Rencontre de François et Cyrille à Cuba

La rencontre historique entre le Patriarche russe Cyrille et le pape François a ouvert sans aucun doute une nouvelle page dans l’histoire des relations entre l’Église catholique et l’Église russe orthodoxe, significative pour toute la Chrétienté. Elle peut être qualifiée à juste titre d’événement historique, comme le fut la rencontre du Pape Paul VI et du Patriarche Athénagoras en 1965.

Cette rencontre à La Havane n’est pas simplement l’aboutissement d’un long cheminement avec la signature de la déclaration, texte très fort par sa signification, elle trace désormais tout un programme d’action conjointe réelle et efficace dans le monde qui se situe dans le post-sécularisme. Le terrorisme prend de plus en plus un caractère religieux et les bases de la religion interprétées d’une manière tendancieuse servent à une instrumentalisation de celle-ci afin non seulement de justifier des crimes, voire des génocides, mais même d’y inciter.


Une rencontre qui trace tout un programme d’action conjointe réelle et efficace


La portée de cette rencontre ne se limite pas aux relations bilatérales entre l’Église catholique et le Patriarcat de Moscou. Des nombreux leaders religieux l’ont saluée avec un grand enthousiasme. Le Cardinal Peter Erdö, président du Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (CCEE), dans sa lettre adressée au patriarche Cyrille, à cette occasion, a qualifié cet événement de « rencontre historique qui vient ainsi à sceller si heureusement des décennies de dialogue entre le Saint Siège et le Patriarcat de l’Église orthodoxe russe» en affirmant à juste titre que «l’Église en Europe regarde cet événement comme un pas de plus accompli vers l’unité et le témoignage des chrétiens »1.

Le patriarche Bartholomée de Constantinople a également exprimé sa «joie» et sa «satisfaction» dans l’avancée des relations entre les deux Églises.

Entretien avec Victor SMIRNOV, adjoint au recteur du séminaire russe orthodoxe de France

 

Un message très touchant et plein d’espoir pour les chrétiens persécutés du Proche-Orient avait été envoyé par le patriarche syro-jacobite Mar Ignace Ephrem II Karim, qui a été reçu l’année dernière, au mois du juin 2015 par le pape François à Rome et au mois de novembre par le Patriarche Cyrille à Moscou, pour exprimer la douleur de son peuple. Le Patriarche de l’Église syro-jacobite déclara que «…la rencontre du pape François et du Très-Saint patriarche de Moscou et de toute la Russie Cyrille sera très bénéfique pour l’affirmation de la foi chrétienne au Proche-Orient… nous prions pour la bonne issue de cette rencontre et espérons les décisions concrètes de Leurs Saintetés pour le maintien de la sécurité des chrétiens dans la région».

Halvor Nordhaug, évêque luthérien de Bjogvin et président du Synode Général de l’Église luthérienne de Norvège, a aussi chaleureusement salué la rencontre du Pape avec le patriarche de Moscou.

Le mufti suprême des musulmans de la Fédération de Russie, Talgat Tadschuddin, déclarait : «Au nom des musulmans de notre pays, je salue cordialement cette décision des leaders des deux Églises. Toute rencontre est un chemin vers la compréhension mutuelle, et les négociations, sans aucun doute, auront une influence positive sur le destin du tout le monde chrétien.»

Cette rencontre très attendue fut pourtant une vraie surprise, préparée soigneusement pendant les deux dernières années dans le plus strict secret.


La rupture de communion entre les Églises d’Occident et d’Orient fut un processus long et complexe


Le patriarche Michel Cérulaire et le cardinal de Moyenmoutiers

Avec un grand enthousiasme, les médias ont souvent désigné la rencontre à La Havane comme «la rencontre du millénaire» ou «la première rencontre après le schisme du 1054». Ces appellations sont historiquement inexactes, car le conflit entre le patriarche de Constantinople Michel Cérulaire et le Cardinal Humbert, légat du pape Léon IX, avait un caractère avant tout personnel, ce qu’avaient souligné le pape Paul VI et le patriarche Athénagoras de Constantinople dans leur déclaration commune en 1965 en levant les anathèmes concernés. L’Église russe ne sera touchée par ce conflit que de très loin. Souvenons nous que, à peu près à la même époque, en 1051, le roi de France Henri Ier épouse une princesse, Anne de Kiev, la fille cadette du grand-prince Iaroslav, et les relations entre la Rus’ kiévienne et l’Occident en général ne posent pas de problème2.

La rupture de communion entre les deux grandes Églises résulte d’une conjonction de plusieurs éléments liés à l’évolution socio-politique, anthropologique et culturelle. Comme le remarquait l’historien Steven Runciman : «…Les spécialistes sont arrivés à la conclusion que l’année 1054, date de rupture entre Michel Kéroullarios et le Cardinal Humbert, ne pouvait plus être retenue comme celle de la séparation définitive des deux Églises. Celle-ci s’opéra plus lentement et de manière discontinue, après que l’irruption des Normands en Italie du Sud et la marche des Croisés vers l’Orient d’une part, l’action énergique et les prises de position fermes d’une papauté réformée d’autre part, eurent révélé aux chrétiens d’Orient la distance qui séparait l’Est et l’Ouest sur la conception de l’Église universelle»3. La rupture de communion entre les Églises d’Occident et d’Orient fut un processus long et complexe lié à l’évolution des deux mentalités distinctes dans le cadre plus global de leur développement géopolitique.

Mais il est vrai que la rencontre entre le pape et le patriarche de Moscou est une première, car aucun chef de l’Église russe portant le titre de patriarche (depuis la constitution du patriarcat en 1589 sous le tsar Féodor Ioannivitch) n’a jamais rencontré le pape. Cependant, nous pouvons rappeler deux rencontres des papes avec les chefs de l’Église russe avant la déclaration de l’autocéphalie de celle-ci en 1448. Les deux se sont déroulées dans des conditions très particulières et dramatiques pour la situation des chrétiens. La première date de 1245, quand Pierre, le métropolite de Kiev et de toute la Russie (à cette époque les chefs de l’Église de la Rus’ kiévienne portent ce titre), vient pour assister au Ier Concile de Lyon. Dans le contexte très difficile du sac de Kiev et de l’invasion tatare, il aurait été envoyé par certains princes russes, notamment par Daniel de Galicie, pour demander au pape Innocent IV et aux souverains occidentaux de l’aide pour sauver de l’invasion mongole les terres de Kiev, de Galicie et de Volhynie4.


L’union des Églises avait déjà été signée une première fois en 1439 mais n’a pas connu de suite


La deuxième rencontre, en 1438-1439, fut celle du pape Eugène IV et du métropolite Isidore de Kiev et de toute la Russie, qui résidait déjà à Moscou. Sous la menace turque-ottomane, l’empereur byzantin Jean VIII Paléologue s’était empressé de conclure une alliance politique avec les puissances occidentales, poussant aussi à l’union des Églises. Il demanda la convocation d’un concile œcuménique au pape Martin V, puis à son successeur Eugène IV. Le patriarche de Constantinople Joseph II et Bessarion, métropolite de Nicée, furent de fervents partisans de l’union, par contraste avec la position très défavorable du métropolite Marc d’Éphèse. La délégation de l’Église russe fut aussi invitée au concile. Elle était composée du métropolite Isidore, d’Abraham, évêque de Souzdal, de l’archimandrite Vassian et de l’ambassadeur du grand-prince Vassili II Thomas et arriva à Ferrare le 18 août 1438.

Le pape Eugène 4
Le pape Eugène IV entouré de prélats, par Pinturicchio.

 
Après des nombreuses sessions, le 5 juillet 1439, dans l’église de Santa Maria Novella, est signée l’union des Églises par 116 hiérarques latins avec le pape et 33 hiérarques orientaux, dont le métropolite de Kiev-Moscou Isidore. Nous savons que cette union ne sera acceptée ni par le grand-prince Vassili de Moscou ni par la grande majorité du peuple. Elle n’aura non plus de suite dans l’Empire byzantin très affaibli par la conquête ottomane. A son arrivée à Moscou, le métropolite Isidore fut arrêté par le grand-prince Vassili II, se réfugia à Rome et fut remplacé sur le siège de Moscou par Jonas5. En 1448, l’Église russe proclamera son autocéphalie, c’est-à-dire son indépendance de toute autorité supranationale, notamment du patriarche de Constantinople, sous la pression du même grand-prince de Moscou Vassili II.

Même si cette union de Florence restera un fait très controversé et un exemple typique de l’uniatisme en tant que méthode d’union actuellement considérée comme inacceptable, ce fait permettra à Pie XII, dans sa Lettre apostolique Sacro vergente du 7 juillet 1952 adressée aux peuples de Russie en pleine période stalinienne, de déclarer que jusqu’à 1448, il n’existe pas de documents officiels qui déclareraient la séparation de l’Église russe de l’Église de Rome.

Ces quelques repères historiques nous aident à mieux comprendre toute l’importance de la rencontre du 12 février, rencontre entre pairs et en dehors du continent européen, qui garde encore trop vive la mémoire blessée par les conflits et les divisions entre les chrétiens. Le choix de Cuba, qui, comme dit la Déclaration commune, est le «symbole des espoirs du Nouveau Monde», permet d’être ainsi plus concrètement «loin des vieilles querelles de l’Ancien Monde».

La Déclaration conjointe est un moyen fort pour pouvoir en quelque sorte tracer le plan de l’action commune des deux Églises pour l’avenir et constitue un pas très important dans leurs relations. Depuis la première Déclaration commune du pape Paul VI et du Patriarche Athénagoras en 1965 avec la levée des anathèmes, qui fut lue simultanément lors de la session solennelle du Concile Vatican II et à Phanar (résidence du patriarche de Constantinople), il y en a eu neuf autres, signées par les papes et les patriarches de Constantinople suite aux différentes rencontres. Sans oublier les déclarations communes entre les papes et les patriarches d’autres Églises orthodoxes : une déclaration de Jean-Paul II et du Patriarche-Catholicos de la Géorgie Ilia II (1999), deux déclarations communes avec l’archevêque Christodoulos de Grèce – celle de Jean-Paul II (2001) et de Benoît XVI (2006), une déclaration de Jean-Paul II et du patriarche Théoctiste de Roumanie (2002). En ce qui concerne l’Église orthodoxe russe, jusqu’à maintenant, une déclaration de réconciliation a été signée à Varsovie en 2012 entre le patriarche Cyrille et le président de la Conférence épiscopale polonaise Mgr Josef Michalik.


Les Églises catholique et orthodoxe apparaissent comme les seuls acteurs capables d’intervenir efficacement pour la paix et la stabilisation


La Déclaration de La Havane du 12 février dernier est un document relativement long par rapport à toutes les déclarations précédentes et son thème principal est l’«appel à la communauté internationale à l’action urgente» (§9). Il comporte trente paragraphes et touche aux défis essentiels et aux questions les plus urgentes du monde contemporain : persécution des chrétiens au Proche-Orient (§8-12), liberté religieuse (§14-16) et dialogue interreligieux (§13), pauvreté (§17-18), famille (§19-20), droit à la vie, (§21), conflit ukrainien (§26-27).

Tout à fait conscients que dans les relations entre les deux Églises persistent des obstacles pour le rétablissement de l’unité, les deux primats expriment cependant leur désir de mener une action commune face aux défis les plus urgents. La rencontre aura sûrement des conséquences positives pour la tension politique actuelle qui devient une véritable guerre froide, sans doute encore plus grave que celle de l’époque soviétique. A côté des puissances politiques mondiales, engagées dans les conflits syrien et ukrainien et dans leur résolution, les Églises catholique et orthodoxe apparaissent comme les seuls acteurs capables d’intervenir efficacement pour la paix et la stabilisation. En effet, elles ne sont pas parties prenantes à la confrontation, mais ont le souci d’instaurer un dialogue plus constructif entre toutes les puissances concernées. Car seule la vérité peut rendre libre (Jn 8, 32) : le témoignage commun des chrétiens, témoignage de la vérité, est plus qu’urgent, conclut la déclaration en citant l’Évangile de Luc (12,32) : «Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume» !

Gregor Prichodko,
Prêtre catholique du diocèse de Pontoise originaire du Kazakhstan,
vicaire à Auvers-sur-Oise,
ancien professeur au séminaire
russe orthodoxe de Paris et actuellement
en double thèse
de droit civil et canonique (université Paris XI et ICP)

Photo : Max Rossi / Reuters

 


1 – Voir dans Zenit.

2 – Les deux autres filles de Iaroslav, Elisabeth et Anastasia, sont déjà à cette époque les reines respectivement de Suède et de Hongrie.

3 – Steve Runciman, Le schisme d’Orient. La papauté et les Églises d’Orient XIe – XIIe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 2008, p. 10.

4 – Jean Richard, La papauté et les missions d’Orient au Moyen-Age (XIIIe – XVe siècles), Rome, École Française de Rome, 1977, p. 67 ; Tomaszewski (S.), Précurseur d’Isidore : Petro Akerovitch, métropolite russe inconnu (Томашивсъкий С., Предтеча Исидора: Петро Акеровичь незнаний митрополит руський (1241-1245), Ananlecta ordinis s. Basilii Magni, Jovkva, 1927, t. 2, p. 244.

5Gavrilov M. N., L’orthodoxie et le Concile de Ferrare-Florence (Гаврилов М. Н., Православие и Ферраро-Влорентийский Собор), Bruxelles, Vie avec Dieu, 1954, p. 13 ; Serguiy Golovanov, Catholicisme et la Russie, (Голованов Сергий, Католичество и Россия), Saint-Pétersbourg, éd. du Grand Séminaire «Marie, reine des Apôtres», 1998, pp. 10-11.

 

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