Jésus devant Ponce Pilate peint par Munkacsy

On sait que l’Église prétend à une autorité « magistérielle » en matière de foi et de morale. Elle fonde cette prétention sur la mission que le Christ a confiée à ses Apôtres d’enseigner toutes les nations et sur la garantie qu’il leur a donnée que cet enseignement se ferait avec sa propre autorité : «Qui vous écoute m’écoute».
Comment l’autorité, et spécialement celle de l’Église, est-elle compatible avec la conscience individuelle ? On se souvient que le Concile Vatican II a eu des paroles très fortes au sujet de la conscience dans la déclaration Dignitatis Humanæ sur la liberté religieuse : «La personne humaine a droit à la liberté religieuse» et personne, en matière religieuse, ne doit être «forcé d’agir contre sa conscience».

Avant cette affirmation, le texte, au paragraphe 1, avait énoncé deux principes : d’une part, que «l’unique vraie religion subsiste dans l’Église catholique» (parce que la Vérité est le Christ Lui-même) ; d’autre part, que «tous les hommes sont tenus de chercher la vérité… et, quand ils l’ont connue, de l’embrasser et de lui être fidèles».
Ainsi, la liberté religieuse comme la liberté morale constituent un droit, mais un droit qui repose sur un devoir, celui de chercher la vérité et d’y adhérer quand on l’a trouvée. La liberté laissée à la conscience subjective est un préalable, mais seulement un préalable : la dignité même de la conscience requiert qu’elle adhère à la vérité objective. C’est ce que le texte conciliaire résume au § 2 en une formule remarquable : «Ce n’est pas sur une disposition subjective de la personne, mais sur sa nature même, qu’est fondé le droit à la liberté religieuse.»

1/ Vérité objective et conscience subjective

Cependant, la difficulté est de saisir le lien entre cette vérité objective et la conscience subjective. Il y a en effet deux écueils possibles. Le premier est de considérer qu’il n’y a pas de vérité objective : dès lors, toutes les opinions auxquelles on adhère «en conscience» se valent ; tout se ramène au principe de Pirandello : «A chacun sa vérité». De même, dans ce qui regarde les comportements moraux, «si Dieu n’existe pas, alors tout est permis» (Dostoïevski). Aussi longtemps qu’il ne trouble pas l’ordre public, l’individu reste enfermé dans la subjectivité de ses motivations et de ses choix.

Le second écueil est de considérer, à l’inverse, que les convictions subjectives sont sans pertinence, et que, l’erreur n’ayant aucun droit, la vérité doit obliger tout le monde, même si pour cela on doit l’imposer par la force (précisons à ce sujet que l’idée que l’erreur n’a aucun droit est parfaitement exacte : ce sont les personnes qui ont des droits, même quand elles sont dans l’erreur, mais pas l’erreur elle-même !).

Entretien avec le Père Emmanuel SCHWAB, curé de Saint-Léon (Paris 15e)

 

On voit que, dans les deux cas, on résout le problème en supprimant un des deux termes : soit la notion même de vérité (c’est très généralement le cas aujourd’hui), soit, dans la version autoritaire, la liberté requise pour la recherche de la vérité par les consciences individuelles.

Pour échapper à ces deux écueils, il ne suffit pas de tenir une voie moyenne en disant par exemple : «Comme tout le monde n’a pas la chance de voir ce qui est vrai et bien, il faut bien s’accommoder de l’existence de gens qui l’ignorent» ; ou même : «C’est finalement une bonne chose que beaucoup de gens ne connaissent pas la vérité, car leur vie en est rendue plus facile !» Il faut situer la vérité, non pas comme quelque chose qui s’impose à nous de l’extérieur, mais comme ce qui est «plus intime à moi que moi-même» pour reprendre la formule de saint Augustin. Et s’il est vrai que, comme Jésus l’affirme, «la vérité rend libre», il doit bien y avoir au plus profond de la personne une aspiration à cette liberté-là qui vient de la vérité et qui libère non seulement de l’erreur, mais aussi du mensonge dont l’humanité est si souvent victime. Une conscience subjective qui se sait en désaccord avec la vérité est beaucoup plus libre (ou du moins : en voie de libération) qu’une conscience subjective qui ne sait plus où est le bien ni où est le mal. Le fait de réduire l’homme à sa subjectivité ne le libère pas, mais l’enfonce dans ses préjugés et ses esclavages.

On trouvait déjà quelque chose de très proche de ce constat chez Socrate, en particulier dans son opposition aux sophistes. Ces derniers prétendaient que la vérité se ramenait en définitive à l’utilité, et finalement à ce qui servait leur pouvoir – et le signe infaillible que leur vie n’était pas orientée vers la vérité, c’était que le mensonge finissait par y prendre la place centrale.

Saint Paul pousse encore plus loin la réflexion dans l’Épître aux Romains (2, 1-16), à partir du constat que même les païens sont en mesure de savoir ce qui est bien et ce qui est mal : «Quand des païens, sans avoir de loi, font naturellement ce qu’ordonne la loi, ils (…) montrent que les exigences de la loi sont inscrites dans leur cœur, comme le prouve le témoignage de leur conscience, ainsi que les jugements intérieurs qui tour à tour les accusent et les défendent» (14-15). Cela signifie que l’homme est capable d’accéder à la vérité par nature, antérieurement même à la révélation, et donc d’avoir une conscience morale et d’en faire usage : tout homme possède en lui la conscience d’une vérité qui existe en-dehors de lui puisqu’elle est universelle.

S’il en est ainsi, le mot «conscience» ne désigne pas seulement ce que j’ai appelé la «conscience subjective» : il désigne aussi une instance qui est en nous et qui nous permet d’adhérer à un bien qui existe en dehors de nous, et cela même si ce bien remet en question un certain nombre de nos choix et de nos comportements.

2/ Les deux sens du mot «conscience»

Chemin faisant, nous avons identifié deux sens du mot «conscience» : d’une part la conscience subjective, d’autre part la connaissance intuitive, plus ou moins claire, de la vérité objective. Ces deux sens, ou plutôt ces deux niveaux, étaient parfaitement identifiés au Moyen-Âge sous le nom de conscientia pour le premier, et de syndérèse pour le second.

• SYNDÉRÈSE
Ce mot un peu barbare peut être illustré de manière très simple à partir de la parabole bien connue du fils prodigue qui part loin de son père dans un pays lointain. Ce fils prodigue figure l’humanité qui, au lieu de trouver la liberté qu’elle espérait, se retrouve réduite en esclavage : coupé de la source de vie, l’homme est désormais dans la mort. C’est alors qu’il va se passer quelque chose, non pas en-dehors de lui, mais en lui, car il va rentrer en lui-même : «Rentrant alors en lui-même, il se dit…» (Luc 15, 17). Sa libération ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur : il «rentre en lui-même», et ce qu’il y trouve, c’est le souvenir de la maison du Père, c’est-à-dire le souvenir de Dieu, qui le rend capable de se «lever» et d’aller vers son père.

Tableau de Murillo : le fils prodigue

 
L’enseignement de ce texte, c’est qu’il y a en nous-mêmes un principe de libération, qu’on pourrait définir comme une mémoire originelle de ce qui est bien et de ce qui est vrai. Une mémoire que le mensonge et le péché n’ont jamais pu totalement détruire, et qui peut se réveiller de manière paradoxale lorsque l’homme «touche le fond» de sa misère. C’est de cette «conscience»-là que parle saint Paul dans le passage de la Lettre aux Romains cité plus haut.

Insistons sur le fait que cette mémoire du bien et du vrai n’est jamais totalement détruite dans l’homme : c’est un dogme pour notre foi que le péché originel a blessé, mais il n’a pas détruit en l’homme ce qui le rend «capable de Dieu». Quand saint Paul dit que les païens «se tiennent lieu de loi à eux-mêmes», cela ne veut pas dire qu’ils «inventent des valeurs» comme on le dirait aujourd’hui, mais qu’ils accèdent intuitivement, dans leur «tréfonds», à quelque chose de la vérité.

Cela ne veut pas dire que cette mémoire n’a pas besoin d’une aide extérieure pour être réveillée : elle en a besoin parce qu’elle est toujours plus ou moins obscurcie. Et l’Église est la première garante de la mémoire de Dieu et de la vérité dans l’humanité. Mais puisque cette aide extérieure n’est pas opposée aux aspirations profondes du sujet, il convient de procéder avant tout de manière à l’aider à en prendre conscience plutôt qu’en le heurtant de front : c’est le principe, mis en avant par les deux synodes sur la famille, de la pédagogie divine, qui se traduit pastoralement par l’accompagnement des personnes sur leur chemin d’obéissance à la volonté de Dieu.

• CONSCIENTIA
Ce mot, à vrai dire, ne désigne pas l’aspect subjectif comme s’il était opposé à l’aspect objectif (nous venons de voir que cet «aspect objectif» est lui-même éminemment personnel) : il désigne plutôt la nécessité de se déterminer dans les cas concrets, d’incarner la conscience transcendante dans des jugements et dans des décisions particulières.

À ce niveau s’applique le principe selon lequel même la conscience erronée oblige le sujet : on doit toujours agir en suivant sa conscience. Toutefois, on voit bien que ce niveau du jugement et de la décision présuppose qu’on puisse s’appuyer sur un premier niveau qui donnera les critères de l’agir : même au niveau de l’agir, on ne peut être livré à sa seule subjectivité.

Cela veut dire que la conscience n’échappe pas à un jugement de valeur : dans quelle mesure ma conscience est-elle éclairée, dans quelle mesure obéit-elle vraiment à des valeurs transcendantes ? Parfois, c’est ma conscience profonde qui va me révéler que ma conscience pratique s’est fourvoyée : je vais me sentir mal à l’aise avec la décision que j’ai prise, divisé à l’intérieur de moi-même.

Un exemple classique est celui de la trilogie d’Eschyle : Oreste, fils de Jocaste, tue sa mère dans un acte conforme à sa conscience (personnifiée par Apollon). Mais ensuite, il est persécuté par les Érinyes : elles personnifient sa conscience profonde qui prend position contre sa conscience erronée et la juge. Finalement, Athéna va absoudre Oreste et les Érinyes vont se transformer en Euménides : pressentiment d’un dépassement de la faute par une réconciliation de la conscience avec elle-même. Pressentiment de la venue de la Vérité en personne dans notre monde tragiquement divisé d’avec lui-même.

Tableau de Bouguereau : Oreste

 
Dans sa mission, l’Église a souvent à jouer le rôle des Érinyes : elle le fait chaque fois qu’elle révèle combien l’humanité est en guerre avec elle-même, et elle est alors violemment attaquée. Mais c’est ainsi qu’elle peut aller à la rencontre du travail que fait dans les cœurs celui que Saint Ignace, dans ses Exercices spirituels (n° 314), appelle le «bon esprit» qui «aiguillonne et mord la conscience en faisant sentir les reproches – par la loi naturelle (syndérèse) de la raison».

3/ Agir selon sa conscience

Dans son annonce de l’Évangile, l’Église est chargée de transmettre aux hommes une parole, qui est la Parole même de Dieu. Cela est très important, car la forme de l’interpellation par la parole signifie que la liberté est respectée : l’Esprit Saint n’est pas une force qui s’empare de nous malgré nous, mais il en appelle à notre liberté à travers une parole qu’il nous donne de comprendre.

Les conceptions autoritaires de la foi et de la vérité ont toujours tendance à la réduire à la morale, ou plus précisément à un système de défenses : une bonne part de nos problèmes d’aujourd’hui est une réaction à cette conception réductrice, justement dénoncée par le Pape François. L’évangélisation n’a aucune chance d’aboutir si elle présente Dieu et le Christ comme des gardiens de l’ordre moral : Dieu n’est pas le garant de l’ordre moral, il est la Vie et l’Amour, et loin de Lui nous sommes privés d’amour et voués à la mort.

Mais pour que ce que Dieu nous demande soit désirable, même si nous peinons à le faire, il faut qu’il y ait à l’intérieur de l’homme lui-même une instance capable d’acquiescer aux suggestions de son Esprit. C’est à cette instance que le Rapport final du synode de 2015 se réfère en son n° 63, citant le passage fameux de Gaudium et Spes 16 sur la conscience entendue comme «le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre». Et le texte du Rapport ajoute : «Plus les époux cherchent à écouter Dieu et ses commandements dans leur conscience et se font accompagner spirituellement, plus leur décision sera profondément libérée d’un choix subjectif et de l’alignement sur les comportements de leur environnement.»

Le mot « conscience » réapparaît dans un numéro dont les termes seront à clarifier, le n°85 qui traite des divorcés remariés : «Le discernement pastoral, en tenant compte de la conscience de chacun formée de façon droite, doit prendre en charge [les diverses] situations.» Cette «prise en compte» signifie-t-elle que les pasteurs ont pour tâche de former les consciences, de s’assurer qu’elles sont droitement formées, ou simplement de le présupposer jusqu’à preuve du contraire ? Les trois attitudes sont sans aucun doute requises, mais la première de toutes consiste bien à former les consciences.

«L’un des maîtres mots du Synode est celui de l’accompagnement. Nous sommes appelés à accueillir et accompagner les personnes et les familles dans ce qu’elles vivent, au point où elles en sont de leur itinéraire spirituel», a déclaré le Cardinal Vingt-Trois en rentrant du synode. En un temps de relativisme moral, c’est ce grand défi de la formation des consciences que l’Église est plus que jamais appelée à relever.

† Jean-Pierre Batut
Évêque de Blois

 

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