Classe victime des nouveaux manuels scolaires
  • La culture est vidée de son sens pour n’être plus qu’utilitaire et efficace
  • Les thèmes universels qu’aborde la littérature sont outrageusement travestis par les poncifs sociétaux actuels
  • La liberté, l’imagination et la créativité de l’élève sont bafouées au profit d’un prêt-à-penser politiquement correct

« L’éducateur qui prétendrait façonner celui qu’il élève, ne ferait de lui qu’un esprit serf. »
Jean Jaurès

Le mot français « imbécile » vient du latin imbecillus qui signifie faible d’intelligence. Dès leur publication, les nouveaux manuels scolaires accompagnant la réforme du collège ont suscité l’indignation. Parents d’élèves, enseignants, journalistes et intellectuels en ont souligné l’indigence autant que l’incongruité. Mais dans ce tonnerre de critiques, peu ont pris la peine de se pencher sur ces usuels afin de voir quelle conception de l’enseignement ils dégageaient. Ces nouveaux manuels, après tout, traduisent-ils bie la réforme du collège ? Pour quelles raisons nous paraissent-ils si pauvres ? Quel idéal et quelle fonction assignent-ils à notre école ?

Faire plutôt que savoir : déformer la personne pour former le citoyen ?

Première remarque, les ouvrages tant décriés sont de qualité en cela qu’ils appliquent les principes de la réforme du collège. Cette dernière en effet demande aux enseignants de déployer pour le socle commun cinq grands axes : transmettre « des langages pour penser et communiquer », « des méthodes et outils pour apprendre », le but étant de contribuer à « la formation de la personne et du citoyen ». Ces orientations mettent fin à l’idée d’une culture considérée comme patrimoine ouvert, disponible et gratuit. Les nouvelles directives font de la connaissance une encyclopédie qui se veut immédiate et utile. Le corps social s’empare ainsi d’un savoir qu’il oriente unilatéralement à l’efficacité. Le collège devient un lieu où le faire l’emporte sur le connaître, où l’élève est plus artisan qu’apprenant et le professeur plus technicien que savant.

Les Fourberies de Scapin relues par la réforme, c’est Molière qu’on assassine !

Par cette instrumentalisation, l’institution scolaire s’approprie le fait culturel auquel il confère une dimension sociale. En témoigne un manuel de lettres, intitulé Lire aux éclats, destiné aux élèves de 5ème, 4ème et 3ème. En celui-ci se trouve une séquence consacrée aux Fourberies de Scapin de Molière, qui porte l’intitulé qui suit : « Avec autrui : familles, amis, réseaux ». Corroborant cette socialisation du fait culturel, l’usuel présente des extraits de l’œuvre qu’il fait précéder des titres suivants : « Un fils rebelle », « méthode pour affronter un père », « le fils craint toujours le père ». Éloquentes en leur formulation, ces entrées orientent la farce moliéresque vers des problématiques familiales et générationnelles. Ce qui est touche de génie chez Molière – thème universel et créativité des moyens qui déclenchent le rire – cela est utilisé de manière indue pour mettre en évidence les préoccupations du moment, gravité psychologique, tensions familiales et sociales.

Entretien avec François-Xavier BELLAMY, professeur agrégé de philosophie et adjoint au maire de Versailles

 

Conséquence de cette dramatisation, les concepteurs du manuel proposent de clore l’étude de l’œuvre par une séance de travaux pratiques. S’achevant sur la réalisation d’une “affiche”, la lecture de la pièce demande aux élèves de concevoir une image qui permettrait de « dénoncer l’exclusion » et de « donner des conseils pour lutter contre l’exclusion ». En quelques pages alors, le lecteur est passé d’une comédie raillant les relations maîtres-valets à un projet publicitaire visant à lutter contre les stéréotypes. Par cette induction forcée, c’est la cité contemporaine qui s’immisce dans le champ littéraire. Le livre découvert devient prétexte à l’action citoyenne. L’enseignement de la culture débouche sur la mise en acte d’un bréviaire civique. Cela est une trahison de la culture.

Une réforme coercitive et obtuse qui vide la culture de son sel

Ce qui frappe alors en ce détournement est la double violence commise par l’institution scolaire. Tout d’abord, un ministère s’arroge le droit de s’emparer d’un héritage pour imposer ses vues et objectifs du moment. En témoigne le manuel étudié qui, suivant les objectifs de la réforme, prétend enseigner la littérature dans le but de « dénoncer les travers de la cité » afin de mieux « agir dans la cité ». Par le fait de ce prisme, le monde des adultes inflige à l’esprit d’enfance un filtre, une barrière qui empêchent le libre accès aux textes. Dès lors, la lecture de ces manuels étonne par la somme des injonctions proférées. Pour la séance de fabrication de l’affiche, les mots d’ordre abondent : « préparez votre équipe », « formez votre groupe », « réunissez votre matériel », « prenez des notes ». Impératifs sommaires, ces consignes illustrent une pédagogie du coup de semonce qui s’oppose à l’objectif d’autonomie que préconisent les textes officiels. Hantés par l’implication du temps présent, les exercices proposés ne tolèrent aucun écart, n’admettent nulle rêverie. Devenu simple exécutant, l’élève entre dans un cadre protocolaire dont il est l’agent surveillé. L’école se fait antichambre de la cité idéale, laboratoire du citoyen fonctionnel.

Qui vide l’école de sa finalité, ouvre des prisons !

Fondamentalement, le scandale de ces ouvrages pose la question de la finalité des apprentissages comme celle de la fonction du collège. Qu’est-ce qu’un manuel ? Étymologiquement, le terme de manuel vient d’un mot latin qui désigne un livre que l’on prend à la main. Là est la finalité de toute culture, qui est acquisition d’un savoir personnel qu’on emporte avec soi. Là est le but de l’école qui consiste à donner à chacun des connaissances qui permettent l’édification d’un jugement. Or ce n’est pas en imposant des inquiétudes idéologiques et sociales et des remèdes hâtifs que l’on éduquera à l’indépendance des esprits. Car qui sait, après tout, de quoi demain sera fait ? N’est-elle pas vaine, cette instruction qui demeure en prise constante avec l’aléatoire présent ?


Par la formation au jugement intellectuel, l’écolier fait son initiation à la vie


Enfant lisant un livreLa culture, si elle est large, indéterminée et riche, est le meilleur viatique pour l’avenir de nos enfants. La liberté n’est pas slogan que l’on décrète, mais chemin que l’on emprunte. C’est en entrant dans la démarche de la formation du jugement intellectuel qui est le but de l’apprentissage que l’écolier fait son initiation à la vie. Face au livre, l’enfant vit une aventure de l’esprit qui lui fait éprouver des choix, des risques et des joies. Fictionnelle, cette initiation est sociale par elle-même, en ce que le savoir lie l’élève à ses contemporains comme à ses prédécesseurs. Comprendre est un acte qui distingue, associe et unit. Plutôt que d’édifier à toute force un apprenti citoyen, les manuels scolaires feraient mieux de songer à former des lecteurs. Que l’on commence par connaître, on n’en jugera que mieux après.

Éducation et citoyenneté : échec et mat

« Il serait puéril », disait Jaurès « d’essayer d’inculquer, aux esprits, selon l’ombre fuyante des événements ou les vicissitudes d’un gouvernement d’un jour, telle ou telle formule passagère. » Par son utopique projet, le Ministère de l’Éducation nationale se comporte en enfant. Il faut avoir été dans ces classes où l’on a imposé des minutes de silence et des journées citoyennes : déplacées, ces tentatives n’engendrent que surprise, mépris et transgression. A l’école, on n’aime pas les prédicateurs car on attend du professeur qu’il soit un maître. Et le jeu déplaît en cours car l’enfant doit choisir entre sa propre « barbarie » et l’apprentissage régulé de la raison. Les événements passent, la culture demeure. Privée du regard de cette dernière, l’Histoire s’impose sans vérité et paraît vouée à sa triste réitération. Le collège que nous préparent ces affligeants manuels est un lieu dénué de sens, promis à l’ennui, à la désertion et au délit : ce n’est pas avec des ciseaux et de la colle que l’on fait un citoyen. Notre monde n’a nul besoin de techniciens, il en est trop envahi. Et la société que nous annoncent cette réforme et ces manuels, où s’atrophient savoirs et exigences, semble bien devoir n’être qu’une République de cancres.

Olivier Gosset
Professeur de Lettres en collège
et classe préparatoire à Lyon et parent d’élèves

 

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