Bouc émissaire

Il fera approcher le bouc encore vivant, posera les deux mains sur sa tête
et confessera à sa charge toutes les fautes des Israélites et tous leurs péchés…
Il l’enverra au désert… et le bouc emportera sur lui toutes leurs fautes en un lieu aride (Lv, 16, 21-22)

C’était un jeudi de janvier 1977, trois adultes : un médecin, un visiteur médical, un employé de la R.A.T.P. comparaissaient à Versailles, devant la cour d’assises des Yvelines. Motif : attentats à la pudeur sans violence sur mineurs de moins de quinze ans. Cette histoire avait déclenché une émotion profonde. On était scandalisé que la justice s’attaque à ce qui ne relevait que de la liberté de la sexualité enfantine. L’éditorialiste du journal Le Monde décrivait l’indignation d’un certain milieu littéraire et intellectuel : «Ce procès est celui de trois adultes qui ont appris l’amour à six jeunes âgés de douze à quinze ans : l’amour avec un grand A, « photos et films naturistes avec conclusions érotiques », c’est-à-dire pornographiques, caresses, c’est-à-dire masturbation réciproque, baisers, c’est-à-dire fellations réciproques, partouzes, c’est-à-dire une fille de treize ans et deux garçons dont son frère du même âge, nus dans un même lit pour des exercices pratiques, allant jusqu’à la sodomie. Ces jeunes ont aimé ce scénario imaginé par leurs aînés. Ces jeunes n’ont été ni contraints ni menacés. Ils n’ont eu avec deux des adultes que des rapports sexuels limités, fellations et caresses, et consentis. Les adultes aussi ont aimé, au point de se constituer une collection de photos et de films parce que, dira l’un, « ce qui m’intéressait, c’était de voir la sexualité des enfants »».1

Quelques mois auparavant, le même quotidien publiait un article de Gabriel Matzneff : «Une relation amoureuse, dès lors qu’elle est fondée sur la confiance et la tendresse, est le grand moteur de l’éveil spirituel et physique des adolescents. Les perturbateurs des moins de seize ans ne sont pas les baisers de l’être aimé, mais les menaces des parents, les questions des gendarmes et l’hermine des juges». Cet émoi avait été soutenu par une large pétition demandant la relaxe des accusés. Elle était signée par nos intellectuels les plus en vue. Le texte de la pétition affirme que les enfants n’ont subi «aucune violence», et qu’ils étaient «consentants», ajoutant : «Si une fille de 13 ans a droit à la pilule, c’est pour quoi faire ?» et «trois ans pour des baisers et des caresses, ça suffit». Parmi les signataires figurent Louis Aragon, Francis Ponge, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Gilles Deleuze, André Glucksmann, Guy Hocquenghem, Bernard Kouchner, Jack Lang, Gabriel Matzneff, Catherine Millet, Jean-Paul Sartre, René Scherer et Philippe Sollers2.

Ces demandes étaient l’agitation visible d’un climat d’arrière-plan nourri de la littérature des plus grands talents qui ont poussé l’esthétique de l’écriture à un très haut degré de l’art. Peut-on ne pas nommer André Gide dont les œuvres les plus marquantes, que ce soit L’Immoraliste, Corydon, Au nom du Père, Les Nourritures terrestres, révèlent peu à peu la passion qui l’habite, passion qui va de l’homosexualité à la pédophilie. Dans la dernière pièce de son journal, Ainsi, soit-il, véritable cri de désespoir et d’impuissance, il nous livre son ultime combat : «Est-ce vraiment autour de ce qu’il y a de moins spirituel en moi que se rassembleront mes ultimes pensées ? Alors qu’il serait temps encore, peut-être, de les offrir à ce Dieu qui m’attend, dites-vous, et auquel je me refuse de croire. Dans un instant, la partie sera jouée sans retour possible. (…) C’est bien aussi pourquoi mes souvenirs de volupté les plus parfaits sont ceux qu’accompagne l’enveloppement d’un paysage qui l’absorbe et où je me paraisse me résorber. Dans celui que je viens d’évoquer de ces transes auprès de Mala, ce n’est pas seulement le beau corps pâmé de cet enfant que je revois, mais tout l’alentour mystérieux et formidable de la forêt équatoriale3

Henry de Montherlant
Henry de Montherlant.

Mais que dire de Henry de Montherlant à qui Roger Peyreffite livrait les garçons susceptibles de l’intéresser ? Que recèle le roman qu’il écrivit de juillet 1965 à mars 1967, Les Garçons, publié chez Gallimard (NRF) en 1969 ? Ce qu’il décrit aux Paradis des enfants, où en a-t-il eu l’expérience ? Le roman, dans son entier, contient une apologie stoïcienne de la pédophilie mêlée d’un mépris et d’un cynisme inégalés pour la vie religieuse, principalement celle des prêtres des collèges. Le constat reste froid, la prêche de l’immoralité est constante. Complétons avec Michel Foucault, Histoire de la Sexualité, publiée en trois tomes chez Gallimard entre 1976 et 1984. Le dernier chapitre du IIIe tome constitue une sorte d’Apologie grecque de l’amour viril entre «garçons» où l’auteur décrit avec complaisance cette tendresse éphébophile, plus facile, plus érotique, que l’amour qui conduit au mariage, sans cependant le distancer. Ce dernier amour hétérosexuel – le mariage – finalement considéré comme plus instinctuel, moins gratifiant, plus difficile, terme d’une plus longue attente, ne peut être effacé de l’horizon de l’histoire humaine, laquelle devra toujours s’accommoder aussi, comme complément, de l’amour des garçons qui en est son prélude.


Dans les années 70, on parlait avec effusion de la pédophilie et de son érotisme spécifique


Tel était dans les années 1970 le climat intellectuel d’une partie – illustre – de nos écrivains, sans parler de celui des politiques que pouvait représenter un Daniel Cohn-Bendit qui se vantait à la télévision – Apostrophe4 – des caresses génitales que venaient lui prodiguer les enfants du jardin d’enfants autogérés de Francfort et auxquelles il répondait avec «tendresse».

A cette époque, porté sur la vague de la libéralisation sexuelle, on parlait avec effusion de la pédophilie, de son érotisme spécifique, de la sexualité enfantine. On ne parlait jamais des victimes ! Sans doute, elles n’existaient pas ! Après tout, ce ne pouvait être qu’un insigne honneur d’être l’objet des caresses ferventes d’un André Gide, qu’une promotion de partager la couche stoïcienne de Montherlant, qu’une gratification de recevoir les tendresses d’un Cohn-Bendit ! Et tutti quanti ! Mais subir les attouchements d’un curé de campagne, quelle blessure !

Le paysage de l’abus sexuel

On peut se demander ce qui a renversé la balance ! On peut faire remonter le problème aux révélations que fit, en 2002, le journal américain Boston Globe qui publia une série d’articles – plus de 200 – concernant les abus sexuels sur mineurs par les prêtres de l’Archidiocèse de Boston. Les articles ciblaient la gestion des autorités diocésaines vis-à-vis du comportement de John Geoghan dont le passé d’abuseur était lourd. Le cardinal Law et ses prédécesseurs l’avaient autorisé à exercer son ministère dans diverses paroisses en dépit des plaintes répétées d’abus sexuels sur mineurs. La série d’articles du Globe et le nombre de plaintes qu’ils suscitèrent, au niveau national – 10 667 – permirent de conclure à un état de «crise» morale dans l’Église catholique. En réponse, la Conférence épiscopale américaine (United States Conference of Catholic Bishops, USCCB) créa en juin 2002, la Charte pour la protection des enfants et des jeunes (Charter for the protection of Children and Young people) et, en application, elle érigea deux corps juridiques : l’Office pour la protection de l’enfant et des jeunes (OCYP) et le National Review Board (NRB), un groupe d’éminents laïcs. Ces deux organismes eurent comme mission d’étudier et de comprendre le problème, mais encore plus de donner à l’Église américaine les moyens d’agir.

Toujours en 2002, l’OCYP et le National Review Board demandèrent aux chercheurs du John Jay College of Criminal Justice5 une recherche scientifique pour établir l’étendue du problème. Ce fut le document The Nature and Scope of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priest and Deacons, 1950-2002 (février 2004) ; il fournit toutes les statistiques concernant le problème. Il fut suivi d’une autre étude qui avait comme mission d’établir les causes et influences qui expliquent le problème et de suggérer des solutions. Le John Jay College produisit son rapport à l’USCCB dont la publication fut autorisée en mai 2011 : The Causes and Context of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priests in the United States, 1950-20106.

Un autre document à consulter est le rapport de la Commission of Investigation into the handling by Church and State authorities of allegations and suspicions of child abuse against clerics of the Catholic Archdiocese of Dublin (Rapport Murphy) qui fut établi par la Justice Irlandaise à la demande expresse de Mgr Diarmuid Martin, archevêque de Dublin. Ce sont les seuls documents scientifiques que nous possédons pour comprendre la structure de la «crise des abus sexuels» dans l’Église catholique. A ce titre, ils sont absolument précieux, car ils sont scientifiquement et objectivement établis loin de toute suspicion et d’intention d’hostilité.


Les récentes révélations ont conduit à une explosion du nombre de plaintes 20 à 30 ans après les faits


Les études du rapport américain portent sur des faits d’abus sexuels signalés entre 1950 et 2000. Or le pic de la crise se situe entre les années 1970-1980. Nature and Scope indique que entre 1950 et 2002, il y eut un total de 4 392 plaintes reçues contre des membres du clergé séculier et religieux, sur un total de 109 694 prêtres qui occupaient un ministère, soit 4 % de la totalité. L’étude de ces statistiques montre autre chose : il y eut une croissance des abus entre 1950 et la décennie de 1970-1984, le pic est atteint entre 1970 et 1980 où l’on passe de 600 cas signalés à plus de 1 800. A partir de 1980 se produit un déclin qui atteint presque 0 cas en 2002. Mais c’est en 2002 qu’est enregistré le plus grand nombre de plaintes, soit 3 399, ce qui donne la mesure de l’influence des articles du Globe. Les révélations du Journal réveillèrent les souvenirs et donnèrent l’impulsion à parler d’un abus qui remontait à plus de vingt à trente ans en arrière. On vient d’assister à la même impulsion avec le film Spotlight primé par l’Oscar du meilleur film et qui illustre ce que le Globe écrivait en 2002.

L’étude conduite par le John Jay College nous aide à faire la différence entre un «pédophile de structure» et un abuseur. En premier par l’âge. L’enquête menée à Boston montre que la majorité des victimes ont entre 11 et 14 ans pour les garçons et de 15 à 17 ans pour les filles. Entre 11 et 14 ans, l’enfant est pré-pubère, sinon pubère ; or un vrai pédophile n’est pas attiré par l’enfant qui approche sa maturité sexuelle7. Cette différence est importante vis-à-vis du jugement, du traitement, de la prévention, du pourcentage de récidive que l’on doit apprécier vis-à-vis de l’un ou de l’autre cas. Les deux documents déposés par le John Jay College contiennent des indications précieuses sur la détection des cas d’abuseurs.

La première attitude est de pouvoir détecter ce que les spécialistes appellent des «rotten apples» (pommes pourries), c’est-à-dire des individus déviants qui arriveront à déjouer les critères les plus sophistiqués de discernement de la vocation au sacerdoce. Cela suppose la formation de psychologues avertis, de chercheurs expérimentés dans le domaine des disciplines forensiques8 , mais peut entraîner une fausse sécurité donnant aux spécialistes des sciences humaines la seule expertise pour sonder avec succès les profondeurs de l’âme humaine. Néanmoins, cela nous avertit : étant donné l’état actuel de la société, il y aura toujours des « rotten apples » qui se glisseront dans les séminaires les plus exigeants.

La deuxième solution est moins compliquée : la connaissance plus fine des éléments situationnels qui favorisent l’accomplissement d’un acte criminel. C’est ce que l’on appelle «the crime triangle» (le triangle criminel). Pour qu’un acte fortement déviant se produise, il faut que trois facteurs soient présents au même temps et au même lieu : 1° une motivation forte pour l’acte déviant ; 2° une cible adéquate ; 3° une absence de forte protection, capable d’empêcher l’acte. La solution situationnelle ne cherche pas à comprendre les pulsions profondes de l’individu déviant, mais la possibilité des situations extérieures favorables à son acte.


Un acte fortement déviant nécessite une motivation forte, une cible adéquate et une absence de forte protection


Les études les plus poussées en matière de sociologie de l’environnement de l’abuseur montrent que dans 85 % des cas environ, les pédophiles et abuseurs agissent dans un endroit qui leur est familier, dans un lieu connexe à la vie de l’enfant, chez l’enfant, ou chez lui, dans un contexte social qui lui apporte la sécurité sociale dont il a besoin. Cela donne une explication aux actes que l’on a reprochés à l’évêque et que l’on a assimilés au cover up. Changer le prêtre de paroisse n’avait pas comme premier but de préserver l’institution, mais de mettre le délinquant dans une autre situation. On n’a aucune statistique démontrant que cette politique n’ait jamais réussi ! Elle est conseillée par des spécialistes, même si elle a été dénoncée par des journalistes.

Tous les prêtres de l’Église catholique, même cités en jugement, ne sont pas des «rotten apples», certains le sont et ils ont un nombre important d’actes sexuels déviants derrière eux. La majorité des prêtres accusés comme abuseurs, soit 56 %, n’ont eu qu’une victime, même s’ils en changent, mais 3,5 % ont été trouvés coupables envers 26 % des victimes qui ont porté plainte. Cela correspond à ce que l’on sait de la psycho-sociologie des offenses en matière criminelle ; parmi la population des délinquants, ce n’est qu’un petit nombre que l’on peut considérer comme des «criminels de carrière».9

En conclusion, le document 201110 permet de mieux comprendre les critères psychologiques et sociologiques du prêtre accusé d’abus sexuel. L’étude montre que la grande majorité de ces prêtres ne sont pas des pédophiles. En effet, l’abuseur sexuel n’est pas psychologiquement plus déviant que son confrère qui ne l’est pas et qui connaît par ailleurs des difficultés psychologiques (alcoolisme, addiction à la pornographie, homosexualité, etc.) pour lesquelles il est aidé. Il ne présente pas plus de caractères distinctifs de paraphilie11 que n’en présente son confère qui n’est pas abuseur. Il n’a pas de différences caractérielles notables. Il ne présente pas plus de désordres cognitifs – pas de clivages, pas de transferts psychotiques etc. Il a un taux plus élevé d’anxiété sociale – solitude, insertion difficile, effacement devant les adultes – , des tendances prononcées à la dépression, des habitudes masturbatoires, des fréquentations assidues de la pornographie avant et après l’ordination, des problèmes familiaux et, souvent, il est une victime d’abus sexuels non traités.

Les prêtres qui ont été ordonnés avant 1960 ont eu une connaissance et une éducation trop « confuses » de la sexualité et de l’identité sexuelle. Mais la grande majorité des prêtres déclarés abuseurs, ordonnés entre 1930 et 1970, ont eu une grande difficulté à entrer dans la vie de chasteté parfaite que suppose le célibat ecclésiastique ; 80 % de ceux qui ont été psychologiquement suivis dans des centres spécialisés ont eu, après leur ordination, une première activité sexuelle avec des adultes. Les prêtres abuseurs ne sont pas des homosexuels et il n’y a pas de lien entre l’homosexualité et l’abus sexuel des mineurs. Ainsi, on peut voir que ces prêtres, abuseurs sexuels, n’ont pas la structure psychologique d’un véritable pédophile. Ce sont souvent des hommes dont l’équilibre psychologique est vulnérable, dont l’arrière-plan familial est peu identitaire d’une vraie sexualité, ce qui a entravé leur maturité sexuelle, qui sont surchargés d’un ministère trop lourd qu’ils ne peuvent assumer et qui ont eu une pauvre préparation à la vie d’ascèse et de don que demande la vie pastorale du prêtre. C’est la génération des années 1960 et 1970.


La pédophilie et l’abus sexuel ne sont pas liés à l’Église catholique : il constituent un fait social


Non pas seulement dans l’Église catholique…

Le phénomène de la pédophilie et de l’abus sexuel sur mineurs n’est pas lié à l’Église et principalement à l’Église catholique. Il est un fait social. En dernière analyse, le John Jay College montre dans quels secteurs d’activité centrés sur l’enfance et la jeunesse il se trouve. Bien que la recherche concerne la société américaine, il n’est pas superflu d’en connaître les résultats qui peuvent se trouver aussi bien en France que partout ailleurs dans un pays occidental :

  • Les établissements scolaires. 7 % des étudiants, entre la 8e et la 11e (entre la seconde et la terminale en France) font l’expérience d’un contact sexuel non désiré. Parmi ces abuseurs, on trouve 21 % d’enseignants.
  • Les centres médicaux de soins pour enfants révèlent un pourcentage important d’abus sexuels. 5,5 % pour chaque ensemble de 10 000 enfants en soin d’une journée et 8,9 % pour chaque ensemble de 10 000 enfants soignés dans leurs familles ont été victimes d’abus sexuels.
  • Les Boy Scouts of America. Entre 1971 et 1989, 416 hommes parmi les chefs scouts ont été mis à la porte pour cause de mauvaise conduite sexuelle ; 1 151 cas d’abus sexuels ont été rapportés pour la même période de temps.
  • Les centres sportifs. Une étude partielle faite par dans le Canadian Olympians montre que 8,6 % des sondés ont eu des rapports sexuels forcés avec une «figure d’autorité» dans ce milieu et que 1,9 % des mineurs âgés de moins de 16 ans ont été abusés.
  • Les centres voués à la protection des mineurs ou à leur rééducation. Hanson & Moulden montre que les abus sexuels sont fréquemment perpétrés par des personnes en situation d’autorité. Un enfant, confié à ces centres par les Organismes gouvernementaux, est dans un tel état d’infériorité sociale qu’il lui est presque impossible de dire ce qui lui arrive. D’où la quasi-impunité pour tous ces abuseurs et ces pédophiles et la difficulté d’établir des statistiques concluantes.
  • Les différentes dénominations religieuses.
  • Les diverses dénominations protestantes. Il y a 224 000 Églises qui, aux USA, peuvent être classées comme protestantes. En 1996, Jenkins publie un livre intitulé Pédophiles et Prêtres, qui montre que 10 % du clergé protestant ont été impliqués dans des conduites sexuelles déviantes dont 2 à 3 % dans des abus sexuels. Annuellement, près de 260 plaintes sont déposées pour chacune des Églises accusant le clergé, le personnel, les bénévoles. L’une des compagnies d’assurances, Guide-One, révèle que sur une base annuelle, pour une période de cinq ans, les indemnités payées par les assurances s’élèvent à 4 millions de dollars alors que la Brotherhood Mutual déclare que 7,8 million de dollars ont été versés comme compensation pour abus sexuel.
  • Les Baptistes. En 2008, l’Église des Baptistes du Sud représentait la grosse Église de la dénomination protestante. Elle se fit épingler, entre autres, par le Time Magazine, parce qu’elle n’avait aucun système permettant de retracer les abuseurs et leurs victimes. Time Magazine en fait état comme l’une des 10 plus incroyables histoires de l’année.
  • L’Église Épiscopale. Elle a publié en 1991 les détails d’une politique en vue de lutter contre l’abus sexuel. Elle y fut forcée par la plainte d’une femme du Colorado accusant le diocèse épiscopal et son évêque de complaisance avec la conduite de ses prêtres. L’Église fut trouvée coupable et dut payer 1,2 million de dollars d’indemnité.
  • Les Témoins de Jéhovah. La politique du groupe religieux est particulièrement secrète. Plusieurs anciens membres du groupe, principalement ceux qui ont été mis à la porte pour avoir critiqué l’inertie dans l’application de la politique, disent que le site contiendrait plus de 5 000 plaintes et que de toutes façons cette question des abus sexuels est mal gérée.
  • Les Mormons. Il est impossible de savoir si oui ou non il y a des abus sexuels, car cette question est absolument gardée secrète. Un rapport venant du Salt Lake Tribune affirme que le taux d’abus sexuel dans leurs rangs est équivalent au reste des États-Unis en général. Mais en 1995, un bureau de recherche, Gerdes & al., mena une étude rétrospective sur 70 femmes qui furent victimes d’abus sexuels et, parmi elles, beaucoup critiquèrent leur « évêque », le décrivant comme une personne autoritaire, suspicieuse et protectrice des abuseurs.
  • La communauté juive. Les rapports concernant les abus sexuels font surface, régulièrement et fréquemment dans ces communautés. Deux associations d’aide aux victimes ont été formées : The Awarness Center et Survivor for Justice. The Awarness Center donne la liste de 107 rabbins accusés de déviances sexuelles et de 85 abuseurs non nommés. La communauté répugne absolument à introduire des éléments laïcs dans leurs organismes de protection et persiste à traiter les cas, en interne, devant le juge rabbinique. Cela entraîne le fait que les abuseurs ne sont jamais traduits en justice, ni inquiétés par les interrogations policières ou punis pour leurs actes.
  • Les Familles. C’est dans les familles que l’on trouve le plus grand nombre d’abus sexuels. Selon les chiffres du SNATEM (Service National d’Accueil Téléphonique pour l’Enfance Maltraitée – Etude SNATEM 2001), 72 % des auteurs de violences sexuelles sur mineurs signalés sont des personnes de la famille, et non pas, comme beaucoup le pensent, le fait de professionnels au contact de l’enfance ou du «pervers du coin du bois» :
    • pour 32,3 % par les pères ;
    • pour 9,5 % par les beaux-pères et concubins ;
    • pour 6,1 % par les grands-parents ;
    • pour 4,3 % par les frères et sœurs ;
    • pour 2,8 % par les mères ;
    • pour 0,4 % par les belles-mères et concubines ;
    • pour 11,2 % par les autres membres de la famille ;
    • pour 4,6 % par les amis de la famille.

Ces statistiques sont relativement les mêmes, quels que soient les pays où elles sont compilées. Le John Jay College ajoute cependant des remarques intéressantes. Des études récentes montrent qu’il y a des similitudes entre l’abuseur sexuel membre de la famille et l’abuseur sexuel qui est un prêtre : la puissance, la confiance, l’autorité, les différences intellectuelles et d’éducation, l’idéalisation et la vulnérabilité. En raison de toutes ces similitudes, l’enfant se sent plus en confiance envers un prêtre que vis-à-vis d’un étranger. Et souvent le prêtre sert de figure paternelle lorsque l’enfant, pour diverses raisons, a perdu le sien.

Mais il y a des différences notables : l’offenseur intra-familial est souvent limité à son milieu familial ; hors de la famille il se sent en état de danger ! Très souvent, l’abus d’alcool est un trait caractéristique de l’offenseur familial. Les tensions intra-familiales jouent un grand rôle de mise en situation pour celui qui passe à l’abus sexuel envers l’enfant. Et cela est aussi vrai pour le prêtre. Souvent le membre familial, père, beau-père, oncle, grand-père, frère, n’a qu’une victime, même s’il passe à l’acte plusieurs fois avec elle. Mais 58 % des agresseurs intra-familiaux ont plus d’une victime : toutes les filles, toutes les nièces, moins souvent toutes les sœurs. Il y a moins de viols que lorsqu’il s’agit d’agresseurs extra-familiaux, les actes sensuels sont des caresses, des baisers et de la masturbation qui se veut réciproque. 53  % des agresseurs inter-familiaux ont souvent en addition des victimes non-incestueuses alors que 62 % des agresseurs dont la cible n’est pas leurs propres enfants (beau-père, par exemple) n’ont pas de relations extérieures non-incestueuses, ce qui pourrait laisser penser que ces agresseurs ne considèrent pas comme incestueuse la relation avec les enfants de leur conjoint.

Ce court tableau des faits montre que le problème de l’abus sexuel est bien loin d’être particulier à l’Église catholique, dont on peut dire qu’aux États-Unis, elle ne touchait que 4 % des membres du clergé diocésain et religieux. Nous n’avons pas de statistiques valables pour la France, ce qui laisse libre court à l’imaginaire !

Pourquoi cette fureur contre l’Église catholique ?

L’Église catholique est loin d’être dans une situation pire que celle qui, à l’heure actuelle, est celle de tous les États en Occident où l’abus sexuel des enfants – pédophilie, éphébophilie, inceste – est devenu un fait de société. Elle est cependant la plus attaquée et la plus durement mise en question. Pourquoi ?


Dans nos sociétés, on tend à isoler un groupe étranger qui s’affirme, surtout s’il a un caractère très structuré


Dans un type de société où les divisions culturelles, axiologiques, politiques, religieuses sont fortement accentuées, type non seulement de nos sociétés, mais aussi des sociétés anciennes ou archaïques, on tend à isoler un groupe étranger qui s’affirme, surtout s’il a un caractère fortement structuré. Ce groupe en effet, s’il ne s’intègre pas totalement aux formes sociales courantes, devient ainsi le porteur du mal, la cause des nombreux malaises sociaux qui affligent cette société. C’est la théorie de Paul Watzkawick et John H. Weakland (école de Palo Alto) dans leur livre sur l’Interaction où ils analysent la construction du concept du Bouc émissaire comme celui qui porte le fardeau du blâme12.

Il ne se passe pas, dans l’histoire, de moments où l’Église catholique n’est pas mise en cause, d’une façon ou d’une autre. Pourquoi l’Église catholique plus qu’une autre ? Justement parce qu’elle est Autre. Sa structure hiérarchique la met, bien plus que toute autre Église chrétienne, hors des prises tentaculaires des systèmes politiques. Souvent elle plie, mais ne rompt pas ! On la croit abattue, terrassée, elle se relève et reprend vigueur. On tue ses enfants, on les torture, on les met à mort, mais elle, on ne peut la faire disparaître. Elle demeure là où on ne l’attend pas, là où on ne la veut pas, forte de la Promesse de son Fondateur. Elle soulève soit un amour profond, soit une haine immense !

Elle a une vocation qui ne lui appartient pas. Elle est un bouc émissaire. Elle est le terme d’un effet de groupe persécuteur qui mobilise sur elle ses interactions personnelles malsaines pour en faire une victime. Elle devient la création mythique du mal que l’on a l’illusion de voir disparaître au fur et à mesure où l’on croit constater sa disparition évanescente. «Le bouc émissaire n’agit que sur les rapports humains détraqués par la crise, mais il donnera l’impression d’agir sur les causes extérieures» dit René Girard13.

Quelle est la société qui construit, dans cette crise sans pareille de la révolution sexuelle née des années 60, son bouc émissaire ? C’est celle que j’ai décrite au début de cet article. C’est cette société coupable envers l’enfant. Cette société qui en envoie plus de 200 000 par année à la poubelle. Cette société qui crée des orphelins avec des parents toujours vivants. Cette société qui brise les familles, dites traditionnelles, pour les remplacer par des familles dites «recomposées» qui ne sont que des patchworks se déchirant aux moindres tensions. C’est cette société qui détruit le mariage, cette société qui renie la nécessaire différence sexuelle pour flamber le plaisir, qui s’apprête à violer l’intimité sacrée du sein maternel pour en faire un comptoir commercial. Cette société meurt de sa culpabilité envers l’enfant ! Cet enfant qu’on dit protéger a, à peine, le droit de naître ; il a à peine le droit d’être éduqué dans sa propre culture historique et religieuse, on en fait un imbécile afin d’en faire un esclave docile, on le gave d’électronique pour qu’il se croie maître du monde. Mais, en fait, il n’est maître de rien ! Ni de son avenir économique, ni de son avenir social, ni de ses amours, ni de son âme !


L’Église catholique, dans ses chefs, devient le pasteur que l’on attaque afin que ses brebis soient dispersées


Devant cet enfant, cette société infanticide se sait coupable, profondément coupable ! Elle a besoin d’un bouc émissaire et elle l’a trouvé : le-prêtre-catholique-pédophile-dans-sa-relation-criminelle-à-l’enfant-victime. L’Église catholique, dans ses chefs, devient le pasteur que l’on attaque afin que ses brebis soient dispersés. Et les brebis le sont, parce qu’elles ne savent plus à qui se vouer, quoi penser, quoi dire ou quoi faire ! C’est cette société qui a engendré le pédophile et par conséquent sa victime, l’enfant abusé !

Le rôle des pasteurs

Il ne s’agit pas de nier l’existence du prêtre abuseur. Nous savons qu’il existe et que ses actes constituent du point de vue de la justice des hommes de véritables actes criminels. Mais ce prêtre n’est pas le monstre que l’on se plaît à nous présenter. Sil est un monstre, c’est que la société l’a construit comme cela. Ce prêtre dans sa misère n’a souvent plus qu’un défenseur devant Dieu, si ce n’est devant les hommes : celui qui l’a fait prêtre ! Son évêque ! L’Église n’est pas au-dessus des lois, écrit l’éditorialiste de La Vie. Pas un clerc n’est dispensé d’observer le code de la route, ni de rendre à César ce qui est à César. Mais tout n’est pas à César. Au-dessus des lois civiles, il y a les lois de Dieu, la Loi naturelle d’abord et la Loi nouvelle, celle du Ressuscité ! Et si l’évêque a l’obligation éthique et morale, dit le Cardinal O’Malley, de collaborer avec la loi civile – pénale – il n’a pas l’obligation d’être un collabo, ni d’être un dénonciateur. L’évêque n’est pas celui qui, dès qu’il entend la rumeur des agissements d’un prêtre abuseur, prend sa bécane pour aller dénoncer ce «criminel» à la police ! Façon simple de s’en débarrasser. Car on n’obéit à une obligation éthique et morale qu’en posant un jugement de conscience.

Quand on pose un jugement de conscience, on est seul devant Dieu14. Pourquoi un jugement de conscience ? Il n’a qu’à obéir à la loi ! Oui, comme un imbécile ! Comme un soldat de plomb manipulé par les mains d’un enfant. Cet homme qui est devant lui, ce présumé pédophile, a-t-il oui ou non droit à la Rédemption ? Est-il oui ou non prêtre pour l’Éternité ? Ou bien il n’est qu’une «pomme pourrie» qu’on doit s’empresser de rejeter aux ordures, laissant agir «le bras séculier» ! L’évêque a une responsabilité d’âme, ce que n’a pas l’État ! L’évêque a le devoir d’éviter le scandale de la foi qui est bien plus grave que le scandale moral, même si ce dernier en est souvent la cause. Le scandale de la foi est la révolte contre Dieu. Il fait plus de tort, même aux victimes, que les souffrances psychologiques et morales qui peuvent découler d’un geste criminel.

Bien sûr, si Dieu n’existe pas, il n’y a pas de scandale de la foi ! Mais l’évêque n’est pas là pour témoigner que Dieu n’existe pas ! Avant d’envoyer son prêtre dans les geôles infernales de la prison pour délinquants sexuels, l’évêque doit lui offrir la miséricorde de Dieu et lui rendre sa dignité. Après, il pourra lui faire admettre ce qu’il doit à la justice des hommes et la réparation qu’il est dans l’obligation de rendre aux enfants dont il violé l’innocence. Le mot le plus beau que le Cardinal Barbarin ait prononcé dans cette semaine de lynchage médiatique qui précédait les Rameaux, c’est celui qu’il a dit au journaliste de Famille Chrétienne. Après avoir reçu son prêtre, après l’avoir écouté et entendu dire que depuis vingt ans il n’avait eu aucune rechute d’abus sexuel – ce qui est fort possible – il a dit : «Je l’ai cru» ! Cela est le mot d’un pasteur ! Quelles qu’en soient les conséquences !

Le rôle des parents

L’évêque a la responsabilité de rendre à la justice humaine le prêtre dont il sait qu’il est peut-être coupable d’actes criminels. La présomption d’innocence joue même pour un pédophile ! Toutefois, en premier, qui doit porter plainte ? Quels sont, les premiers responsables de l’enfant ? L’évêque ou les parents ? Qui doit porter plainte en premier si ce ne sont les parents ? Pourquoi ne le font-ils pas, pourquoi ne leur demande-t-on pas la raison pour laquelle ils ne l’ont pas fait ? S’ils n’ont pas fait, eux, du cover up, qu’ont-ils fait ? Sans doute, ils sont intimidés par ces poursuites judiciaires et pensent protéger leur enfant de toutes ces investigations, croyant que, plus vite il oubliera, mieux ce sera. Là, ils se trompent et il faudra leur dire. Une plaie de ce genre, si elle n’est pas débridée, devient un foyer de putréfaction. Non seulement il faut leur dire, mais il faut leur apprendre à le faire et les encourager à le faire !

Les victimes

Enfant dans un couloir d'école

Il n’y a pas que les enfants qui soient victimes dans ces actes d’abus sexuels. C’est la société qui est atteinte dans chaque enfant blessé, l’Église qui souffre dans chaque prêtre condamné. Mais l’enfant est une vraie victime. Pour Pâques, j’assistais à la Messe du jour où dans la Chapelle dite des Frères. Il y avait, par privilège, une trentaine d’hommes et, parmi eux, au dernier banc, deux enfants, deux petits garçons, un plus âgé que l’autre et un papa plein d’attention et de tendresse pour son cadet. Ils étaient là, ces enfants, dans la fraîcheur de leur innocence, beaux comme un lys, lumineux comme l’aurore. Et je pensais à tous ces enfants violés, abîmés, flétris, qu’ils soient victimes de l’inceste familial, victimes de la maladie sexuelle d’un aîné, vendus par des commerçants infâmes pour devenir la proie des vidéos pédo-pornographiques.


Il faut apprendre très tôt aux enfants la valeur sexuelle de leur propre corps


Certes, la blessure est grande, la flétrissure est béante. C’est pour cela qu’il faut agir vite quand l’impossible se produit. Il n’y a aucun endroit sur terre où les enfants sont en sécurité. Il faut très tôt leur apprendre la valeur sexuelle de leur propre corps. Leur apprendre à dire «non» même à l’oncle gentil ! Leur apprendre à dire ce qui est arrivé ! Et surtout, il ne faut jamais penser qu’ils oublieront ! Plus on agira vite avec un spécialiste, plus on préviendra l’incrustation de la honte, la fausse culpabilité d’avoir cédé, le consentement qui n’a jamais été donné. Plus on préviendra cette installation d’un foyer de haine et de violence en lui, ou un foyer de dégoût de lui-même, un sentiment d’être sale voire dégoûtant, plus on lui apprendra à se lever et à marcher. Et peut-être un jour à donner un vrai pardon, source de paix et de lumière !

Ne nous y trompons pas ! Judith Reisman, une psychologue américaine, a osé dire : tel que nous agissons, nous sommes en train de bâtir une société de pédophiles. Et ce n’est ni la dénonciation, ni la prison, ni le bracelet électronique, ni les thérapies de groupe qui empêcheront que cela se fasse. Nous devons nous lever sans dénoncer, sans haïr, sans démolir. Nous devons revenir à nos vrais valeurs, à notre foi, à notre amour et bâtir pour demain une société où la liberté en vérité soit possible.

Aline Lizotte

 


1 – Pierre Georges, Le Monde, 29.01.1977.

2 – Cf. Wikipédia, Apologie de la pédophilie (le texte entier est à lire).

3 – André Gide, Ainsi soit-il, Journal 1939-1949, Éditions La Pléiade, p.1223.

4Apostrophes, 23 avril 1982, à partir de 1’14.

5 – John Jay est le nom du premier juge en chef de la Cour suprême aux USA, il est considéré comme l’un des Pères Fondateurs. Le John Jay College of Criminal Justice, situé dans la City universitaire de New-York (Manhattan) fut fondé comme un Institut post-universitaire (senior) pour toutes recherches concernant les sciences humaines forensiques relatives aux Cours jugeant les causes en Droit pénal.

6 – John Jay College, Context for the Study of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priest, in the United States, 1950-2010, pp. 13-15.

7 – Cf. Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM -5), Pedophilic Disorder, 302.2, pp. 697-700.

8 – Qualifie une méthode scientifique utilisée pour répondre à une question légale ou judiciaire. C’est toujours lié aux questions judiciaires.

9 – John Jay College, ch. I.

10 – John Jay College, ch. 3.

11 – Paraphilie : ensemble de troubles de la préférence sexuelle caractérisés par la recherche du plaisir sexuel auprès d’un partenaire ou d’un objet inadapté, ou dans des circonstances anormales.

12 – Cf. Paul Watzlawick & John H. Weakland, Sur l’interaction, Palo Alto, 1965-1974, coll. Essai, Seuil, pp.129-147.

13 – René Girard, Le bouc émissaire, coll. Livre de Poche, p.68.

14Gaudium et Spes, n° 16.

 

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