Communauté chrétienne d'Inde

Les Indiens revendiquent la fondation de l’Église d’Inde depuis l’arrivée de Saint Thomas sur leurs côtes en 52 ap. J.-C., à Cranganore. Aujourd’hui, les chrétiens (catholiques, protestants) représentent 2,3 % de la population soit près de 28 millions de personnes. Longtemps attachée à une tradition de multiculturalisme, de respect des identités, l’Inde semble basculer dans un nationalisme étriqué. Les premières victimes en sont les autres minorités religieuses, dont les chrétiens.

Tout a commencé à la suite des élections de mai 2014, lors desquelles le BJP (Bharatiya Janata Party – Parti du peuple indien) a pris le pouvoir. Il règne désormais sans partage – c’est-à-dire sans le besoin d’une coalition avec d’autres partis – sur l’Inde. A la tête du gouvernement se trouve le premier ministre Narendra Modi, pur produit du BJP.

Le BJP a promis beaucoup : croissance, meilleure gouvernance et promotion sans frein de l’hindutva. Ce concept pourrait se traduire par «l’hindouité». La nation indienne devrait ainsi devenir entièrement hindoue, rejetant par conséquent tout ce qui n’est pas hindou.

Fantasme ou réalité ?

Il est à craindre que les délires nationalistes du BJP ne soient une réalité plus terrible que ce qu’en rapportent les médias. L’identité devient un facteur de nationalisme voire d’extrémisme exacerbé.

Entretien avec le Père Sajan PINDIYAN, prêtre de l’Église catholique de rite syro-malabare (Inde)

 

Aujourd’hui, on dénombre trois à quatre agressions anti-chrétiennes par jour. Toutes ne tournent pas au drame mais la violence n’est jamais absente devant une police impassible. Les menaces d’intellectuels indiens, chantres de la différence culturelle, sont monnaies courantes. En effet, l’Inde est une nation multiple comparable à l’Europe par la diversité de ses peuples et de ses langues.

Les missionnaires étrangers sont désormais interdits de visas. Les vexations, les contraintes administratives se multiplient envers l’Église dont l’influence est réelle, alors qu’elle est faible numériquement, dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’action sociale. Point d’orgue, ou non, la récente loi adoptée par certains états, interdisant les conversions forcées d’Indiens hindous à d’autres confessions montre que le programme du BJP peut devenir liberticide, car il est aisé de détourner la loi de son sens et d’accuser les minorités de conversion forcée. Certes, l’Inde n’a pas encore renoué avec les violences de 2008 au cours desquels avaient péri 38 personnes1. Mais le chemin ultra-nationaliste qu’emprunte le BJP risque de conduire à pire.

Manifestation de soutien aux chrétiens d'Inde
Manifestation aux États-Unis dénonçant la persécution des chrétiens en Inde – Photo NRI Nation’s flickr page / Wikimedia Commons

 

Mais que représente l’Inde chrétienne ?

L’Inde chrétienne, ce sont des communautés inégalement réparties sur un territoire grand comme six fois la France. La moitié des chrétiens indiens habitent majoritairement le sud de l’Inde. Les communautés sont aussi diverses que l’histoire de l’évangélisation dans ce pays composé de 29 États et 7 territoires. Catholiques latins, syro-malabares et syro-malankares composent l’Église catholique… Les orientaux se comptent parmi les Jacobites, les Orthodoxes et les Mar Thomites. Enfin viennent les protestants avec des Églises pour le nord et le sud de l’Inde, des Méthodistes, l’Armée du Salut… A cela s’ajoutent de nombreux groupuscules chrétiens.

Derrière cette diversité se conjugue la disparité des peuples, des ethnies, des langues et des… castes. Avouons-le tout de suite : le catholicisme en Inde est loin d’être uniforme. Croire que les dalits (intouchables hors castes) sont majoritaires est hasardeux quand ailleurs dans le pays des chrétiens du Kerala ou de Mangalore réussissent bien dans les affaires et appartiennent aux castes élevées.


Une des forces de l’Église en Inde réside dans sa présence active dans l’éducation, la santé et le social


Une des forces de l’Église réside probablement dans sa présence active dans les secteurs de l’éducation, de la santé et du social. Dans les villages modestes, reculés comme dans les grandes villes, on ne compte plus les dispensaires, les écoles, les œuvres d’entraides. Ces trois domaines où s’implique l’Église depuis des siècles sont pourtant identifiés comme la source de tous les maux par le BJP.

Villageois intouchables
Villageois dalit, autrement appelés Intouchables – Photo Peter Andersen / Wikimedia Commons

 

De cette Église indienne paisible et désormais combattue comme étant un obstacle à l’hindutva sortent des prêtres, des religieuses, des missionnaires. Aujourd’hui, la nation indienne est celle qui donne le plus de missionnaires au monde.

Si l’Église indienne est dynamique, quelle inquiétude donne-t-elle au BJP ?

L’un des objectifs du BJP est clairement de constituer l’Inde de demain en théocratie culturellement homogène. Dès lors, il est plus facile de comprendre l’origine des lois anti-conversion. Nul hindou n’a le droit de devenir chrétien (ou musulman) ; par contre, un Indien chrétien ou musulman a le droit au ghar-vapsi, soit littéralement le «retour à la maison».

Comment l’Inde en est-elle arrivée là ? La nation Indienne accède à l’indépendance le 15 août 1947. Elle se dote tout de suite d’une constitution laïque où est garantie la liberté de culte. Cette constitution peut être inscrite comme une des meilleures illustrations d’un hindouisme moderne et ouvert, instigué par des personnalités ouvertes comme Aurobindo ou Vivekananda.

Avant l’intolérant BJP de 2016, il y a le RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh – Corps national des volontaires) qui, dès 1925, reprend le concept d’un penseur indien nommé Savarkar : l’hindutva. Précisons tout de suite que Savarkar est issu de la caste des Brahmin (la plus haute caste) et qu’il professe l’hindouité, concept plus politique que religieux, que ses émules confondent depuis lors avec l’hindouisme. Comment Savarkar eut-il accepté une telle idée, lui qui était athée ?


Les idées de Savarkar ont abouti au massacre de communautés qui vivaient jusqu’alors en paix


Savarkar
Savarkar.

Pourtant, c’est bien Savarkar qui devint le mentor de Hedgewar qui allait fonder le RSS. Précisions ici que le RSS, dès le commencement, était moins pro-hindou que furieusement anti-musulman. Et, à regarder l’Occident, le seul héraut dont se prévalut le RSS fut Adolf Hitler. Au moment de la décolonisation, le RSS resta en-dehors des négociations avec la puissance coloniale en se contentant d’attaquer Gandhi. Le premier résultat épouvantable des idées de Savarkar – prônant la théorie des deux nations (hindoue et musulmane) fut la création du Pakistan. On connaît les routes de l’exode : 15 millions de déplacés (9 millions d’hindous et de sikhs venant du Pakistan et 6 millions de musulmans quittant l’Inde). Il y aura des centaines de milliers de morts car les tensions étaient arrivées à leur paroxysme. D’un village à l’autre, on se massacre partout où vivaient en paix les communautés en Inde. Être musulman, ce n’est pas être Indien. On le proclame aussi des chrétiens aujourd’hui.

L’ahimsa (non-violence) de Gandhi a vécu

Le jeune Narendra Modi rejoint le RSS, attiré par l’idée de construire une nation 100 % hindoue. Premier ministre, après avoir rejoint le BJP, Modi se retrouve bien dans les idées du Vishva Hindu Parishad (VHP, Conseil mondial hindou) qui se flatte d’avoir « converti » 500 000 chrétiens et 250 000 musulmans indiens. Enfin, convertis… disons qu’ils sont revenus à la maison, peut-être un peu contraints et forcés ou achetés. Quand on a faim, la promesse de quelques sacs de riz est tentante dans les coins reculés du pays aux yeux des plus humbles, des plus fragiles ethnies.

Finalement, que cache cette volonté de Modi de mettre en pièce le pluralisme consubstantiel de la nation indienne (diversité des peuples, des langues, des cultures, des religions) en affaiblissant peu à peu la constitution ? Car le fossé se creuse entre les promesses électorales de relancer la croissance, de faire de la nation indienne une des grandes puissances mondiales et la réalité… avec une économie mondiale à la peine.

Alors seule l’idéologie proclamée par Modi peut sauver la face du BJP en mettant en avant des réformes sociétales menées au nom de l’hindutva. En réalité, Narendra Modi et son gouvernement sèment le vent, concentrent les pouvoirs et se font portraiturer en «Hitler» et consorts dans la presse tabloïd encore libre (pour combien de temps ?) d’Inde.

La récente décision d’accorder des quotas – habituellement réservés aux minorités dans un effort de discrimination positive – à une des castes dominantes, les Jats, dans l’attribution des postes dans la fonction publique et les universités est significative. Un vent de contestation s’est levé venant de l’Église catholique, en la personne du Père Savari Muthu, archidiocèse de New Delhi (voir article annexe de MEPAsie).

Quel est donc l’avenir pour les communautés chrétiennes et les autres minorités confrontées aux mêmes heurts, aux mêmes vexations, arrestations arbitraires, brimades, coups et blessures, viols et violences de toutes sortes ? Il est impossible de le prévoir.


Il est à craindre que le BJP, devant son manque de résultats économiques, fasse massacrer des populations non hidoues


Le phénomène du bouc émissaire est ancré au cœur des sociétés humaines. Il n’est aujourd’hui à redouter que le BJP, devant son manque de résultats économiques, instille la haine et fasse brûler les commerces, les villages et déporter ou massacrer les populations non hindoues. Si la nation indienne ne s’éveille pas, elle écrira une page de sang alors qu’aux racines du peuple indien existe d’autres valeurs : création, recherche, philosophie, nuance, dialogue… bien loin de l’interprétation mortifère de l’hindutva.

Ce qui devrait alerter les grandes démocraties européennes semble passer inaperçu. Il est sûr que la vente d’avions de combats français, par exemple, a plus de poids que la vie d’un seul loqueteux indien, dalit, rongés par la vermine et la faim, et, en plus, chrétien.

Jean-Luc Angélis
Journaliste

 


1 – Voir cet article du Figaro.

 

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