Antonin Scalia

Antonin Scalia, l’un des neuf juges de la Cour suprême américaine, est brutalement décédé le 13 février dernier. Aussitôt, un déluge d’hommages s’est répandu à son propos dans les médias. Le juge Scalia fait en effet partie de ces personnalités qui sont respectées voire aimées par ses propres opposants ou adversaires politiques.

John Allen, qui l’a rencontré personnellement, le décrit dans Crux comme «un catholique sérieux, quelqu’un dont la foi était un élément décisif de sa vie» et qui «avait publiquement reconnu en saint Thomas More un héros», sans doute un modèle pour sa carrière. Mgr Chaput, archevêque de Philadelphie, le décrit quant à lui sur le site du diocèse comme un homme qui «écrivait avec une précision, une substance et une clairvoyance exceptionnelles, et dont on se souviendra comme l’un des plus grands juristes du siècle passé», car ce qui faisait de lui un grand homme était «son intégrité morale». Le Président Obama lui-même, bien qu’ayant avec lui de nettes divergences de point de vue, salue en Scalia « un géant, un esprit juridique brillant [qui] a influencé des générations de juges, d’avocats et d’étudiants et qui a profondément formé le paysage juridique du pays » rapporte Robert Barnes dans le Washington Post.

Tout le monde en effet est unanime pour reconnaître la contribution remarquable de Scalia au service du droit et de la Constitution des États-Unis. Car loin d’être un ultra-conservateur crispé sur ses convictions, Scalia était ce que l’on appelle un “originaliste”, c’est à dire un interprète très respectueux de la Constitution voulue par les Pères fondateurs américains. En témoigne «son amitié profonde avec la juge la plus à gauche de la Cour suprême, Ruth Bader Ginsburg» ainsi qu’avec «une autre juge nommée par un président démocrate, Elena Kagan», rapporte Le Monde. Ainsi, son interprétation de la Constitution n’était pas dictée par ses convictions personnelles mais par le respect du droit comme il l’avait expliqué en interview : «Très souvent, quand on est bon juge et qu’on ne se fie qu’au droit, avait-il assuré, on n’apprécie pas vraiment le résultat auquel on aboutit.»

Toutefois, la tâche qui revient au président de nommer son successeur n’est pas sans enjeu, bien au contraire. Parmi les huit membres restants de la Cour suprême, quatre ont été nommés par un président Démocrate – donc sont plutôt progressistes, et les quatre autres par un président Républicain – donc plutôt conservateurs ; mais parmi ces derniers, l’un d’eux, Kennedy, affiche des positions souvent libérales, en accord avec les progressistes. Et si le président Obama parvient à faire accepter par le Sénat la nomination d’un nouveau juge, la balance penchera nettement en faveur des juges dits progressistes. Car comme l’indique Robert Barnes, la Cour fait actuellement face à «plusieurs problèmes parmi les plus controversés du pays : avortement, discrimination positive, droits des opposants pour motif religieux à la mission de contraception du Affordable Care Act et aussi les pouvoirs du président en matière d’immigration et d’expulsion.»

C’est ce qui explique la certaine fébrilité des Républicains depuis l’annonce du décès de Scalia. En effet, selon E.J. Dionne du Washington Post, les Républicains, emmenés par le président du Sénat Mitch McConnell, ont pris «une position politique très tranchée avant même que tous les hommages à Scalia soient publiés» : «Le peuple américain devrait avoir son mot à dire dans le choix du prochain juge de la Cour suprême», dit McConnell, «en conséquence, cette vacance de poste ne devrait pas être résolue avant l’élection du nouveau président.» Le sénateur Républicain de l’Ohio, Ron Portman, renchérit dans le New York Times en expliquant que «le Sénat devrait suivre ce qu’il appelle «la pratique commune» de cesser de procéder à des nominations à vie durant la dernière année d’un mandat présidentiel.» Et pourtant, poursuit le New York Times, «aucune des précédentes nominations à la Cour suprême n’a attendu plus de 100 jours le vote de confirmation du Sénat». Or nous sommes à presque neuf mois des élections, donc un peu plus encore de la passation de pouvoir en faveur du ou de la prochain(e) président(e). Le Président Obama s’est engagé à trouver un remplaçant à Scalia, et se trouve en face d’une «captivante opportunité de remodeler la Cour suprême», même si les Républicains menacent de se montrer «implacables sur le sujet». Mais comment mieux «défendre et protéger sa politique concernant la santé, la régulation de Wall Street, le rapprochement avec l’Iran et Cuba, le réchauffement climatique et les droits civils», sinon en remplaçant Scalia par un «libéral» ?

Ainsi donc, comme le soulève Stéphane Montabert dans Contrepoints, «quand les citoyens voteront, ils décideront bien davantage que le chef de l’exécutif». Comme le dit Robert Barnes, toujours dans le Washington Post, ils vont «sceller le sort de la Cour du dernier recours pour toute une génération.» «La mort de Scalia nous rappelle», conclue John Allen, que «la contribution du catholicisme à la vie publique des États-Unis […] est très importante, et qu’il a incarné par toute sa vie cette vérité.»

Rédaction SRP

 

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