Erdogan déguisé en sultan

Qu’est-ce qui arrêtera l’irrésistible ascension d’Erdogan, qu’est-ce qui calmera son insatiable soif de pouvoir ? Tandis que l’Europe se divise sur la question migratoire et fait miroiter à la Turquie des accommodements turco-européens en échange d’une illusoire gestion raisonnée des migrants, le Président Recep Tayyip Erdogan poursuit son projet de réforme constitutionnelle.

Car l’ancien maire d’Istanbul, devenu fondateur de l’AKP et ayant gouverné pendant 11 ans le pays en tant que Premier ministre, «se sent à l’étroit» dans la fonction purement honorifique de Président de la République, indique Le Monde. Et le dernier à en avoir fait les frais est l’ancien Premier ministre, et par conséquent chef de l’AKP, Ahmet Davutoglu, contraint à la démission et remplacé par le parfait homme de paille Binali Yildirim. « M. le Président, nous vous promettons que votre passion sera notre passion,votre cause sera notre cause, votre chemin sera notre chemin», a-t-il lancé en un vibrant hommage lors d’une réunion du parti, rapporte le New York Times. Le culte de la personnalité est ainsi tranquillement et très ouvertement en place en Turquie : portrait géant d’Erdogan, posters de propagande le présentant comme «l’homme du peuple, notre chef, Erdogan», hymne en son honneur, bannières chantant ses louanges…

Rien n’est trop beau pour Erdogan, qui a déjà donné son nom à une université et un stade de football, et qui maintenant veut apposer son glorieux patronyme sur le troisième aéroport d’Istanbul et également se faire construire son mausolée, une super-mosquée de «30 000 places qui surplombera le Bosphore (…), visible depuis toute la ville» et dans laquelle il souhaite être enterré, révèle Alexandre Del Valle dans Atlantico. À ajouter à cette liste de grands travaux pharaoniques – pour ne pas dire impériaux –, le plus grand palais présidentiel au monde, de 200 000 mètres carrés, en marbre blanc et de style «néo-seljoukide», qui a coûté près de 500 000 millions d’euros et qui rompt avec la tradition kémaliste du palais présidentiel de Çankaya. La pleine vassalité de ses ministres est également avérée : «L’AKP n’a qu’un chef, le Président Erdogan» a clamé haut et fort le ministre de la Justice, ce qui laisse bien évidemment présager d’une impossible indépendance de la Justice vis-à-vis du pouvoir. Quant au nouveau Premier ministre, Le Monde ajoute qu’il «n’a pas caché que son objectif était avant tout d’œuvrer en faveur d’une transition vers un système présidentiel». Mais que restera-t-il à la Turquie de présidentiel, c’est à dire d’assimilable à une démocratie une fois cette transition constitutionnelle achevée ?

Selon l’analyse de Soner Capatgay, directeur du Programme de Recherches Turques du Washington Institute, dans Foreign Affairs, Erdogan «est de facto, en plus d’être Chef de l’État, Chef du gouvernement et chef du parti au pouvoir». Il a régulièrement épuré les rangs de l’AKP de tous ceux qui étaient susceptibles de lui faire de l’ombre. Il a bâti ses succès électoraux sur une campagne systématique de «diabolisation et de violence politique à l’égard des populations qui ne voteraient jamais pour lui, parmi lesquelles des militants laïcs, des militants de gauche, des sociaux-démocrates, des libéraux, les Alévis (courant libéral de l’Islam qui représente 15 % de la population) et bien sûr les nationalistes Kurdes.» Et il est prêt à tout pour garder le pouvoir : «Erdogan sait qu’il doit continuer à gagner de élections et affermir son pouvoir, pour éviter de s’exposer ainsi que son clan à des poursuites judiciaires pour corruption.»

Qui peut lui faire face ? Selon L’Orient Le Jour, une régulation politique normale du pouvoir n’est plus possible, «la plupart des institutions du pays, comme la justice ou les forces de l’ordre, ayant plus ou moins été phagocytées par l’AKP» depuis 2002. Et il est très clair que la récente levée de l’immunité des parlementaires turcs n’a pour seul objectif que de bouter ses opposants kurdes, qui avaient fait un bond spectaculaire aux élections législatives de juin dernier, hors du parlement. Concernant la minorité Alévie, Renaud Girard dans Figarovox révèle la tactique «machiavélique» d’Erdogan pour ni plus ni moins les inciter à partir pour l’Europe : «Faire venir dans leurs territoires du sud-est du pays des dizaines de milliers de militants arabes sunnites islamistes en provenance de Syrie».

Steven A. Cook dans Foreign Affairs se montre catégorique : «Le multipartisme de la Turquie, en place depuis 1950, n’a jamais produit de démocratie.» Et le modèle ultra-laïc d’Atatürk n’en est plus un depuis longtemps pour Erdogan qui, loin de marcher sur les traces de son illustre prédécesseur, «vénère l’ère Ottomane», et ses «six siècles de grandeur et de gloire», d’autant plus qu’une islamisation insidieuse des institutions politiques et sociales turques est à l’œuvre, orchestrée par l’AKP, ajoute Steven Cook : «C’est un processus par lequel les codes, normes et principes de la loi islamique s’incorporent aux lois existantes ou même les remplacent». Erdogan veut se présenter comme le nouvel homme fort de la Turquie, en tuant le père Atatürk, dont il veut faire oublier le laïcisme détesté.

Les Occidentaux, qui ont salué son arrivée au pouvoir, alors qu’à peine cinq ans auparavant, l’ancien Conseil de Sécurité National turc l’avait condamné et emprisonné pour «fanatisme islamiste et incitation à la haine religieuse» rappelle opportunément Alexandre Del Valle, vont-ils continuer à lui faire les yeux doux et l’Europe lui ouvrir les bras ?

Alix Verdet

 

Télécharger le texte de cet article