger ou les condamner immédiatement » rapporte Zenit. Mais le moins que l’on puise dire, c’est que ce changement de discours, de ton, voire de langage en plonge plus d’un dans la confusion. Ainsi Clifford Longley dans The Tablet, tout en saluant le document pontifical, fustige l’imprécision du chapitre 8 : «Le Pape François a créé de la confusion quand nous avions besoin de clarté» n’hésite-t-il pas à titrer. Alors qu’il estime que François a raison d’aller plus loin que Jean-Paul II sur certains aspects, il se montre très critique vis-à-vis de la méthode employée par le Pape François. «Il y a plusieurs endroits du texte où le Pape pourrait être accusé de mauvaise foi – par respect j’hésite à dire de malhonnêteté – par le fait qu’il tire des conclusions qui ne découlent pas des arguments qu’il cite, qu’il fait un tri sélectif dans les sources auxquelles il se rapporte et qu’il ignore des passages liés qui vont contre son argumentation.» En effet, contrairement au chapitre 8 avec la fameuse note 351, la déclaration du Conseil pontifical pour les textes législatifs de 2000 citée par François ainsi que Familiaris Consortio sont très clairs quant à la très sensible question de l’admission des divorcés civilement remariés à l’eucharistie. Et pourtant, quand François les cite, il semble leur faire dire le contraire, continue Longley : «Le hic est que sa manière de recourir à des citations sélectives de son prédécesseur pour soutenir son argumentation est, je dois le dire, hautement tendancieuse.»

Même constat mais pour une autre analyse chez Aldo Maria Valli, journaliste catholique italien proche du cardinal Martini. Selon lui, François en disant «oui, mais aussi non» et «non, mais aussi oui» à propos de l’admission des divorcés remariés à l’eucharistie, «tend à contourner la vérité dans des situations complexes» confie-t-il à Commonweal. «L’Église du «oui mais aussi non» embrasse précisément la logique du monde, non celle de l’Évangile du Christ». Le Pape François serait-il relativiste, se demande Robert Mickens dans Commonweal? «Je dirais que dans Amoris Lætitia comme dans tous ses écrits et ses discours, le Pape François n’a de cesse de nous pousser à plus de responsabilité dans notre manière de vivre notre vie chrétienne. Il veut que nous soyons des catholiques adultes, mûrs et responsables», conclut-il.

Pour pallier ces difficultés d’interprétation, la Conférence épiscopale américaine a confié à Mgr Chaput, archevêque de Philadelphie et père synodal, la tâche de diriger un groupe informel de travail composé de 5 évêques, ayant pour mission de promouvoir la réception et la mise en œuvre de l’exhortation apostolique dans les diocèses américains, révélait début juin National Catholic Reporter. Peu après la publication du document, Mgr Chaput avait tenu à préciser que «ce serait une faute d’interpréter abusivement l’esprit de compassion d’Amoris Lætitia comme une permission pour ignorer la vérité chrétienne sur des questions fondamentales – questions qui incluent l’enseignement de l’Église sur le mariage et la discipline de l’Église dans l’administration des sacrements.»

Le cardinal Caffara, archevêque émérite de Bologne, dans une interview accordée à la Nuova Bussola Quotidiana, donne sans ambiguïté sa position et indique l’attitude à adopter : « Objectivement, le chapitre 8 d’Amoris Lætitia n’est pas clair. Sinon, comment s’expliquerait le “conflit d’interprétations” qu’il a suscité, y compris parmi les évêques ? Lorsque cela arrive, il faut vérifier s’il y a d’autres textes du magistère qui soient plus clairs, en tenant compte du principe suivant : en matière de doctrine de la foi et de morale, le magistère ne peut pas se contredire. (…) On ne peut pas changer la discipline séculaire de l’Église par une note, une note au contenu incertain. J’applique ici un principe d’interprétation qui a toujours été admis en théologie. Le magistère incertain doit être interprété en continuité avec celui qui précède.»

La nouveauté de l’exhortation apostolique réside selon lui dans l’appel à «prendre soin de ces frères et sœurs divorcés remariés, en imitant notre Sauveur dans sa manière d’aller à la rencontre des personnes qui ont le plus besoin du médecin. Le chapitre 8, à mon humble avis, continue-t-il, est un guide pour ce «prendre soin». Ne tombons pas dans l’erreur des médias qui réduisent tout à «oui pour l’eucharistie» ou «non pour l’eucharistie».

Alix Verdet

 

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