La tunique du Christ

C’est à l’occasion de l’Année de la Miséricorde décrétée par le pape François que l’évêque de Pontoise, Mgr Stanislas Lalanne, et «Gardien de la Sainte Tunique», a décidé d’une ostension exceptionnelle du vêtement. Considérée comme une «relique» de la Passion, la Sainte Tunique, conservée à Argenteuil depuis plus de douze siècles, fut, selon la Tradition, le dernier vêtement porté par le Christ.

Cette tunique, qui était à l’origine d’une seule pièce, «inconsutile», correspond à la description qui en est faite dans l’Évangile selon saint Jean (Jn 19, 23-24) : «Quand les soldats eurent crucifié Jésus, ils prirent ses habits ; ils en firent quatre parts, une pour chaque soldat. Ils prirent aussi la tunique ; c’était une tunique sans couture, tissée tout d’une pièce de haut en bas. Alors ils se dirent entre eux : « Ne la déchirons pas, désignons par le sort celui qui l’aura. » Ainsi s’accomplissait la parole de l’Écriture : ils se sont partagé mes habits ; ils ont tiré au sort mon vêtement. C’est bien ce que firent les soldats.»
La Sainte Tunique est exceptionnellement exposée depuis le 25 mars jusqu’au 10 avril 2016 en la basilique Saint-Denys d’Argenteuil. Pour Mgr Lalanne, «ce vêtement est le témoignage concret de la miséricorde du Christ, mort sur la croix pour le pardon de nos péchés» rapporte Édouard de Mareschal dans Le Figaro.

De Jérusalem à Argenteuil, le cadeau de Charlemagne à sa fille

«Les premières communautés chrétiennes la considèrent comme une relique d’une immense valeur, résume Thibaut Dary, responsable de la communication pour l’ostension 2016. Mais elle va quitter Jérusalem et traverser les siècles pour se trouver en possession de l’impératrice Irène de Constantinople au début du IXème siècle, sans que l’on sache par quel itinéraire précis ni à quelles dates» lit-on dans Famille Chrétienne. La Tunique aurait ensuite été offerte par l’impératrice comme cadeau diplomatique à Charlemagne lors de son sacre comme empereur d’Occident.

Ce dernier confie ensuite la Sainte Tunique au monastère d’Argenteuil dont sa fille Théodrade est prieure. «La relique n’en bougera pas durant douze siècles. Dissimulée dans un mur du monastère pour la protéger des invasions vikings, longtemps oubliée, redécouverte à l’occasion de travaux au Moyen-Âge, elle devient objet de vénération : les hommes d’Église, les rois de France et le peuple des croyants viennent s’agenouiller devant elle», résume le site internet dédié à l’ostension.

Pendant la tourmente révolutionnaire

«Le 10 novembre 1793, le culte catholique est aboli par la Convention. Les biens précieux des églises doivent être déposés auprès des municipalités» révèlent Pierre Ducourret, vice-président de la société Historique et Archéologique d’Argenteuil et du Parisis, ainsi que Robert Montdargent, ancien député et maire d’Argenteuil, dans une conférence du 14 septembre 2012 sur le thème : La fabuleuse histoire de la Sainte Tunique. «Le 18 novembre 1793, l’abbé Ozet (1749-1816), curé d’Argenteuil, enlève la Tunique de sa châsse. Il la coupe en plusieurs morceaux et les cache en partie dans son jardin et en partie chez des paroissiens fidèles. […] L’abbé Ozet est incarcéré du 4 mars 1794 au 30 janvier 1795. Dès sa libération, l’abbé exhume le précieux trésor caché dans son jardin et chez des paroissiens. Quelques morceaux sont malheureusement égarés, mais le vêtement est recousu» indique l’étude de Pierre Milliez1. C’est la raison pour laquelle le vêtement proposé à la vénération des fidèles n’est pas tout à fait complet.

Ce qu’en dit la science

Comme le rapporte Metronews, «il n’y a pas de preuve absolue que la sainte Tunique soit bien «le vêtement de la Passion du Christ», admet le diocèse de Pontoise sur le site consacré à l’événement. Mais le vêtement a été passé au crible par de nombreux scientifiques depuis le XIXème siècle, et plusieurs études peuvent être mises à son crédit. La Sainte Tunique d'ArgenteuilIl est ainsi notamment apparu, fait valoir le diocèse, que sa matière, en laine de mouton, sa teinture ou sa méthode de tissage correspondent aux pratiques en vigueur en Syrie et au Nord de la Palestine dans les premiers siècles de notre ère.» «Fait notable,» ajoute Édouard de Mareschal, «le sang retrouvé sur la tunique appartient au même groupe AB que celui présent sur le Linceul de Turin et le Suaire d’Oviedo.» Or l’étude hématologique de ces trois «reliques» révèle qu’il s’agit «de trois sangs humains de groupe sanguin identique et rare : 3 % en France, 10 à 15 % au Moyen Orient, 7 % au niveau mondial», selon l’article de Fernand Lemoine dans l’encyclopédie chrétienne en ligne Ebior.

«En 2004 toutefois», précise Metronews, «une datation au carbone 14 a jeté un froid en concluant que la tunique avait été tissée entre 530 et 640. Mais le diocèse relativise cette technique en soulignant qu’elle « manque de fiabilité pour les tissus anciens dont on connaît mal les états de conservation au cours des siècle ».» En effet, la dissimulation de la Tunique dans un jardin pendant plusieurs années sous la Révolution l’a mis en contact prolongé avec des matières organiques, ce qui altère l’examen du tissu au carbone 14. Enfin ajoute Europe 1, «les scientifiques y ont aussi retrouvé deux pollens n’existant qu’en Palestine (le pistachier et le tamarin)».

Comme les autres «reliques» de la Passion du Christ, la Sainte Tunique reste une énigme et un défi pour la science. L’Église ne s’est donc jamais prononcée officiellement sur son authenticité. Reprenant les mots de Benoît XVI à propos du Linceul de Turin, Mgr Stanislas Lalanne parle de la Sainte Tunique comme d’une «icône», «un signe, pour nous chrétiens, que le Christ s’est engagé jusqu’au bout, jusqu’au don total de lui-même», ainsi qu’une «invitation au pardon» en cette année de la Miséricorde.

Marie-Pierre Roux

 


1Pièces à conviction du Messie d’Israël, Pierre Milliez, Decitre, 2015, pp. 90-91.

 

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