Portique romain à Amman, en Jordanie

Le 19 avril dernier, lors de sa visite à Amman, le Président de la République annonçait une aide française à la Jordanie de près d’un milliard d’euros pour les trois années à venir. Cette aide semble en effet bien nécessaire face aux menaces et aux urgences auxquelles la paisible Jordanie est quotidiennement confrontée, alors qu’elle assume les sinistres conséquences de la plupart des plus violentes crises politiques et humanitaires de la région. Pourtant, ce petit royaume arabe de 7 millions d’habitants qui côtoie la Terre Sainte si douloureusement fragmentée, l’Irak déchiré ou encore la très chaotique Syrie ne fait pourtant pas bien souvent la une de la presse française ; sans oublier ses 744 km de frontières communes avec la sulfureuse et néanmoins inévitable Arabie Saoudite.

Le sort du Royaume Hachémite intéresse assez peu les Français, à l’exception bien sûr des images de papier glacé du Roi Abdallah et de sa très belle et moderne épouse Rania dans Paris Match. Les Français n’y voient bien souvent que les vestiges de l’épopée de Peter O’Toole ou le décor non moins épique de l’Arche perdue.

Le miracle que constitue pourtant cet îlot de paix dans un Moyen-Orient à feu et à sang mérite un peu plus d’égards, tant il est porteur d’espoir pour la région, si fragile qu’il soit.

La subsistance même de cet État, créé de toute pièce au lendemain de la Grande Guerre, relève déjà du miracle. Il représente en effet la dernière trace vivante des promesses de grandeur faites par les Anglais au chérif de la Mecque, Hussein Ibn Ali, gardien des lieux saints, descendant en ligne directe de Hachem, arrière grand père du prophète et roi du Hedjaz. Les Britanniques lui avaient offert en 1916 de régner sur un grand royaume arabe qui aurait englobé la péninsule arabe et le Levant, d’Aden à Alep, pour l’inciter à mener la Grande révolte arabe contre l’autorité stambouliote de la Sublime Porte. Des royaumes du Hedjaz, de Syrie, d’Irak et de Jordanie confiés à ses enfants ne subsiste en effet que le dernier, tandis que les conquêtes wahhabites, les coups d’états et les assassinats ont mis fin au règne des autres descendants d’Hachem.

Désert du Wadi Rum en Jordanie
Désert du Wadi Rum – Photo Bernard Gagnon / Wikimedia Commons.

 
Territoire très aride, sans ressources naturelles notables et peu peuplé, le plus petit des royaumes hachémites s’est construit en dépit des contradictions d’une population hétérogène : agrégat de vagues d’immigration plus ou moins massive, refuge idéal pour les peuples fuyant les terres voisines souvent plus généreuses mais agitées de guerres et de massacres confessionnels ou politiques qui émaillent l’histoire de la région. Après les vagues de Tcherkesses venus des Balkans, d’Arméniens venus de Turquie, ou de Maronites du Liban, ce sont surtout les Palestiniens fuyant l’expansion israélienne sur leurs terres qui ont pris la nationalité jordanienne au point de représenter près de 60 % de la population du pays. Pour rester au cœur de l’équation politique jordanienne, la monarchie s’est appuyée sur la supériorité des anciennes tribus sunnites transjordaniennes tout en jouant une politique d’ouverture contrôlée en direction de ces vagues hétéroclites de réfugiés. A l’égard de la “minorité majoritaire” palestinienne en particulier, la Jordanie a exercé une politique d’intégration ambiguë et parfois très ferme comme en témoigne l’épisode sanglant de septembre 1970, dit “septembre noir”1. Ainsi, la monarchie jordanienne a su rester maîtresse du destin de son petit territoire tout en se rendant indispensable sur la scène politique et diplomatique régionale.

Pragmatique avant toute chose, la politique jordanienne à l’égard de ses voisins est le fruit de cette conscience aiguë de ses fragilités intérieures. Largement dépendants de l’aide économique extérieure, notamment américaine mais également arabe et en particulier saoudienne, les souverains jordaniens continuent de jouer la carte de la paix avec Israël, après les accords d’octobre 1994, malgré les violations continues par Tel-Aviv de ses engagements. Ils n’en défendent pas moins, généralement avec raison et esprit de conciliation, les intérêts de la partie palestinienne dans les sempiternelles tractations du processus de paix.

C’est en vertu de cette tradition pragmatique que la Jordanie est parvenue une nouvelle fois à survivre au Printemps arabe et aux conflits syriens et irakiens.

Le Printemps arabe a été accueilli avec une certaine inquiétude par la monarchie hachémite mais avec bien moins de fébrilité que la monarchie saoudienne ou le régime syrien. L’Arabie Saoudite s’est jusqu’à très récemment contentée de dissimuler, sous le vernis cosmétique de quelques fausses réformes, des séries de mesures démagogiques s’appuyant sur la redistribution de sa manne pétrolière. Quant à Bachar el-Assad, il a répondu à la contestation par une des répressions les plus sévères que la région ait jamais connue, plongeant son pays dans la guerre civile. Si les réformes entamées par le Roi Abdallah de Jordanie en 2011 ont un peu marqué le pas depuis 2013, elles ont permis au pouvoir de sortir indemne, voire renforcé, de cette intense période de revendication. Le Premier ministre Abdullah Ensour, nommé en 2012, est parvenu à rétablir la stabilité du gouvernement tout en faisant aboutir fin 2015 et début 2016 plusieurs des réformes commencées en 2011 : loi sur la décentralisation, loi sur les partis politiques, la loi électorale et le découpage des circonscriptions. Ensour a par ailleurs réussi à faire adopter des réformes structurelles peu populaires – comme celles sur la fiscalité, la baisse des subventions, le contrôle de la dépense publique – mais absolument nécessaires pour sécuriser les financements internationaux comme ceux du FMI (2 milliard de dollars sur 2012-2015).

La principale source d’opposition, l’organisation des Frères musulmans jordaniens et sa branche politique, le Front d’Action islamique (FAI), a été largement contenue, grâce à un dialogue jamais interrompu et une politique restée très ferme. Après avoir cherché à susciter des alternatives aux Frères musulmans, les autorités jordaniennes ont récemment décidé de changer de méthode en opérant le 13 avril dernier un tour de vis sécuritaire. Elles ont en effet fait fermer par la force les 39 sièges ou bureaux de la confrérie et les 19 sièges officiels du FAI et ont cherché à reprendre le contrôle des structures même du mouvement. Aucun Frère n’a cependant été arrêté lors de ces opérations, et l’absence de réaction notable de la confrérie témoigne de la faiblesse actuelle d’un mouvement que le gouvernement ne juge finalement pas nécessaire de bannir. Déjà largement divisés entre pro-Palestiniens et Transjordaniens, ou entre radicaux et libéraux, les Frères musulmans de Jordanie ont par ailleurs vu leur crédibilité et leurs espoirs de lendemains qui chantent largement engloutis par les revers de leurs homologues de Syrie et d’Égypte.

La stabilité de la Jordanie reste toutefois fragile. La lutte contre Daech et la participation aux coalitions au Yémen, en Irak et en Syrie accentuent l’exposition du régime à la menace terroriste. Près de 1 500 combattants jordaniens ont rejoint les rangs des djihadistes de Syrie et d’Irak. La faiblesse de la croissance, à 2,5 % en 2015 (pour 7,5 % en 2005), la montée du chômage, désormais à 13 % de la population active, et la dette publique atteignant 90 % du PIB sont autant de fragilités économiques que l’afflux de réfugiés irakiens et surtout syriens menace d’aggraver dangereusement. Les plus de 630 000 réfugiés syriens enregistrés par le HCR (1,4 million de réfugiés en tout selon les autorités locales), dont la situation se dégrade dramatiquement, pèsent sur les infrastructures saturées de la Jordanie qui subit d’importantes pénuries d’eau et une grave crise énergétique.

Camp de réfugiés de Zaatari en Jordanie
Camp de réfugiés de Zaatari – Photo Foreign and Commonwealth Office / Wikimedia Commons

 
Plus que jamais, la Jordanie sait qu’elle se doit de mener une politique réaliste sur la scène régionale pour survivre à cette crise. Le règlement de la question syrienne est donc une priorité aux yeux du régime jordanien qui œuvre activement à la reprise d’un dialogue entre Al Assad et l’opposition.

Tout en renforçant son alliance avec les États-Unis, alors qu’Obama a annoncé 3 milliards de dollars d’aide pour la période 2015-2017, et en resserrant ses liens avec les monarchies du Golfe qui ont apporté au royaume hachémite plus de 5 milliards de dollars d’aide-projet en 2012-2016, le Roi Abdallah se rapproche de la Russie dont il apprécie l’engagement en Syrie, mais aussi de l’Irak avec qui il essaye de renforcer sa coopération pour lutter contre Daech.

La Jordanie souhaiterait se rapprocher également de l’Iran avec qui des relations cordiales sont entretenues, notamment grâce à des intermédiaire irakiens, mais évite de trop manifester son soutien à Téhéran pour ne pas froisser son parrain saoudien.

Enfin, le souverain hachémite qui voit dans l’anéantissement des groupes djihadistes mais également dans l’affaiblissement de la mouvance politique islamiste une priorité structurante à son action, tant sur le plan intérieur que sur la scène régionale, soutient le retour de l’Égypte de Sissi dans les négociations internationales et dans le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens en particulier. Le roi Abdallah est en effet, et non sans raisons légitimes, intimement convaincu qu’un règlement du conflit israélo-palestinien serait la plus sûre des victoire contre l’essor islamiste dans le monde.

En tant que gardien officiel des lieux saints musulmans de Jérusalem, et en tant que souverain d’une population à majorité palestinienne, le roi Abdallah se considère, même si la Jordanie a officiellement renoncé depuis octobre 1994 à toute prétention territoriale sur la Cisjordanie, non pas comme un seul observateur au processus de paix mais bien comme un État partie à la solution. Si la défense des intérêts palestiniens par la Jordanie a souvent pu être ambiguë au cours de cette histoire douloureuse et complexe, et que ses objectifs ne recouvrent pas nécessairement ceux d’une souveraineté palestinienne pleine et entière, il n’en reste pas moins que ce pays est un des seuls acteurs à avoir un intérêt politique vital à la résolution du conflit israélo-palestinien.

Au regard de ces enjeux et des dynamiques régionales, soutenir la menacée mais tenace monarchie hachémite apparaît aujourd’hui comme une nécessité absolue pour quiconque aspire à plus de stabilité pour la région, tant cet îlot de paix relative est miraculeux et fragile et tant les raisons d’espérer en l’avenir de la paix se font rares.

On peut en conclure que François Hollande ne se trompe pas lorsqu’il affirmait devant le roi Abdallah de Jordanie il y a quelques jours encore : «Si nous voulons permettre que le Moyen-Orient ait un avenir, il faut que les pays les plus riches prennent conscience qu’assurer votre propre croissance, votre propre développement, c’est assurer aussi leur propre sécurité». Ce petit milliard d’euros promis sur trois ans par la France à la Jordanie ne paraît dès lors pas, pour une fois, une dépense inutile à cet égard…

Alexis Créac’h

Photo : Jean-Pierre Dalbéra / Wikimedia Commons

 


1 – Le 15 septembre 1970 (septembre noir), l’armée jordanienne attaque les camps palestiniens installés en Jordanie, pour contrer l’influence grandissante du Fatah de Yasser Arafat, implanté en Jordanie depuis la fin de la Guerre des six jours et la perte de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie. Voir article annexe « La Jordanie », dans Les clés du Moyen-Orient.

 

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