Porte de la miséricorde

«Il n’y a que le Pape François pour faire présenter son livre par un cardinal de Venise, un détenu chinois et un comique toscan» s’exclame le célèbre réalisateur et acteur italien Roberto Benigni. Cet étonnant trio invité à présenter Le nom de Dieu est miséricorde était en lui-même une très fidèle illustration de la vocation de cet ouvrage réalisé par le distingué vaticaniste Andrea Tornielli : adresser la miséricorde de Dieu à tous et le plus largement possible, sans oublier ceux qui s’ignorent pécheurs, c’est-à-dire la majorité d’entre nous !

Livre du pape François

Fidèle à lui-même, le Saint Père passe une bonne partie de ces entretiens à définir la miséricorde divine, à en sonder l’insondable profondeur et à exhorter tous les hommes à se tourner vers elle sans crainte. Car, s’il est bien une chose que le Saint Père voudrait éradiquer du cœur des hommes, c’est la peur de Dieu à cause des péchés ainsi que la culpabilité, celle du pénitent et celle de l’Église, appelée à témoigner bien davantage de la miséricorde de Dieu. Pour François, l’urgence est réelle, nous sommes au temps favorable : «Notre époque est un kairos de miséricorde1». Le Jubilé de la miséricorde qu’il a voulu pour l’Église n’est ni plus ni moins qu’un prolongement de l’élan résolument missionnaire et miséricordieux voulu par saint Jean XXIII et initié par l’Église lors du Concile Vatican II. C’est l’Église qui «montre son visage maternel, son visage de maman, à l’humanité blessée2».

Blessée par quoi ? Par son péché bien sûr, qui n’est pas toujours ce que l’on croit, et qui sait habilement se parer de la vertu ou d’un vernis social que François n’a de cesse de dénoncer depuis le début de son pontificat. Comme il l’exprime dans son langage simple et accessible, son image du confessionnal vu comme un «pressing3» dénonce « l’hypocrisie de ceux qui croient que le péché est une tache » alors que le péché, «bien plus qu’une tache», est «une blessure qui doit être soignée et pansée4». L’objectif n’est donc pas tant d’être propre sur soi, que d’être guéri, François préférant insister sur la maladie du cœur de l’homme plutôt que sur la recherche de l’impeccabilité, qui risque trop de s’accoquiner à son corps défendant avec la recherche d’un lustre extérieur. Et pour filer la métaphore, François aime à comparer l’Église à «un hôpital de campagne», «une structure mobile, de sauvetage, d’intervention rapide, pour éviter que les combattants ne succombent» et qui est présente là où il y a des blessés, «là où l’on se bat5». Pour François, il y a donc urgence à être sur le front.

Entretien avec Monseigneur Jean LAFFITTE, secrétaire du Conseil Pontifical pour la Famille

 

L’humanité est gravement blessée, gravement malade. Beaucoup de ses maladies sont visibles telles que «la pauvreté, l’exclusion sociale et les nombreuses formes d’esclavage de ce troisième millénaire6». Mais il en est une autre que François tient à mettre en évidence, c’est le relativisme. Reprenant les paroles de Pie XII, il indique que «le drame de notre époque» est d’avoir «perdu le sens [et] la conscience du péché». Pas de miséricorde possible sans dénonciation claire du péché : «L’Église condamne le péché parce qu’elle doit dire la vérité : ceci est un péché7». Ainsi, pour lui, en disciple de saint Ignace, la honte de son péché est «une grâce à demander8», la honte est bonne pour la conversion du cœur.


En face de l’immensité du péché, Dieu répond par un flot de miséricorde qui dépasse l’entendement humain


Mais paradoxalement, pour François, l’humanité souffre d’un autre mal, qui est de croire que son péché est impardonnable, sa maladie incurable. Et là, François dévoile toujours plus sa pensée intime, son expérience personnelle. Sa devise épiscopale en est le témoin : « Miserando atque eligendo », «miséricordié et choisi», qui est comme un résumé de sa vocation, reçue le jour de la Saint Matthieu, expérience de la miséricorde de Dieu à son égard, comme à celui de Matthieu le publicain. «J’ai toujours pensé à mes propres péchés, à mon besoin de miséricorde ; et donc j’ai cherché à beaucoup pardonner.9» En face de l’immensité du péché, Dieu répond par un flot de miséricorde qui dépasse l’entendement humain. François va même jusqu’à dire qu’ «aux yeux des hommes, [elle] peut paraître «injuste» en raison de sa surabondance.10»

Le Fils Prodigue de Pompeo Batoni

 
C’est cette surabondance qu’il veut faire connaître à toute l’humanité. «La miséricorde de Dieu va au-delà de la justice11», spécialement de la représentation humaine que nous en avons. Et en cela, François est très clair : «Pensons à ce que signifient aujourd’hui les œuvres initiées par Mère Teresa de Calcutta, quelque chose qui va à l’encontre de tous les calculs humains : donner sa vie pour aider les personnes âgées et malades, aider les plus pauvres parmi les pauvres à mourir dignement, dans un lit propre. Cela vient de Dieu.12» Parallèlement, la miséricorde est nécessaire à l’établissement d’une paix durable et profonde entre les États, ainsi que le dit François citant saint Jean-Paul II : «la capacité de pardon est à la base de tout projet de société future plus juste et plus solidaire.13»


Les prêtres sont invités à écouter tous ceux qui viennent à eux, même s’ils ne peuvent pas leur donner l’absolution sacramentelle


Si le Saint Père n’hésite pas à appliquer le besoin de miséricorde à un niveau organisationnel mondial, l’infatigable pasteur qu’il est revient constamment aux personnes. Car selon lui, «ce qui fait défaut, c’est l’expérience concrète de la miséricorde.14» François veut du concret et il donne des exemples tirés de son expérience de confesseur, comme «l’apostolat de l’oreille15». Les gens ont besoin d’écoute, patiente et fidèle, et aussi accueillante et aimante, sans jugement. Ainsi propose-t-il aux prêtres d’écouter tous ceux qui viennent à eux, même s’ils ne peuvent pas leur donner l’absolution sacramentelle, remède selon lui au recours «aux mages et aux cartomanciens16».

C’est aussi le sens de sa parole bienveillante à l’égard des personnes homosexuelles, qu’il ne veut pas voir éloignées de la confession et du contact avec le prêtre. Il nous envoie aussi vers les œuvres de miséricorde temporelles et spirituelles qui sont pour lui toujours valables et sont des invitations pressantes à vivre la miséricorde de manière concrète, comme rendre visite aux malades et aux prisonniers mais aussi écouter et supporter une personne pénible… Dans une très utile catéchèse sur la confession, le Pape rappelle avec justesse que le fait de se confesser dépend du fait que nous sommes «des êtres sociaux. Si tu n’es pas capable de parler de tes erreurs avec ton frère, tu peux être sûr que tu seras incapable d’en parler, même avec Dieu17». Et il rappelle également la dimension sociale de notre péché et donc de notre confession, qui œuvre à réparer la blessure causée aux autres par notre péché. «Il y a une objectivité dans ce geste18» ajoute-t-il, avant de s’émouvoir du geste si paternel de la tradition chrétienne orientale d’accueillir le pénitent «en lui posant l’étole sur la tête et un bras autour des épaules, comme pour une étreinte.19» On sent souvent chez François ce désir un peu démesuré d’atteindre toute l’humanité blessée et de l’étreindre sur son cœur.

Berger gardant son troupeau

 
Mais attention, le Pape est très sévère à l’égard de ceux qui ne se reconnaissent pas pécheurs. Dans le septième chapitre de son livre, «Pécheurs, oui, corrompus, non», François livre une analyse très fine du péché de corruption, certainement le pire de tous et qui concerne tout homme. C’est ici que François veut non seulement la miséricorde pour tous mais aussi la conversion profonde pour tous ! Pas de complaisance dans ses propos. La corruption est pour lui ce passage de l’habitude à l’habitus, où l’on en vient à justifier tous ses comportements dévoyés : «On crée des habitudes qui limitent la capacité d’aimer, et qui conduisent à la suffisance. Le corrompu se lasse de demander pardon et finit par croire qu’il ne doit plus le demander. On ne se transforme pas en corrompu du jour au lendemain : il y a une longue dégradation, au cours de laquelle on finit par ne plus s’identifier à une série de péchés.20»


Face à la corruption, le Saint Père veut non seulement la miséricorde mais aussi la conversion pour tous


Difficile de ne pas se reconnaître ou reconnaître des attitudes répandues dans la société… Mais pour être sûr que tout le monde comprend bien, François donne un exemple : «Le corrompu est celui qui s’indigne parce qu’on lui a volé son portefeuille, et qui se plaint de l’insécurité dans les rues ; mais ensuite, il escroque l’État en pratiquant l’évasion fiscale, ou bien il licencie ses employés tous les trois mois pour éviter de les embaucher en contrat à durée indéterminée, ou les exploite en les faisant travailler au noir. Après quoi, il se vante de ses prouesses devant ses amis.21» Inutile de dire que le Pape y discerne des attitudes de chrétiens pratiquants… Mais pas uniquement. On trouve un écho à cette analyse dans la bulle d’indiction du Jubilé de la Miséricorde, Misericordiæ vultus 19, dans laquelle le Saint Père adresse un appel solennel «aux hommes et aux femmes qui font partie d’une organisation criminelle quelle qu’elle soit» ainsi qu’aux «personnes fautives ou complices de corruption», qu’il qualifie sans détour de «plaie puante de la société22».

Logo du jubilé de la miséricorde

 
Et gare à ceux qui se complaisent dans leurs blessures, «maladie narcissique» où l’on jouit d’un «plaisir morbide23» à lécher ses blessures comme le font les chiens. Décidément, nous ne sortirons pas indemnes de ce bain de miséricorde que François veut pour l’Église. Si nous voulons guérir, il faut, comme à Cana, discerner et présenter au Christ ce qui nous semble impur pour qu’Il accomplisse un miracle.

François passe ainsi, tout au long de ces entretiens, d’une tendresse débordante pour les pécheurs à des avertissements presque cinglants à l’égard des suffisants. Et si son appel à la miséricorde est omniprésent, redondant, incantatoire même, c’est parce que c’est pour lui LE moyen d’humaniser l’humanité, de lui redonner des sentiments humains : «On a besoin de cette compassion aujourd’hui, pour vaincre la généralisation de l’indifférence. On a besoin de ce regard quand on se trouve devant un pauvre, un exclu, un pécheur. Une compassion qui se nourrit de la conscience que nous aussi, nous sommes autant de pécheurs.24»

Alix Verdet

 


1Le nom de Dieu est miséricorde, Pape François, Conversation avec Andrea Tornielli, Robert Laffont / Presses de la Renaissance, p. 26.

2 – Idem.

3Op. cit., p. 48.

4 – Idem.

5Op. cit., p. 74.

6Op. cit., p. 37.

7 – Idem.

8Op. cit., p. 31.

9Op. cit., p. 50.

10Op. cit., p. 57.

11Op. cit., p. 98.

12Op. cit., p. 99.

13 – Idem.

14Op. cit., p. 37.

15Op. cit., p. 39.

16 – Idem.

17Op. cit., pp. 43-44.

18Op. cit., p. 45.

19 – Idem.

20Op. cit., pp. 102-103.

21Op. cit., p. 104.

22Op. cit., p. 155.

23Op. cit., p. 77.

24Op. cit., p. 114.

 

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