Bombardement sur une ville de Syrie

Avec plus de 230 000 morts, le conflit syrien est à coup sûr l’un des plus meurtriers au Proche-Orient, depuis des années. Quelles sont les perspectives pour sortir de l’impasse, tant pour les puissances occidentales que pour le gouvernement syrien ? Réflexions.

Depuis 2011, après le drame de Deraa, ville au sud de Damas, la situation politique et militaire en Syrie n’a cessé de voir se développer une guerre civile d’une rare violence.

Aux premiers militants syriens, rêvant d’un «Printemps arabe» face à la dynastie Assad, se joignent bien rapidement des combattants islamistes accourus des pays voisins et financés par l’Arabie Saoudite et le Qatar. Ces combattants vont se servir du militantisme comme d’une arme de communication, tout en nourrissant un dessein plus vaste, et de nature terroriste.

Entretien avec Charlotte d’ORNELLAS, journaliste indépendante

 
Difficile, pour les démocraties occidentales – trop pressées – de faire preuve de jugement. Les vrais «rebelles» étaient connus, et tolérés, par le gouvernement syrien. Ils auraient pu constituer une alternative, avec laquelle le clan Assad aurait négocié. Mais pas sur le mode d’un Printemps arabe, c’est-à-dire désireux de secouer le joug de la dynastie alaouite au pouvoir. Dans cette course à la rapidité, pour se débarrasser d’Assad, sont apparus d’autres «rebelles», par essence terroristes, et que ne cesse de dénoncer le régime de Bachar el Assad. La France, dans son alignement atlantiste, a cru pouvoir sous-traiter le conflit avec le Qatar et l’Arabie saoudite. Une longue tradition diplomatique française a vécu.


L’armée syrienne ne pèse rien face aux combattants de l’État Islamique qui profitent du chaos


Et, comme pour donner raison à Assad, la fragmentation des groupes rebelles est telle aujourd’hui qu’ils se comptent par centaines ! Seule l’Armée syrienne libre, composée d’anciens militaires du régime, aurait pu jouer un rôle déterminant. Mais elle ne pèse rien, face aux combattants de l’Etat islamique, venus affirmer son emprise en profitant du chaos.

Bataille de Tall Tamer

Sur le fond, une guerre des courants dans l’Islam

Il n’a jamais été pardonné aux Assad d’être chiites – plus exactement alaouites – dans un pays syrien, majoritairement sunnite, par des pays, eux aussi majoritairement sunnites, tels l’Arabie saoudite ou le Qatar. En effet, la grande puissance régionale chiite est l’Iran. Son influence retrouvée définit d’ores et déjà de nouveaux équilibres au Proche-Orient. Enfin, pour mémoire, le Qatar – encore ! – comme la Turquie proche n’ont jamais pardonné le massacre des Frères Musulmans, perpétrés à Hama, en 1982. Précisons, au passage, que les quartiers chrétiens et juifs furent aussi enterrés au bulldozer dans la foulée. Les médias en restèrent cois.

Et les grandes puissances dans cette situation ?

Deux axes se sont cristallisés, au cours de toutes ces années que dure le conflit syrien.

En premier, un axe «occidental», représenté par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France qui, jusqu’à il y a peu, ont soutenu, sans y regarder de trop près, les rebelles. Ensuite, l’alliance chiite, entre le Hezbollah, l’Iran et la Syrie, agissant à l’encontre des intérêts régionaux de ces puissances occidentales. L’enjeu en est de toute évidence les ressources énergétiques.


L’axe oriental soutenu par la Russie scelle une entente entre la Syrie et l’Iran


L’axe «oriental», soutenu par la Russie, scelle une entente entre Chiites, entre la Syrie et l’Iran. Le régime d’Assad permet à l’Iran d’accéder à la Méditerranée, par voie terrestre, à Tartous. Pour la même raison, ainsi que la certitude de juteux contrats d’armement, il est à supposer que la Russie ne lâchera ni la Syrie, ni même l’Iran, vieux partenaire stratégique. Pour la Russie, cette situation permet aussi de maintenir l’islamisme à distance. Moscou – vous pariez ? – verrait d’un mauvais œil le retour de djihadistes tchétchènes sur son sol.

Des frappes russes, des conférences, et de la realpolitik…

L’intervention russe a été un choix tactique, autant que stratégique. La Russie a, aux détours de ce conflit, retrouvé une stature diplomatique internationale. La crise ukrainienne, dénoncée par le «club anti-Bachar» (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne…), a réduit la Russie à une posture «antidémocratique».

Vladimir Poutine
Photo Kremlin.ru / Wikimedia Commons

La position de la Russie, à la conférence de Vienne sous l’égide de l’ONU, a toujours consisté à tenter de trouver une solution politique pour une transition du régime de Bachar el Assad. Malgré les frappes russes, qui seront probablement limitées dans le temps, la voix de la Russie persévérera à dénoncer les relations troubles qu’entretiennent les grandes puissances démocratiques occidentales avec des groupes rebelles djihadistes.


La Russie marque aujourd’hui davantage de points dans le domaine diplomatique


Dans cette guerre, par pays interposés, que se livrent les États-Unis et la Russie, Moscou semble aujourd’hui marquer davantage de points dans le domaine diplomatique. Et la levée des sanctions concernant l’Iran, comme les déclarations, presque langoureuses, des États-Unis en faveur de Téhéran, ne paraissent pas changer fondamentalement la donne de l’alliance irano-russe. A la différence des démocraties occidentales, il faut bien reconnaître que les États au pouvoir fort auront toujours plus de constance et de poids dans leurs relations diplomatiques et leurs partenariats.

L’avenir ?

Il n’échappe à personne que la transition se fera un jour. On aurait aimé qu’elle commence en 2011… Maintenant, en 2016, nul ne peut prétendre ignorer ni le passé, ni ses victimes.

Le poids inquiétant de l’EI reste réel dans la région, et inflige à l’axe occidental bien des contorsions diplomatiques… pour, en définitive, s’attaquer à Daesh. L’EI n’est rien d’autre qu’une créature qui a prospéré, tant sur l’erreur d’évaluation du danger initial que sur les atermoiements émotionnels des occidentaux.

Drapeau de Daech

Précisons aujourd’hui que l’EI a perdu 10 % du territoire occupé en Syrie et 25 % en Irak. Mais c’est l’Arabie Saoudite qui devient de plus en plus la cible d’une coalition, dans laquelle elle revendique en même temps sa place, alors qu’une bonne majorité de sa population soutient l’EI, et menace donc de fait le royaume dont elle fait partie.

A ce jour, la solution russe peut sembler crédible. Le retour en grâce de l’Iran sur la scène internationale conforte l’axe Moscou-Téhéran. Cette option demeure sous le feu des critiques occidentales, pour des raisons évidentes d’alliance(s ?) avec les pays sunnites.

Mais pour ce qui est de fixer une date au départ de Bachar el Assad, cette question paraît à ce jour largement prématurée. Pourtant, loin de mettre tous leurs œufs dans le même panier alaouite, certains analystes russes ne cachent pas qu’existeraient, aussi, des djihadistes chiites.

A suivre ?

Jean-Luc Angélis

Photo : Orlok / Shutterstock

 

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