Femme musulmane à la mode islamique

Folle quinzaine dans la mode islamique ! Depuis que plusieurs grandes marques de vêtements – Dolce & Gabbana, H & M, Uniqlo, Mango ou encore Marks & Spencer – ont dévoilé leurs nouvelles collections à l’attention des femmes musulmanes désireuses d’être élégantes tout en restant pudiques, les déclarations outrées et outrancières fusent de toute part.

Mardi 30 mars, Laurence Rossignol, la Ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes, a établi un parallèle incroyablement maladroit entre les femmes qui choisissent librement de porter le voile et des «nègres afr… (sic) des nègres américains qui étaient pour l’esclavage» lors de son entretien avec Jean-Jacques Bourdin sur RMC. Le même jour, Pierre Bergé, à la tête de la maison Yves Saint-Laurent, exhortait ces marques de vêtements à plus de désintéressement : «Renoncez au fric, ayez des convictions» rapporte La Tribune. Samedi 2 avril, Élisabeth Badinter, intouchable égérie féministe, a appelé « au boycott de ces marques » dans une tribune accordée au journal Le Monde. Le même jour, toujours dans Le Monde, Gilles Clavreul, délégué interministériel chargé de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, qualifie les choix commerciaux des marques incriminées de « noces barbares du cynisme marchand et de la bigoterie » ; condamnation confirmée le lendemain par Jean-Luc Mélenchon sur RTL : «Ça revient à valider le point de vue religieux le plus obscurantiste».

Enfin, lundi 4 avril, le Premier ministre Manuel Valls, lors d’une table ronde sur l’islamisme et le populisme, a déclaré «ce que représente le voile pour les femmes, non ce n’est pas un phénomène de mode, non, ce n’est pas une couleur qu’on porte, non : c’est un asservissement de la femme» relaie FranceTVInfo. Si l’on en croit toutes ces déclarations, les marques de vêtements qui se lancent dans la « mode pudique » à destination des femmes musulmanes ne sont que d’infâmes suppôts de Mammon, lui-même au service de cet abominable instrument de torture des femmes : le voile, le hijab, le burkini (maillot de bain ultra couvrant).

Plusieurs interrogations s’imposent. Le Premier ministre de la République française est-il à même de définir ce qu’est le voile islamique ? N’est-ce pas très imprudent de sa part de statuer de manière si tranchée sur ce qu’est le voile islamique ? Est-ce bien respecter le principe de laïcité ? (on a pu se poser la même question au moment de son invitation à prendre ses responsabilités adressée au cardinal Barbarin dernièrement). Ensuite, ces prises de position peuvent-elles être perçues autrement que comme extrêmement insultantes et caricaturales vis-à-vis de la nombreuse population musulmane française ?

Foulards islamiques

 

Une pétition réclamant la démission de la ministre a recueilli 35 000 signatures en quelques jours, révèle TV5Monde, et la Ligue française des femmes musulmanes a adressé une lettre ouverte à la ministre, dénonçant «cet engouement envers et surtout contre la femme musulmane [qui] occulte complètement sa liberté de penser, sa capacité de choisir sa religion et ses vêtements, et surtout : son humanité et son intelligence» indique le quotidien musulman SaphirNews. De même, la journaliste et militante française Rokhaya Diallo n’a pas manqué de s’insurger dans Jeune Afrique contre ce non-respect du droit des femmes : «Et pour moi, la première victoire des femmes est de pouvoir disposer de leur corps librement. (…) Elle [la ministre du Droit des femmes] manque de respect à ces femmes qui font le choix de porter le foulard : elle ne considère pas que leur droit à s’habiller comme elles le souhaitent soit un droit», tout en renvoyant la ministre à ses cours d’histoire de l’esclavage…

On ne peut que s’étonner de voir associer absolument et sans nuance le voile islamique à un asservissement. Les pays où le voile, le hijab, le niqab ou la burka sont catégoriquement et de manière oppressive imposés aux femmes ne sont pas la majorité. Le fait de porter le voile est donc pour la majorité des femmes musulmanes un choix ou un héritage culturel et religieux assimilé, lié à la très respectable notion de pudeur. Il est très intéressant de noter que c’est bien la France qui se manifeste le plus bruyamment sur la question, quand les grands médias américains et européens ne semblent pas s’en offusquer. Au contraire, le journal allemand Zeit Online, relayé par Courrier International, s’étonne des déclarations de Laurence Rossignol, en relevant tout d’abord que « de grandes quantités de burkinis sont déjà vendues dans les régions musulmanes du monde » et que c’est «plutôt la preuve que des musulmanes assumées veulent participer aux sociétés occidentales. (…) Une société libre doit supporter une femme couverte», pointant du doigt un «féminisme mal compris».

Car enfin, ces femmes musulmanes n’existent-elles pas ? N’y a-t-il aucune possibilité d’allier vêtement traditionnel héritier d’une tradition spirituelle à l’élégance et la beauté ? Un article de 2007 de Nathalie Devisalles sur la mode du foulard rappelait dans Libération que «les élégantes du Caire [portaient] le foulard Hermès à la mode islamique» et que le hidjab en sa «version bicolore avec une sorte de chignon (…) peut être extrêmement gracieux, (…) plus ou moins inspiré de la mode algérienne «zine oua dine» (beauté et religion) portée par les jeunes Algéroises de la classe moyenne, avec jean et maquillage.» Geneviève de Fontenay, l’ancienne et illustre patronne des Miss France, a elle-aussi salué l’élégance de ces tenues, rapporte le magazine de mode et beauté Grazia : «Certaines de ces tenues sont très classe et me conviendraient très bien ! (…) Moi, je les soutiens, ces femmes musulmanes ! Quand on voit la mode française avec ces jeans troués et rapiécés, tout cet exhibitionnisme, soyons au moins tolérants. Ces femmes sont souvent très belles et ont le droit de se mettre en valeur.» Comme ces vêtements élégants ne s’adressent certainement pas aux djihadistes et aux salafistes, on peut même se permettre de penser que cet investissement de la mode sur le voile ou le hijab pourra contribuer à l’émancipation des femmes qui les portent par tradition.

Fille en short

Car quelle est en réalité l’émancipation que la société occidentale se targue de proposer aux femmes du monde entier ? Rokhaya Diallo n’a-t-elle pas raison d’être consternée par les raccourcis simplistes de la ministre : «Quand elle dit «plus les droits des femmes avancent, plus les jupes raccourcissent», c’est quand même incroyable de dire cela quand on occupe une telle fonction ! Notre émancipation passerait donc par l’exhibition de notre corps ?» Sur RMC, la ministre «a affirmé voir un lien «entre la tenue des femmes et leurs droits», expliquant que l’enjeu est «celui du contrôle social sur le corps des femmes» rapporte encore Grazia. Mais quelle hypocrisie quand on voit la marchandisation du corps nu de la femme dans la publicité1, la pornographie galopante, gratuite et omniprésente et même la suppression du délai d’une semaine de réflexion avant une IVG, pour empêcher la femme d’avoir accès à sa propre conscience et à son propre corps par elle-même et non sous la pression sociale !

Ne retrouve-t-on pas plutôt le contrôle social du corps de la femme dans les propos de Pierre Bergé rapportés par La Libre Belgique : «Dans la vie, il faut se ranger du côté de la liberté. Il faut au contraire apprendre aux femmes à se dévêtir, à se révolter, à leur apprendre à vivre comme la plupart des femmes dans le monde entier» ? Quelle est cette liberté qui oblige la femme à s’exhiber et qui cela intéresse-t-il tant si ce n’est le Dieu argent que Pierre Bergé accuse certaines marques d’adorer ? Et comme la femme semble ignorante de sa propre liberté et de son émancipation pour que de bons apôtres déploient tant de trésors d’impudicité pour l’y contraindre !

On ne peut que saluer l’intervention de la sénatrice franco-turco-israélienne EELV Esther Benbassa, une des rares personnalités politiques à s’être opposées à cette réduction de la pensée : «Ces questions me préoccupent depuis longtemps. J’enseigne l’histoire des religions à l’École Pratique des Hautes Études. Les propos employés par Laurence Rossignol m’ont heurtée. (…) Et je suis aussi agacée par ce prétendu féminisme, éculé, donneur de leçons, auquel on assiste ces derniers temps. Nous devons accepter la globalisation et la diversité qu’elle induit. Jamais on n’aurait un tel débat à Londres ! Je suis opposée au port du voile contraint, en France comme en Arabie Saoudite ou en Iran. Mais je dénonce aussi l’injonction de séduction faite aux femmes qui peut aussi être aliénante. Elles doivent répondre à des normes esthétiques imposées par le marketing, les revues, souvent par le regard des hommes. L’extrême minceur, l’encouragement à la chirurgie esthétique pour se fondre dans un moule sont aussi une forme de diktat pour certaines femmes. (…) Les jeunes musulmanes qui veulent porter des tenues élégantes, celles justement qui sont ciblées par les enseignes de mode sont tout sauf des salafistes. Elles sont très en phase avec le monde moderne. Elles souhaitent se vêtir en respectant ce qu’elles considèrent comme de la pudeur. Au nom de quoi devrait-on leur interdire ? Va-t-on aussi s’en prendre aux femmes juives orthodoxes qui portent des tenues couvrantes ? La loi de 1905 n’interdit pas de se promener dans la rue avec un voile, pas plus qu’avec une perruque ou une kippa !» rapporte L’Express. La sénatrice estime également que «le voile n’est pas plus aliénant que la mini-jupe»…

Enfin, cette peur du voile de la classe politico-médiatique française, cet étrange unisson sur la question, résonnent en réalité comme un aveu d’échec de la politique française d’intégration des immigrés. D’où cette peur panique du signe religieux, vu comme un ennemi de l’intégration et du laïcisme à la française, qui ne sait plus dialoguer avec les religions, à plus forte raison avec l’Islam, religion laïque par excellence, car elle porte en elle une loi qui régit toute la vie courante, le temporel comme le spirituel. Cette peur vient aussi du constat que dans certains quartiers des villes de France, certaines femmes et jeunes filles sont effectivement contraintes de porter le voile, car dans ces territoires perdus de la République, la charia a remplacé l’état de droit. Dans une France qui s’est coupée de son identité historique et culturelle chrétienne, les identités fortes font peur. Comme le souligne le sociologue, enseignant, essayiste et chroniqueur québécois Mathieu Bock-Côté dans Atlantico, «la question identitaire, qui s’impose dans toutes les sociétés occidentales, n’est pas le fruit de l’imaginaire paranoïaque de l’extrême-droite : elle n’est qu’une prise de conscience qu’une société n’est pas qu’un artifice juridique et qu’elle ne peut pas durablement oblitérer son histoire et sa culture sans finir par se dissoudre et renier sa meilleure part.»

Aux adeptes de la pensée unique féministe, laissez les femmes s’émanciper selon d’autres règles que les vôtres, dans le respect de leur conscience, de leur personne et de leur corps, ainsi que de leur culture et de leur religion. Et ne tentez pas de remplacer un asservissement parfois plus fantasmé que réel par le redoutable asservissement de la société de consommation, narcissique et égoïste, terreau de la mondialisation de l’indifférence que ne cesse de dénoncer le Pape François.

Alix Verdet

Photo : Apples Eyes Studio / Shutterstock

 


1 – Lire à ce propos les documents de séance de l’assemblée parlementaire de 2007 en session ordinaire sur la marchandisation du corps de la femme à des fins publicitaires.

 

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