Université de Yale

Ça chauffe dans les campus ! A l’occasion d’Halloween, prétexte à une fête de carnaval pas toujours de très bon goût, des groupes d’étudiants de la prestigieuse université de Yale issus de minorités sociales se sont insurgés contre les micro-agressions voire les vexations répétées dont ils sont victimes.

A l’origine de cette explosion de colère, le mail qu’Erika Christakis, professeur résident en charge de la vie scolaire, a envoyé à tous les étudiants les invitant à ne pas se sentir agressés ou visés par les déguisements choisis par les étudiants, afin de préserver un climat de partage et de libre expression, sans interdiction extérieure. Car arborer une coiffe de plumes, se dessiner des yeux bridés ou se noircir le visage avec du charbon peut aujourd’hui être qualifié d’appropriation culturelle déplacée et inacceptable par les étudiants se revendiquant de ces cultures, ce qui restreint considérablement la liberté d’expression, liberté de premier ordre en Amérique.

Mais de quoi s’agit-il vraiment ? Est-ce le retour d’une revendication semblable à celles des droits civiques dans les années soixante qui avait donné lieu à la lutte tout à fait légitime de Martin Luther King pour l’égalité des droits de tous les citoyens américains garantis par la Constitution ? Pas vraiment. Ce qui se passe dans les universités américaines manifeste une autre forme de tension, fidèlement reflétée par les journaux américains. The Guardian dénonce ce qu’il appelle un système oppressif pour les minorités : «Si vous êtes authentiquement soucieux de liberté d’expression, prenez un peu de recul et regardez ce qui se passe réellement : un groupe d’étudiants, sur le point de faire entendre sa voix, est publiquement désavoué par des écrivains de renom dans des publications nationales qui n’aiment pas ce qu’ils ont à dire. Êtes-vous surs de bien savoir quels sont ceux qui sont réduits au silence ?»

Le New York Times rapporte que Peter Salovey, le président de l’université de Yale s’est dit «profondément troublé» par la «grande détresse» des étudiants de couleur, et que le doyen noir de l’université, Jonathan Holloway, s’est déclaré «pleinement du côté de la demande des étudiants de Yale d’éviter les déguisements d’Halloween culturellement irrespectueux». Le Washington Post affirme pour sa part que «ces incidents ne sont pas des cas isolés mais sont simplement la dernière preuve que Yale est peu accueillante aux étudiants noirs et particulièrement aux femmes noires.» Mais dans sa ligne éditoriale, le Washington Post montre cette dichotomie : «Lorsque des personnes tiennent des propos qui sont d’un côté protégés par le premier Amendement et d’un autre côté extrêmement blessants, cela crée des tensions.» Pour The Atlantic, «ce mouvement naissant est incontrôlé et mené en grande partie par des étudiants qui cherchent à récurer les campus de toute parole, idée et sujet qui pourraient susciter un malaise ou représenter une offense.» Cette position est appuyée par le Wall Street Journal qui met en évidence l’échec des universités d’élite qui appuient de prétendus leaders, c’est-à-tire des étudiants rebelles qu’il appelle «des petits Robespierre», lesquels n’ont «aucune idée de la raison pour laquelle les Fondateurs de l’Amérique ont risqué un malaise extrême – c’est à dire la mort – pour avoir le droit de s’exprimer librement».

Liberté d’expression contre politiquement correct

Rappelons que le premier Amendement de la Constitution américaine protège les libertés fondamentales de la personne. Mais si l’on s’appuie sur ce droit fondamental pour outrager les minorités sociales, cela va contre l’esprit de la Constitution pour laquelle ce n’est pas seulement la majorité mais toute personne qui a droit au respect de ses droits personnels. L’expression des libertés personnelles, lorsqu’elle n’est plus guidée par un certain nombre de normes sociales, peut mettre en péril de façon paradoxale une des valeurs les plus fondamentales sur laquelle les États-Unis se sont construits : les libertés fondamentales de la personne à vivre selon les valeurs qu’elles croient être les meilleures. Ce qui a permis une laïcité tolérante, ouverte et une liberté d’expression d’autant plus grande que son équilibre est assuré par un dialogue positif. Cette liberté d’expression reste fragile lorsque les droits de la personne semblent être utilisés contre les valeurs d’une minorité qui, en raison de l’histoire des États-Unis se sent encore outragée et peu intégrée.

Les révoltes étudiantes qui secouent Yale et d’autres universités montrent que l’intégration des cultures dans un pays occidental n’est pas une chose facile. On ne peut la fonder ni sur les seuls droits de la personne, ni sur la protection des minorités. Il faut un autre principe, celui du bien commun qui demande la juste interaction des différences en vue de construire une société dans laquelle le ‘bien-vivre ensemble’ implique la justice et le respect des valeurs fondamentales de la personne.

Octobre 1964, Berkeley sonne la révolte

Si ce mouvement se produit à Yale et ailleurs dans le pays, cela n’a rien d’anodin. La révolte des étudiants de Berkeley de l’automne 1964 appelée le Free Speech Movement va donner quelques années plus tard le Mai 68 français. Or Berkeley se trouve en Californie, berceau du New Age. Comme le souligne Cédric Passard dans un article publié dans la Revue internationale de politique comparée, le Free Speech Movement a aussi comporté une visée contre-culturelle évidente. «Le FSM déborde rapidement la seule question de la liberté d’expression sur le campus et développe une remise en cause plus générale du modèle de société fourni par l’American Way of Life. Les étudiants contestataires se reconnaissent à leur style de vêtement, de musique et revendiquent une grande liberté dans l’usage de drogues ou dans l’exercice de la sexualité en opposition aux normes et valeurs dominantes dans la société américaine.»

La révolte des étudiants de Berkeley a été le point de départ de l’ébranlement des valeurs morales dans le monde occidental de l’après-guerre. Comme l’analyse Laure Mandeville dans Le Figaro, « les griefs des étudiants semblent largement nourris de la revanche identitaire véhiculée par le corps enseignant «progressiste» qui a fait main basse sur les humanités dans les facultés, faisant des études critiques et de la «déconstruction du modèle occidental» sa doxa. «Les héritiers postmodernes des marxistes ont ressuscité le prisme dominant-dominé en remplaçant simplement les ouvriers par les minorités sexuelles ou raciales» déplore Joshua Mitchell, le professeur de théorie politique de l’université de Georgetown. Cette révolte estudiantine d’automne n’est donc pas à prendre à la légère par l’Europe, où des tensions peuvent naître à propos des intégrations difficiles des minorités étrangères.

Quand la liberté d’expression ne consiste qu’à mépriser la différence de l’autre, elle est une contre-politique d’intégration. L’autorisation de la tension entre politiquement correct et la liberté d’expression aboutit à une impasse. Comme l’analyse justement Commonweal, «c’est sans aucun doute un paradoxe du politiquement correct : en se posant en victimes, les étudiants se comportent comme des brutes.» Ou bien, on se trouve dans la situation où la société cherche à les assimiler et dans ce cas-là, les minorités disparaissent et avec elle les richesses qu’elles peuvent apporter au bien commun.

Alix Verdet

Photo : Ad Meskens / Wikimedia Commons

 

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