Le voilier de France après les attentats

A l’image de ces milliers de chaussures – godasses, boots, tennis, escarpins… – manifestant place de la République la veille de l’ouverture de la COP21, il y a un brin de surréalisme qui s’installe dans la vie des Français.

On pense bien sûr à cette situation atypique d’un chef de l’État qui culmine au plus haut dans les sondages après les attentats du 13 novembre, alors que sa majorité présidentielle est à la peine dans la bataille électorale des Régionales. On peut également se référer à ces études d’opinion qui vont à l’encontre du regard que nous posons habituellement sur nous-mêmes. Ainsi, début octobre, TNS Sofres indiquait que 60 % de nos concitoyens se disent favorables à une libéralisation de l’activité économique, et 77 % à l’allègement des règles qui l’encadrent, règles construites au fil des décennies d’un dialogue social qui se présentait comme responsable.

Rassemblement de chaussures pour la COP 21

 
Un mois plus tard, c’est l’IFOP qui mettait en évidence l’attirance de deux Français sur trois pour confier la direction du pays à des experts non élus, charge à eux de réaliser les réformes impopulaires qu’exige l’état actuel de la France. A noter la fourchette associée à ce résultat : de 73 % chez les sondés de niveau d’éducation « inférieur au baccalauréat » à 55 % chez ceux de niveau « diplôme supérieur », c’est-à-dire ceux appartenant au vivier le plus à même de fournir lesdits experts. Les CSP+ ont-ils moins confiance en leurs capacités que les ouvriers et les employés ne veulent bien le leur attribuer, ou bien sont-ils plus lucides sur les limites d’un gouvernement d’experts ?

Finalement, aux crises économiques et sécuritaires inscrites dans le quotidien de chacun, ne faudrait-il pas ajouter le constat d’une nation profondément désorientée, déboussolée ? Pour reprendre une expression de voileux, « ça fasseye dans la grand voile… »

Après le drame de Charlie Hebdo en janvier dernier, qu’on se sente ou non Charlie, on pouvait se retrouver dans une grande communion nationale de rejet de ces attentats odieux, avec force discours sur la laïcité et le vivre-ensemble. Dix mois plus tard, face à des actes terroristes encore plus sanglants, la magie des mots et des défilés de masse semble ne plus prendre. Comme si les Français attendaient autre chose. Des actes forts des pouvoirs publics, bien sûr. Mais aussi des aspirations autrement plus attrayantes que la laïcité et le vivre-ensemble finalement assez mornes parce qu’abordés par nous tous le plus souvent avec un ton moralisateur et cérémonieux. Il nous faut du souffle, un vrai souffle qui permette de gonfler la voilure et de repartir bien amuré, sur un cap bien ajusté.

Entretien avec Jacques Vallée, professeur de philosophie politique à l’institut Karol Wojtyla

 
Pour poursuivre dans la métaphore du yachting, prendre le vent est premier car c’est le préalable à la mise en mouvement du voilier de laquelle il sera possible de prendre le cap. Aujourd’hui donc, la puissance du souffle l’emporte-t-elle sur l’ajustement du cap. Autrement dit, parce que nous sommes durablement désorientés, l’urgence se trouve dans l’émergence d’élites à l’esprit libre marqué de fortes convictions. Seul bémol, la manière de prendre le vent se fait avec prudence pour éviter de déchirer ses voiles ou d’embarquer les paquets de mer. Dans le cas d’une communauté de Français d’histoires, de cultures, de religions diverses vivant sur un territoire de traditions chrétiennes, il s’agit de maintenir l’intégrité du tissu social sans lequel ne peut se bâtir le Bien commun d’une nation. C’est un impératif qui devra irriguer les convictions des élites appelées de nos vœux.

Emmanuel Beaupré

 

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