Bactéries résistantes

Nous sommes en 2050. Le mal nouveau qui menace l’humanité a déjà fait 10 millions de victimes. Le génie médical de l’homme se retourne contre ses propres auteurs. Une légion de bactéries jusque-là inoffensives connaît d’étranges mutations. Plus on les combat, plus elles sont menaçantes… Qui sauvera le genre humain de ce fléau ?

Science-fiction ou réalité ? Si ces quelques lignes rappellent le scénario de L’Armée des 12 Singes ou de l’effrayant Je suis une légende, elles ne sont pas non plus si loin des conclusions de l’étude menée par l’économiste Jim O’Neill à la demande du premier ministre britannique. Le sujet de cette étude ? La résistance de plus en plus forte de certaines bactéries aux traitements antibiotiques, qui alarme le monde politique et médical, et dont la presse se fait un écho encore discret.

Stéphane Gayet, infectiologue et hygiéniste au CHU de Strasbourg, interrogé par Atlantico, invite à prendre du recul par rapport aux conclusions de l’étude de Jim O’Neill, allant jusqu’à affirmer que les chiffres mentionnés par le rapport, qui fait état de 10 millions de victimes d’ici 2050, sont « plus que discutables ». « Il faut estimer ces chiffres comme une estimation destinée à alerter l’opinion publique », déclare-t-il après avoir souligné que l’auteur de ce rapport travaille à partir de simulations et de projections, sans avoir « de compétence particulière en infectiologie ni en microbiologie ». Entre déni et alarmisme, qui faut-il croire ?

Une évolution préoccupante

Si les statistiques font état de l’ampleur réelle et croissante du phénomène, encore faut-il bien les interpréter. D’après un rapport de l’organisme fédéral de santé des États-Unis, cité par Radio Canada International, la résistance bactérienne aux antibiotiques fait chaque année 23 000 morts dans ce pays, soit presque autant de victimes que les armes à feu. En France, l’Institut de veille sanitaire en 2012 a recensé 158 000 personnes affectées par une infection à bactérie multi-résistante, dont 12 500 sont décédées, souligne Le Figaro. Mais, tempère Stéphane Gayet, par une sorte « d’équilibre naturel », les bactéries les plus résistantes sont les moins susceptibles de devenir pathogènes. Et selon lui, l’essor du nombre de cas recensés est également lié aux progrès de la bactériologie et à l’augmentation des examens et des prélèvements. Cependant, l’inquiétude demeure dans les milieux médicaux. Selon Antoine Andremont, directeur du laboratoire de bactériologie de l’hôpital Bichat à Paris, interrogé dans Le Figaro, « il arrive désormais qu’un patient souffre d’une infection résistante à tous les antibiotiques dont nous disposons. Il est alors très difficile de le soigner ». Quant à Tom Frieden, directeur du CDC (Center for Disease Control, organisme fédéral de santé des États-Unis), il va jusqu’à affirmer que « la fin de la route n’est pas très loin pour les antibiotiques », rapporte Radio Canada International (Lire aussi : comment une bactérie devient résistante)1

Avons-nous abusé des antibiotiques ?

Le problème ne se situe pas uniquement dans la quantité d’antibiotiques ingérés, mais dans la façon de les prescrire et de les consommer : « L’antibiothérapie est devenue un domaine médical complexe et à vrai dire difficile à appréhender pour les non-spécialistes », affirme Stéphane Gayet. Un changement d’habitudes est requis, tant de la part des médecins invités à mieux cibler le choix des antibiotiques et leur dosage, que des patients qui bien souvent ne respectent ni les doses prescrites, ni la durée du traitement. On le comprendra aisément, les pays les plus touchés par le problème sont également connus pour leur grande consommation de médicaments, au rang desquels la France et le Royaume Uni, mais aussi les États-Unis et le Japon, selon Stéphane Gayet. Au point que de simples opérations chirurgicales de routine, telles que la pose d’une prothèse de hanche ou le recours à la césarienne, pourraient paraître à l’avenir trop risquées pour bien des patients, déclare The Economist.

Mais le phénomène prend également une ampleur alarmante dans de nombreux pays non occidentaux à faible niveau de vie. « On y observe des niveaux de résistance très élevés, essentiellement dûs à de graves insuffisances en termes de réglementation, de régulation, de formation et d’encadrement des prescriptions et consommations de nombreux antibiotiques qui sont bien souvent en vente libre », déclare Stéphane Gayet. La résistance bactérienne est ainsi l’un des facteurs de mort par tuberculose dans bien des pays pauvres, note The Economist.

Antibiotiques

 

Les antibiotiques dans nos assiettes

L’usage excessif de traitements antibiotiques n’est pas l’unique facteur dans l’essor des résistances bactériennes. « On stigmatise en les culpabilisant les médecins généralistes en matière de prescription d’antibiotiques, sans jamais parler ou presque des consommations massives, et même, d’une certaine façon, anarchique, d’antibiotiques dans l’industrie agro-alimentaire », note Stéphane Gayet. Ceci est particulièrement vrai de l’élevage intensif en grande promiscuité, où des antibiotiques sont systématiquement et massivement utilisés pour prévenir les épidémies. D’autres ont longtemps été administrés aux veaux et aux porcelets non pour les soigner, ni même pour prévenir des infections, mais pour les engraisser, certains antibiotiques ayant la faculté de fabriquer de la graisse… Si cette dernière pratique est désormais interdite en Europe, elle persiste cependant aux États-Unis, rapporte The Economist, et aussi « dans les pays émergents comme l’Inde et la Chine, [où] il y a le plus de bactéries résistantes, explique Antoine Andremont dans Le Figaro. Les génériques d’antibiotiques y sont en effet produits et vendus à très faibles coûts, et sont donc largement utilisés dans l’élevage. » Si ces bactéries présentes dans notre alimentation sont rarement pathogènes, elles transmettent cependant facilement leurs gènes résistants à d’autres bactéries, qui, elles le sont, précise The Economist.

Face à cette évolution, quelles solutions possibles ?

« Il ne s’agit pas aujourd’hui d’une crise, mais d’une lente détérioration, déclare The Economist. Cette guerre est subtile, et doit être menée sur différents fronts : tyrannie des patients qui ne jurent que par les antibiotiques, diagnostic de prudence de médecins incertains… Mais les plus grands freins dans ce combat sont peut-être du côté des recherches pharmaceutiques, tant les laboratoires sont peu enclins à créer et commercialiser de nouveaux antibiotiques. Ces derniers, réservés aux cas les plus graves afin d’éviter le développement de nouvelles résistances, représentent un marché peu lucratif par rapport aux médicaments plus couramment utilisés, explique The Economist.

Un espoir réside cependant dans l’expérimentation de nouvelles approches thérapeutiques, telles que l’utilisation de virus bactériophages à l’encontre des bactéries, l’étude des tissus humains riches en bactéries inoffensives, ou encore les traitements visant à renforcer le système immunitaire plutôt qu’à attaquer les bactéries.
The Economist le souligne avec force : il s’agit d’un problème de santé public, qui touche à un bien commun. La difficulté est donc de faire en sorte que chaque individu se sente concerné et adopte un comportement responsable, quand bien même les questions de résistances bactériennes ne l’affectent pas directement. Sommes-nous prêts à cela ou attendons-nous de l’État qu’il nous y oblige ?

Tasnim Rasiwala

 


1 – Comment une bactérie devient-elle résistante ? Il existe différents genres bactériens, comme le genre Staphylococcus et le genre Klebsellia, particulièrement sujets au phénomène de résistance, et qui sont à l’origine d’infections responsables de diarrhées, de pneumonies, d’infections urinaires et de gonorrhées, comme le mentionne un récent rapport de l’OMS cité par Radio Canada International. Ces genres se subdivisent en différentes espèces, qui elles-mêmes se déclinent en plusieurs variétés, toutes étant différemment résistantes aux divers antibiotiques. Les spécialistes ont ainsi identifié six niveaux de résistance, allant du plus faible au plus élevé, de la simple résistance naturelle à la pan-résistance ou toto-résistance dont aucun traitement ne vient à bout. Cependant, note Stéphane Gayet, la résistance « n’est pas de type tout ou rien », une même souche bactérienne pouvant présenter différents degrés de résistance à différents traitements. De plus, le phénomène est fort heureusement réversible, ajoute-t-il. Il suffit pour cela d’une baisse de la consommation d’antibiotiques, qui provoque une diminution des pressions de sélection : les souches sensibles semblent alors l’emporter sur les souches résistantes. Comme le dit en synthèse The Economist, « exposez la bactérie à moins de traitements, et vous trouverez moins de résistance ».

 

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