Jean-Paul II et la laïcité

Curieusement, l’Avent est une période ou les mythes renaissent. Santa Claus a remplacé saint Nicolas et Noël a pris la place du Jour de l’an pour l’échange des cadeaux ! Pourquoi ? Les illuminations de Noël, celles des grandes villes comme celles des moindres petits villages, jettent un ersatz d’espérance au sein des peuples qui n’ont plus grand-chose à attendre, sauf le réveillon et souvent la corvée de le vivre en famille. Le pavoisement des lumières symbolise malgré tout le rejet des ténèbres ou du moins fait oublier que la nuit existe. Dans les familles chrétiennes, on dresse une crèche, vide de l’enfant à naître , et on l’entoure de quatre bougies que l’on allumera l’une après l’autre jusqu’à la quatrième. On prépare le Veillée qui rappellera qu’un «Fils nous est né, qu’un Sauveur nous a été donné».

Curieusement, ce temps de l’Avent est devenu un temps de surenchère économique et politique. Surenchère commerciale ! On ne pouvait pas l’éviter : puisqu’il faut échanger des cadeaux, il faut bien les acheter, et qui dit «achat» dit commerce et qui dit commerce dit «chaland» ! Comme si cette surenchère ne suffisait pas, on y a ajouté, comme du sel sur la morue, la surenchère politique. Il fallait s’attaquer au dernier symbole qui risquait de rappeler que Noël est avant tout une fête chrétienne : les crèches. L’AMP (Association des Maires des France), l’Observatoire de la Laïcité, les Tribunaux de première instance se sont mis en branle : déployer une crèche dans un endroit public, c’est offenser gravement la laïcité de l’État républicain.

Crèche de Noël

Eh bien ! Si la laïcité ne tient qu’à cela, c’est qu’elle est vraiment malade. Si elle tremble de peur dans ses culottes parce qu’on met une crèche dans une mairie, c’est qu’elle est en train de mourir. Ou alors elle s’ennuie et elle a besoin de «causes» pour se distraire. Car tout est devenu tellement laïque aujourd’hui qu’on ne voit vraiment pas pourquoi la laïcité républicaine a peur d’une crèche dressée dans une endroit public. Autant dire que l’Italie va s’effondrer parce qu’il y a une «madone» accrochée au coin d’une rue ! Ou qu’Ankara va entrer en transes parce que Edorgan irait faire ses dévotions, pied nus, dans une mosquée chiite.

Qu’est-ce que la laïcité ?

Certains s’imaginent que la laïcité est un pur fruit de la Révolution de 1789 et qu’elle a été consacrée par la loi de 1905 laquelle, dénonçant le Concordat de 1801, marquait la séparation de l’Église et de l’État. En fait ils se trompent. La laïcité est l’un des principes de la vie chrétienne énoncée par le Christ Lui-même. Elle n’est pas d’abord une valeur républicaine. Dans un discours du 23 mars 1958, le pape Pie XII disait : «Il y a des gens qui s’agitent parce qu’ils craignent que le christianisme enlève à César ce qui est à César. Comme si donner à César ce qui lui appartient n’était pas un commandement de Jésus : comme si la légitime et saine laïcité de l’État n’était pas un des principes de la doctrine catholique ; comme si ce n’était pas une tradition de l’Église, de s’efforcer continuellement à maintenir distincts, mais toujours unis, les justes principes, les deux Pouvoirs1». Et Jean-Paul II, écrivant aux Évêques de France le 11 février 2005, rappelait : «Le principe de laïcité, auquel votre pays est très attaché, s’il est bien compris, appartient aussi à la Doctrine sociale de l’Église. Il rappelle une juste séparation des pouvoirs qui fait écho à l’invitation du Christ à ses disciples : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu».

Pour sa part, la non-confessionnalité de l’État, qui est une non-immixtion du pouvoir civil dans la vie de l’Église et des différentes religions, comme dans la sphère du spirituel, permet que toutes les composantes de la société travaillent ensemble au service de tous et de la communauté nationale2. Le pape François, dans sa rencontre avec la classe dirigeante du Brésil, lors des JMJ de Rio, le 27 juillet 2013, ne craint pas d’affirmer : «La laïcité de l’État qui, sans assumer comme propre aucune position confessionnelle, mais respecte et valorise la présence de la dimension religieuse dans la société, en favorisant ses expressions les plus concrètes, est favorable à la cohabitation entre les diverses religions3

Entretien avec Pierre MANENT, directeur d’études à l’EHESS

 

La Laïcité de l’État, c’est la reconnaissance de deux Pouvoirs dans deux sphères différentes de l’agir de la personne humaine. Car la personne humaine agit, à l’intime d’elle-même, vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis de hommes. Les deux formes d’agir répondent à l’objet du premier et du second commandement de l’amour tel que Jésus le décrit au scribe émerveillé qui l’interroge sur la Thora. (cf Mc 12, 28-33). La personne humaine qui reconnaît la présence de Dieu dans sa vie et qui obéit à ses exigences respecte ces deux commandements. Elle reconnaît l’existence et la nécessité de ces deux Pouvoirs : celui de la communauté politique à laquelle elle appartient et celui de la communion ecclésiale dont elle est membre. Ces deux Pouvoirs commandent deux façons d’agir qui sont différentes par rapport à leurs obligations, mais elles ne s’opposent pas. Elles ne s’opposent pas si chacun des deux Pouvoirs reste dans sa propre sphère.

Une chose est l’obligation d’aller à la messe le dimanche, autre est l’obligation de payer ses impôts. L’une regarde, en justice, le culte que l’on doit à Dieu ; l’autre regarde, en justice, la solidarité sociale que l’on doit à la communauté politique. L’agir vis-à-vis du bien temporel de l’État a donc comme finalité le Bien commun temporel de l’ordre social ; l’agir vis-à-vis du bien temporel de l’Église a comme finalité le bien commun temporel de l’ordre surnaturel de la personne. Les deux façons d’agir doivent se compléter par rapport à l’unique finalité qui est celle de la personne : le Bien Commun temporel, c’est-à-dire la perfection que la personne doit atteindre tant qu’elle vit dans le temps de son histoire.

Église en construction

Pour que ces finalités sociales et spirituelles ne s’opposent pas, il faut que les deux pouvoirs, qui sont des pouvoirs d’ordre, agissent sans vouloir enlever à l’un ce qui appartient à l’autre et vice versa. Si les exigences religieuses d’une personne exigent un culte public à Dieu, il faut bien un lieu de culte, de l’argent pour en financer la construction, des ouvriers et des entreprises compétentes pour exécuter les travaux : toutes choses qui relèvent de l’ordre social. Et si le chrétien ou tout homme religieux travaille, il appartient à l’ordre social politique de guider son travail, de prélever une taxation sur ses revenus, de veiller à la salubrité de son emploi et de surveiller l’équilibre de ses heures de travail. Mais c’est sa communauté spirituelle qui lui apprendra la valeur surnaturelle de son travail, qui lui en donnera le sens de sa dignité, qui lui enseignera que tout travail humain est une participation à l’œuvre du Créateur.

En signant des concordats, ou en signant des constitutions, l’Église n’apprend rien de l’État avec lequel elle s’engage. Mais, par contre, elle lui en apprend beaucoup. Elle lui apprend surtout que tout État qu’il soit, il n’est pas l’unique Pouvoir auquel il appartient de régler les activités humaines. Elle lui apprend, elle, l’Église, qu’elle exerce, de par la volonté de son Fondateur, un véritable Pouvoir auquel elle ne peut renoncer. Elle lui enseigne que l’homme n’est pas qu’un corps qui travaille ou qui consomme, mais que la personne humaine a une âme sur le destin de laquelle, lui, l’État, n’a aucun pouvoir. Elle lui apprend que sa neutralité vis-à-vis des différentes religions n’est pas une concession de son bon plaisir, mais uniquement une juste limite à son Pouvoir. Elle lui apprend aussi qu’elle, l’Église, sera toujours là pour défendre dans chaque personne humaine sa liberté vis-à-vis de Dieu, la liberté d’affirmer sa foi et le droit d’éduquer ses enfants dans le respect de ses valeurs religieuses.

La neutralité de l’État n’est jamais la captation d’un Pouvoir qui soumette l’intime de la personne à la dictature d’un absolu. Si l’Église est fidèle à elle-même, elle devient ainsi fondatrice des libertés et la garante des droits les plus fondamentaux de la personne humaine. Quand, à l’heure actuelle, on tente d’apprendre, aux petits musulmans, la neutralité de l’État et l’attachement aux valeurs républicaines comme le principe du vivre ensemble, le professeur des écoles qui s’attèle à cette tâche ne semble pas soupçonner qu’il s’adresse à une tradition qui professe depuis plus de mille ans que l’État est l’unique et le seul soutien de ces valeurs – comme si l’Islam n’avait aucun humanisme – et qu’il lui est impossible, lui, petit musulman, de considérer les valeurs du vivre ensemble comme des valeurs neutres ! Aussi bien vouloir jouer au scrabble avec un éléphant !

Sacre de Charlemagne
Sacre de Charlemagne.

 
Le 25 décembre de l’an 800, le pape Léon III posa sur la tête de Charlemagne la couronne impériale de Rome. Ce faisant, il n’anéantissait pas son propre Pouvoir, il en créait un autre, le Pouvoir temporel de l’État, et l’honorait de la consécration pour lui rappeler que «toute autorité vient de Dieu, qu’elle soit laïque ou religieuse». Il ne créa pas «une monarchie de droit divin» qui, d’ailleurs, n’a jamais existé quels que soient les thuriféraires qui l’ont encensée. Il obéit à un droit fondamental de la personne : l’autorité temporelle qui permet une vie familiale et sociale ordonnée par la justice et l’amitié vers des finalités humaines. Il n’abdiqua pas son pouvoir de conduire la personne humaine vers son Dieu ; il reconnut que, dans les actes quotidiens qui incombent à la personne – les actes du vivre, du connaître, du travail, du développement, de la mort, l’agir humain nécessite une autre autorité que celle qui la place, en son for intérieur, immédiatement dans sa relation à Dieu. Il reconnut l’autonomie du Politique face à l’autonomie du Spirituel.

Il a fallu des siècles et plus d’un millénaire pour apprendre à ces deux Pouvoirs à vivre ensemble. Rendre à César ce qui est à César, pourvu que l’on rende à Dieu ce qui est à Dieu, est peut-être facile à dire mais difficile à vivre. Car les deux Pouvoirs ont chacun de fortes assises temporelles ; l’Église, surtout l’Église catholique, ne gouverne pas que des âmes et l’État ne gouverne pas que des corps. Et les deux Pouvoirs s’adressent à l’unique personne humaine. Certains croient que la séparation est la seule et la meilleure solution. Certains voudraient que le spirituel se confine dans la sphère de l’intimité, individuelle et familiale, et que toute la sphère du public n’appartienne qu’à l’État, à l’État neutre. Mais la séparation entre l’âme et le corps, ce n’est pas la vie, c’est la mort ! L’autonomie du Politique comme l’autonomie du Spirituel ne sont pas faites pour anéantir la Personne dans la totalité de ses droits. La Personne humaine a un droit strict à la liberté d’expression de ses valeurs religieuses autant dans la sphère publique que dans la sphère privée.

Pourquoi s’être tellement battu pour la liberté d’expression de Charlie Hebdo qui poussait et pousse encore la liberté d’expression jusqu’à mépriser, caricaturer, salir toutes les valeurs religieuses auxquelles l’hebdomadaire n’accorde aucune estime ? Parce que Charlie Hebdo est dans la sphère privée ? Il n’y a aucun journal, sauf les écrits interdits que l’on se passe sous le manteau, qui soit de l’unique sphère privée et aucun journal ne cherche à être uniquement de la sphère privée. Un journal tend à influencer la sphère publique, la sphère du Politique. Autrement, il n’a qu’à stopper ses presses et à congédier ses rédacteurs. Défendre la liberté religieuse, comme un droit civil qui s’exerce autant dans la sphère du politique que dans la sphère du spirituel, tel est le but de la déclaration conciliaire Dignitatis Humanæ ! Le juste exercice de la liberté de la personne en matière religieuse est non seulement une attitude intimiste mais aussi un droit politique. Il appartient à la sphère du Politique de le défendre. L’interdire rend l’État injuste et dictatorial. De même, dans les sociétés multiculturalistes dans lesquelles nous vivons, l’Église apprend à respecter les valeurs des autres religions et accepte de ne plus les considérer comme des chemins de perdition, mais comme des voies pouvant conduire à Dieu. Tel était le but de la Déclaration du concile Nostra Ætate et de la déclaration Dominus Jesus. Mais, redisons-le, apprendre à vivre ensemble est un effort quotidien qui a commencé avec le Christ et qui continuera jusqu’à la Parousie.

Arbre de la laïcité
Photo Lionel Allorge / Wikimedia Commons

 

Une tentation forte, la laïcisation

La laïcisation n’est pas la saine et légitime laïcité de l’État. La laïcisation est une structure de pensée, une sorte de scaphandre social qui enferme la personne humaine dans l’étroitesse d’un comportement qui l’étouffe. Dans la mesure où l’État renonce, sous la pression des idéologies « sécularisantes », à son rôle de protecteur des libertés fondamentales de la personne, dont la liberté religieuse, il exerce une pression sur les actes de la personne. Il la force à penser, à vouloir, à agir comme si elle n’était qu’un pion neutre dans un système social qui récuse toute transcendance autre que sa propre idéologie. La personne devient un être prétexte. Elle n’est plus elle-même. A partir de ce moment, l’État ne joue plus son rôle de protecteur de droits, il devient fossoyeur du Droit. Si l’État renonce à juste titre à imposer une religion, il ne peut, non plus imposer sa neutralité à toutes les valeurs qui ne sont pas les siennes. Car la plupart du temps, il vole ces valeurs à des systèmes de pensée, à des philosophies, à des religions qui ne sont pas sa propriété et qu’il n’a pas bâtis.

Telle est, entre autres, la laïcité. La Laïcité désigne la juste autonomie du Politique vis-à-vis du Bien Commun temporel, la juste liberté des autorités politiques à ordonner les actes du citoyen vers les finalités concrètes que requièrent les circonstances et la temporalité de l’histoire. La laïcité ne signifie pas et n’a jamais signifié la neutralisation de toutes les valeurs humaines que l’idéologie du Pouvoir refuse de définir et de protéger parce qu’elles ne sont pas significatives pour lui. L’État politique ne peut pas être le mentor de toutes les valeurs humaines. Il ne lui appartient pas d’être le seul Éducateur national. Mais il lui appartient de ne pas neutraliser ces valeurs humaines et religieuses, de laisser aux familles, aux associations, au corps intermédiaires, le soin d’être ces éducateurs dont le citoyen a besoin. Autrement, il inaugure un processus de neutralisation qui conduit vite soit au fondamentalisme, soit à la tyrannie, soit à l’indifférence morale.

C’est ainsi que les valeurs étatiques des idéologies du Pouvoir ne sont souvent rien d’autres que des valeurs chrétiennes devenues folles ! Pour les soutenir, on en arrive à des pratiques niaises et infantiles ! S’attaquer aux crèches et pourquoi pas aux calvaires bretons, c’est s’amuser à jouer à la poupée ! Comme si on n’avait rien d’autre à faire !

Aline Lizotte

 


1 – Pie XII, Allocution à la colonie des Marches à Rome, 23 mars 1958, in Documents pontificaux de sa Sainteté Pie XII, vol, 1958, p.135.

2 – Jean-Paul II, Lettre aux Évêques de France, le 11 février 2005, Liberia Editrice Vaticana.

3 – François, samedi 27 juillet 2013, Rencontre avec la classe dirigeante du Brésil, Liberia Editrice Vaticana.

 

Télécharger le texte de cet article