Erdogan et Poutine

La tension entre la Russie et la Turquie ne cesse de monter depuis qu’un Soukhoï 24 de l’armée russe a été abattu par l’armée turque le 24 novembre dernier, provoquant la mort d’un des pilotes.

Et pourtant, l’entrée en guerre de la Russie contre Daech, après que fut établie l’origine terroriste du crash du vol de l’A321 russe dans le Sinaï, avait laissé entrevoir l’espoir d’une coalition de grande ampleur contre l’État Islamique. D’autant plus que l’attentat meurtrier d’Ankara (102 tués, au moins 500 blessés) du 10 octobre dernier, pour lequel la Turquie avait d’abord soupçonné son ennemi juré kurde, s’était révélé également le fait de djihadistes turcs, connus des services de sécurité pour leur radicalisation, rapporte Le Parisien. L’ennemi commun était désigné : Daech.

Mais si l’ennemi n°1 est clairement établi, les anciennes inimitiés sont elles loin d’être oubliées. Poutine et Erdogan, « le Tsar et le Sultan » comme se plaît à les nommer Foreign Policy, sont les représentants de deux anciens glorieux empires qui, «durant les deux siècles précédents, ont été régulièrement en conflit à mesure que l’Empire Russe pénétrait toujours plus au cœur de l’Empire Ottoman : les Balkans, le Caucase, la Mer Noire et les Dardanelles.» Ce n’est que l’an dernier que «le Président Poutine s’était rendu à Ankara pour parler de la mise en place d’un partenariat stratégique avec la Turquie», avec, entre autres, «un projet de 12 milliards de dollars pour acheminer du gaz à travers la Mer Noire vers la Turquie et ultimement vers l’Europe». La Russie est également «un soutien financier de la construction d’une centrale électrique nucléaire à 20 milliards de dollars en Turquie». Donc, quelles vont être les représailles promises par Poutine, vu l’étroitesse de leur collaboration énergétique ? «Des sanctions ne risquent-elles pas de compromettre sa propre économie ?» s’interroge Keith Johnson dans Foreign Policy.

Alors, en guise de représailles, les accusations pleuvent. Ce mercredi 2 décembre, la Russie, par l’intermédiaire de son ministre de la Défense Anatoly Antonov, a affirmé être en possession de «preuves concrètes que la Turquie est engagée dans un commerce de pétrole avec ISIS» rapporte CNN. Ce qu’Erdogan a immédiatement réfuté : «La Turquie n’a pas perdu ses valeurs morales pour acheter du pétrole à un groupe terroriste », allant même jusqu’à dire qu’il «démissionnerait si les affirmations de Moscou étaient avérées.» Mais selon la porte-parole du Ministère des Affaires étrangères allemand, l’Allemagne « n’a pas vu les preuves tangibles des réclamations de la Russie», au contraire d’Assad, dont «nous savons que le régime a reçu de grandes quantités de pétrole en provenance de l’EI». En cause, George Haswani, «que le service de Trésorerie américain identifie comme étant un homme d’affaires syrien servant d’intermédiaire pour des achats de pétrole entre le régime syrien et Daech», relate The Wall Street Journal, qui décrit Assad et l’EI comme étant des «ennemis symbiotiques». Or Assad est allié à Poutine, qui s’appuie sur l’Iran, dans une coalition dans laquelle la Turquie était entrée un an auparavant, et qui s’était formée dans une unité contre le régime de Bachar al-Assad. La coalition soutient également les Kurdes, armée régulière sur le terrain et de loin la plus efficace contre Daech, ce que la Turquie ne peut voir que d’un mauvais œil, récusant totalement l’idée de la reconstitution d’un Kurdistan historique autonome, à cheval sur le sud-est de la Turquie, le nord-est de la Syrie, le nord de l’Irak et l’est de l’Iran.

A cet imbroglio géopolitique s’ajoute l’épineuse question des migrants et la trop grande porosité des frontières de l’espace Schengen, pour laquelle l’Union Européenne semble avoir trouvé une solution bien commode : ce dimanche 29 novembre, l’UE a conclu un accord historique avec la Turquie, indique Le Courrier des Balkans : «Bruxelles va débloquer, comme le réclamait Ankara, un fonds de 3 milliards d’euros pour aider la Turquie à accueillir les réfugiés et à lutter contre l’immigration illégale». Mais cette largesse européenne est assortie également pour la Turquie «de sérieuses garanties sur son processus d’adhésion». Comme le souligne Hadrien Desuin dans Figaro Vox, «ce marchandage en bonne et due forme fait des réfugiés et des migrants une bien étrange monnaie d’échange diplomatique» alors que la Turquie d’Erdogan caracole toujours en tête des atteintes aux libertés individuelles : «purge contre les derniers médias assez audacieux pour le contredire, relance de l’épuration contre les partis kurdes, agression de l’aviation russe en Syrie, négation du génocide arménien», sans oublier les persécutions et vexations régulières à l’encontre des chrétiens de Turquie.

Deux journalistes récemment emprisonnés pour espionnage et terrorisme ont écrit une lettre ouverte à François Hollande. Leur crime : «Avoir publié des images de livraisons d’armes par les services secrets turcs à des combattants syriens anti Bachar al-Assad probablement djihadistes», rapporte Le Courrier des Balkans ; encore un signe de l’ambiguïté de la Turquie dans sa lutte contre Daech, ainsi que de la grande défaillance européenne à organiser une politique migratoire commune, ce qui coûte à l’Europe de fermer les yeux sur ses valeurs bafouées pour faire les yeux doux à la Turquie en lui “refilant la patate chaude” des migrants, espérance un peu irrationnelle en une régulation de la crise. Ainsi, faut-il conclure comme Hadrien Desuin que c’est «désormais Ankara qui dicte le montant de son soutien, le prix de ses visas et le calendrier de son adhésion», que «ce n’est plus l’Europe qui impose ses critères d’adhésion mais la Turquie qui s’impose à l’Europe» ?

Rédaction SRP

Photo : Kremlin.ru / Wikimedia Commons

 

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