Daech en Libye

Malgré l’accord conclu avec la Turquie, les migrants ne cessent d’affluer en Europe. En effet, dans le chaos de l’après Khadafi et sous la pression de Daech, la Libye ne contrôle plus ses frontières, ce qui laisse le champ libre pour les réfugiés africains fuyant leur pays. L’avenir de la Libye mais aussi de la sécurité de l’Europe qui s’alarme des prises de positions de Daech de l’autre côté de la Méditerranée est suspendu à l’aboutissement ou non du difficile chemin d’unification politique du pays.

Les récents naufrages de navire de migrants en Méditerranée centrale, véritables drames humanitaires, remettent la Libye sur le devant de la scène internationale. Sur l’antenne d’Europe 1 il y a un mois, le directeur de l’agence FRONTEX notait que la météorologie plus clémente du printemps risquait de s’accompagner d’une reprise d’activité des passeurs : «On peut penser que l’accord entre la Turquie et l’Union européenne a fait diminuer les flux dans la Méditerranée orientale, mais maintenant, ce que l’on observe, c’est une augmentation de 80 % des arrivées de migrants clandestins de la Libye vers l’Italie». C’est que, comme les États en échec gouvernemental du Moyen-Orient ou de la Corne de l’Afrique, la Libye échoue dans l’exercice de ses responsabilités régaliennes.

Après Kadhafi : un pays, deux parlements et de multiples milices

Il faut reconnaître qu’après la chute de Kadhafi survenue en octobre 2011, la Communauté internationale – singulièrement les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne, principaux instigateurs de cette chute – peine à aider les autorités libyennes à reconstruire leur pays, agrégat de tribus de Cyrénaïque, de Tripolitaine et du Fezzan. Elle qui avait su adopter la Résolution 1973 des Nations Unies, autorisant le recours à la force contre le régime de Kadhafi et à l’origine de l’intervention militaire occidentale de 2011, n’a pas trouvé les moyens d’empêcher le pays de s’enfoncer dans le chaos une fois le pouvoir de Kadhafi défait. Au point qu’en août 2014, alors que les ambassades rapatriaient diplomates et ressortissants dans un contexte sécuritaire délétère, les Libyens se retrouvaient avec deux parlements, le Congrès général national (CGN) installé à Tripoli depuis les élections de juillet 2012, et la Chambre des représentants (CDR) repliée à Tobrouk dans la foulée des élections de juin 2014, chacun disposant de milices partisanes et d’appuis extérieurs (Turquie, Soudan et Qatar pour le CGN, Égypte et Émirats arabes unis pour la CDR). Simultanément, l’effondrement de la production d’hydrocarbures – divisée par 4 entre 2011 et 2015 – conjugué à la chute des cours du pétrole portait un coup dur à l’économie nationale, et le PIB par habitant passait de 13 600 $ en 2012 à 4 800 $ en 2015. Sur un corps vivant aussi meurtri, la gangrène ne pouvait que se développer rapidement : l’État islamique – Daech – s’installait en octobre 2014 à Derna, puis à Syrte quatre mois plus tard.

Entretien avec l’amiral Jacques LANXADE, ancien chef d’État-Major des armées

 

Un gouvernement d’union nationale qui manque de légitimité

Pourtant, avec l’accord de Skhirat (près de Rabat au Maroc) signé en décembre dernier, une embellie se profile. Sous l’égide de l’ONU, un dialogue politique a pu s’établir entre les factions rivales de l’Assemblée basée à Tobrouk reconnue par la communauté internationale et le Congrès général national de Tripoli, ainsi qu’avec des hommes politiques et des représentants de la société civile. Cette rencontre a permis de faire émerger un gouvernement d’union nationale confié à un homme d’affaires né en 1960 à Tripoli, M. Fayez el-Sarraj1. Les conditions rocambolesques de son installation dans la capitale montrent combien cette avancée est fragile. Arrivé par surprise le 30 mars par la mer – car le gouvernement de Tripoli tenait l’aéroport –, M. Sarraj, accompagné de six autres membres du conseil présidentiel, l’instance dirigeante de ce nouveau gouvernement, a pris ses quartiers dans la base de la marine libyenne, avant d’être assuré de l’accueil des milices locales puis d’engranger les premiers ralliements de la Banque centrale libyenne, de la Compagnie nationale du pétrole et de l’assemblée des Oulémas de Tripoli. Quatre semaines supplémentaires lui ont été nécessaires pour prendre le contrôle des bâtiments de huit ministères. Mi-mai, il n’a toujours pas obtenu la confiance de l’ensemble des membres de la Chambre Des Représentants.

La course entre Sarraj et Haftar dans la lutte contre Daech

L’une des difficultés qui se présente aujourd’hui à M. Sarraj réside dans le devenir du général Khalifa Haftar, cet officier de l’armée de Kadhafi, prisonnier des Tchadiens puis récupéré par les États-Unis dans les années 90, de retour en Libye en 2011 pour soutenir l’insurrection. Haut gradé, probablement l’un des mieux placés pour reconstruire l’armée libyenne à condition que les milices acceptent de s’effacer, entretenant des liens privilégiés avec la CDR, en confrontation depuis mi-2014 avec les milices islamistes proches du CGN, il peut être perçu par ses adversaires comme partenaire des Américains. Son ambition affichée de défaire l’État islamique à Syrte prend de vitesse le gouvernement de M. Sarraj qui fait de l’éradication du mouvement djihadiste un de ses principaux objectifs politiques de court terme.


L’un des principaux défis pour El Sarraj est de réussir à anéantir Daech sans dépendre d’une aide extérieure


L’Occident a-t-il encore une carte à jouer ?

Fayez el-Sarraj
Fayez el-Sarraj.

Et c’est là une deuxième difficulté pour M. Sarraj, soumis à la pression des capitales européennes inquiètes de l’implantation de Daech à moins de 500 km de leurs côtes méridionales : comment anéantir Daech en Libye sans devoir dépendre d’une aide militaire extérieure ? Début avril, devant la Commission de la défense nationale, le ministre de la défense, M. Le Drian, reconnaissait : «Pour conclure en ce qui concerne la Libye, il nous faut encore poursuivre la lutte contre Daech. Il nous faut aussi nous tenir prêts à répondre à toute demande éventuelle d’aide internationale que viendrait à formuler le gouvernement d’union nationale, et ce par différents canaux : la mission de l’ONU en Libye, la mission d’assistance internationale à la Libye initiée par les Italiens (…), ou en mobilisant des moyens européens (…). Certes, M. Fayez el-Sarraj nous dit qu’un soutien occidental marqué aurait pour effet de le déstabiliser, mais il n’exclut pas qu’il ait besoin d’appui, y compris pour la sécurité de son gouvernement».

On l’a compris, M. Sarraj se méfie des bons offices des capitales occidentales. On ne saurait trop lui en faire grief, car voilà un quart de siècle que les États-Unis et leurs alliés multiplient l’usage de la force dans l’arc de crise islamiste – du Golfe de Guinée à l’Afghanistan – avec des armements de plus en plus sophistiqués, à des coûts toujours croissants, sans parvenir à y faire émerger des sociétés durablement pacifiées. Cette défiance devrait nous interpeller : que manque-t-il donc à notre politique étrangère qui fait que nos offres d’aide militaire sont aujourd’hui poliment déclinées ?

Emmanuel Beaupré

 


1 – Désigné Premier ministre de Libye en décembre 2015, il est né le 20 février 1960 à Tripoli. Son parcours est atypique. Il a travaillé dans la Caisse d’Assurance Sociale avant d’être conseiller dans un bureau d’architecture. Sa carrière politique a commencé comme membre du Comité de Dialogue National le 4 août 2014 puis il a été élu à la Chambre des Représentants de la ville de Tripoli. Fayez el-Sarraj appartient à une grande famille libyenne : son père Mustapha était membre au Parti du Congrès et partenaire politique de leader politique Bachir Saadawi. Entre 1956 et 1969, durant la Monarchie, Mustapha Al-Sarraj a dirigé le ministère de l’Éducation, de l’Agriculture, et de l’Économie. Voir sa biographie.

 

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