La Résurrection, d'Andrea Mantegna

Solesmes, homélie du dimanche de Pâques 2016

«Hæc dies quam fecit Dominus, exultemus et lætemur in ea ; voici le jour que fit le Seigneur, pour nous allégresse et joie».

Ce verset d’un psaume, repris comme un joyeux refrain dans les chants de la messe et de l’office en ce jour de Pâques, comme de l’octave, en particulier dans le texte du Graduel, exprime parfaitement la joie qui remplit le cœur des fidèles qui, dans la foi, ont fait l’expérience de la Résurrection du Seigneur. Dans le psaume, il est fait mention de la pierre rejetée par les bâtisseurs et devenue pierre d’angle de l’édifice nouveau. Le Seigneur, au cours de son ministère, s’était clairement appliqué à lui-même cette prophétie, tout comme les apôtres le feront plus tard. Elle s’est, en effet, réalisée lors du matin de Pâques : la pierre jugée inadéquate est devenue la base de l’édifice de l’Église. Il est donc juste de célébrer ce jour mémorable de l’intervention miraculeuse de Dieu plus que tous les jours de l’année.

Dans un de ses livres, Pierre Manent1 note que l’ordre communiste soviétique avait pour centre la momie de Lénine : comme cela est triste ! Pour nous, chrétiens, le centre de notre religion est le tombeau vide du Seigneur, vide mais lourd de vitalité ; le cœur de notre foi est le corps ressuscité et vivant du Christ ; l’objet de notre espérance n’est pas la mort mais la vie. L’antique et magnifique séquence que nous venons de chanter mettait sur les lèvres de Marie-Madeleine ces mots si justes : «Dic nobis Maria, quid vidisti in via ? Sepulcrum Christi viventis, et gloriam vidi resurgentis : Dis-nous, Marie, qu’as-tu vu en chemin ?J’ai vu le sépulcre du Christ vivant, j’ai vu la gloire du Ressuscité».

Le long récit de la création du monde que nous avons réentendu au cours de la vigile énumère la série des jours faits par Dieu qui s’émerveillait de leur beauté, mais aucun ne peut égaler en perfection et en gloire le huitième jour, le jour nouveau de la recréation de l’humanité, de la réintégration de l’humanité rachetée dans la famille de Dieu. Voilà le grand présent que Dieu nous fait dans son infinie miséricorde. Comment rendre grâces, ainsi que le dit le psaume, sinon en nous offrant nous-mêmes ? «Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ? J’élèverai la coupe du salut, j’appellerai le nom du Seigneur» (Ps 115, 13).

Aujourd’hui, nous sommes dans la joie de la présence, de la rencontre de Jésus ressuscité ; notre foi en la Résurrection est véritablement cause de joie suprême. Ce soir, lors del’adoration du Saint-Sacrement, nous chanterons que Dieu a envoyé son Fils pour remède au monde désemparé et désespéré : si la bonne nouvelle de Noël rassure déjà ceux qui avaient perdu espoir, l’éclatant triomphe de Pâques enlève encore davantage tout motif de désespoir.

La joie pascale est aussi celle du renouveau ; nous nous réjouissons de ce que le printemps rende lumière, chaleur et beauté à la nature ; pour nous, le don de la vie nouvelle est source d’une joie plus grande encore, mais c’est aussi une exigence de cohérence avec les grâces que nous octroie le Seigneur dans sa résurrection. Saint Paul nous a exhortés à exulter, à célébrer la fête, à festoyer dans la joie, mais il nous prévient que nous ne pouvons nous réjouir vraiment sans un rejet de nos péchés et une authentique conversion : «Ainsi, célébrons la Fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité». En effet, impossible est la cohabitation en nous d’un mode de vie païen et de la vie nouvelle dont nous sommes gratifiés ; le prince de ce monde, le diable, a été vaincu, ne lui laissons donc pas avoir prise sur nous, cela ne nous mènerait nulle part.

Nul d’entre nous, je suppose, n’a défilé devant le mausolée de Lénine, ce qui n’a aucun intérêt ; certains d’entre nous, mais peu sans doute, ont eu la joie émue de pénétrer dans le tombeau vide du Seigneur ; mais tous, nous avons la grâce de voir la gloire du Ressuscité, non pas son corps glorieux, certes, mais son corps eucharistique, son corps mystique qu’est l’Église. Aujourd’hui, l’amour miséricordieux de Dieu est victorieux ; il nous est demandé de suivre, partout où il va, l’Agneau qui nous a acquis cette victoire, ce qui signifie et implique proclamer cette victoire et pratiquer à notre tour la miséricorde, à l’exemple de Notre-Dame, que nous honorons sous le titre de Mater misericordiæ.

Don Philippe Dupont
Dimanche de Pâques, 27 mars 2016

 


1 – Cf. Cours familier de philosophie politique, p. 263.

 

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