Carte du Moyen-Orient

Bombardements, ruines, tortures d’État, détresse humanitaire, prêches islamistes millénaristes ultra-violents, persécutions religieuses, arts, cultures et civilisations anéantis, enlèvements, viols collectifs, égorgements, décapitations, crucifixions, hordes de réfugiés aux portes de l’Europe… Les sombres images qui nous viennent du Proche et du Moyen-Orient sont puissamment anxiogènes. Quatre des cinq derniers attentats les plus sanglants qui ont frappé les capitales européennes depuis le début du XXIe siècle semblent liés de près ou de loin à cet Orient inquiet ou inquiétant : Madrid (mars 2004), Londres (juillet 2005), Paris (janvier et novembre 2015).

Comment donc ne pas s’inquiéter du sort de ce morbide voisin ? Cet Orient épileptique affecte notre tranquillité, interroge nos certitudes, remet en cause nos modèles et nous place face à des responsabilités dont le contour flou ressuscite l’étrange et inquiétant spectre de l’état de Guerre, mis au placard au XXe siècle après nos dernières guerres de décolonisation et la fin de la Guerre froide.

Malgré les espoirs de démocraties proprement arabes suscités par les premières manifestations des Printemps arabes venues d’Afrique du Nord, début 2011, le chaos semble désormais régner en maître dans un Moyen-Orient compliqué, décomposé, violent, blessé et inquiet.

Relativiser l’idée d’un chaos généralisé au Moyen-Orient…

Pris dans leur ensemble, les chiffres sont édifiants : plus de 250 000 morts en Syrie et plus de 4 millions de réfugiés ont quitté le pays depuis mars 2011. L’Irak, qui avait connu plus de 500 000 morts pendant les huit ans de l’occupation américaine de 2003 à 2011, renoue avec des taux de mortalité comparables. Le dernier rapport de la Mission d’Assistance des Nations unis en Irak (MANUI), paru début novembre 2015, estimait à 4 700 le nombre de victimes civiles du confit avec Daech au cours des seuls trois derniers mois, dont 1 739 morts. Le bilan du conflit au Yémen s’approchait à l’été des 2 000 morts, selon les Nations unies.

Cathédrale d'Alep en ruines
Cathédrale d’Alep – Photo Ch. d’Ornellas

Pourtant, ces chiffres globaux ne doivent pas nous cacher une situation différenciée sur le terrain. La vie quotidienne dans certains quartiers nord de Damas, bien tenus par le régime de Bachar al Assad, est loin d’être aussi terrible que dans les banlieues insurgées du Sud de la ville sous le constant bombardement de l’armée syrienne, ou même que dans la partie occidentale d’Alep, protégée par le régime mais qui n’a plus accès à l’eau qu’une heure tous les deux jours environ et fait face à une inflation spectaculaire. Homs est un champ de ruine, tandis que certains confins du Kurdistan syrien vivent plutôt paisiblement. De même, les plages de Lattaquié voient se dérouler chaque jour leurs lots de scènes quotidiennes paisibles d’une station balnéaire presque normale.

A l’inverse, la Bekaa libanaise et les contreforts de l’Anti-Liban, les monts du Qalamoun en particulier, sont l’objet de combats entre le Hezbollah et des forces insurgées, ou salafistes, plus féroces que sur certains fronts syriens. De même, les habitants chrétiens de la fameuse ville de Qaraqosh, dont la prise par Daech à l’été 2014 a ému l’opinion internationale, ont pu se réfugier dans des conditions précaires mais en totale sécurité à moins de 20 km de là, dans un Kurdistan irakien efficacement défendu par les Peshmergas. Si nombre de réfugiés continuent de fuir, certains reviennent aujourd’hui dans leur ville d’origine, tant en Syrie qu’en Irak.

Entretien avec Monseigneur Louis SAKO, primat de l’Église chaldéenne

 

…tout en essayant de penser la «libanisation» du Moyen-Orient.

Pourtant, si elles absorbent à l’excès notre attention et alimentent nos peurs, nous devons quand même nous interroger sur les forces de destruction indéniablement à l’œuvre, sur leurs causes et leurs fondements. L’actualité géopolitique de la zone est d’abord marquée par des crises ouvertes majeures, des guerres civiles, qui menacent d’éclatement au moins trois pays, en superposant, comme au Liban de 1975 à 1992, des lignes de fractures tant politiques que confessionnelles, ethniques, géopolitiques et économiques.


L’actualité géopolitique au Moyen-Orient menace d’éclater le Yémen, l’Irak et la Syrie


Carte du Yemen

Au Yémen : depuis mars 2015, la coalition arabe, menée par l’Arabie saoudite avec la participation des États arabes du Golfe, de l’Égypte, du Maroc, du Soudan, avec l’aide (renseignement) des États-Unis et le soutien de la Turquie et de quatre pays musulmans d’Afrique, bombarde abondamment les rebelles houthis (chiites arabes ismaéliens) pour rendre le pouvoir aux partisans «loyalistes» du Président Abd Rabo Mansour Hadi.

Les Houthis, venus du Nord-Ouest, se sont emparés de Sanaa en 2014 en dénonçant la corruption de l’État, la fin des subventions pétrolières et la lenteur d’application des mesures prévues par la conférence de dialogue nationale de 2012. Ils ont bénéficié, outre le soutien iranien, de l’appui des partisans de l’ancien président Ali Abdallah Saleh1 déposé en 2012 à la suite du printemps yéménite.

Parallèlement au conflit entre «loyalistes» et houthis, Al Qaïda, dans la pénisule arabique (AQPA), qui a rallié nombre de djihadistes sunnites de la mouvance saoudienne, profite de la fragilité politique du pays pour étendre son emprise sur le centre du pays, coupant littéralement en deux le territoire tenu par les loyalistes.

De leur côté, les indépendantistes sudistes, héritiers des revendications d’avant la réunification de 1990, ravivent régulièrement quant à eux le spectre d’une nouvelle scission Nord/Sud.

Carte de l'Irak

En Irak, où est né l’État Islamique sur la base d’une mutation d’Al Qaïda en Irak (AQI), les autorités politiques et la fragile armée officielle ne parviennent pas à endiguer la violence. Faute de charisme, l’actuel Premier ministre chiite Haider al Abadi, qui a remplacé le très décrié Nouri al Maliki, ne parvient pas à garantir la mise en œuvre d’une politique plus inclusive à l’égard des minorités sunnites.

L’intervention américaine de 2003 avait en effet rendu les commandes de l’État central à la seule communauté chiite, longtemps dominée et humiliée par le régime sunnite de Saddam, et en partie sous influence iranienne. Près de 200 anciens officiers de l’armée baasiste, aguerris sur les fronts iranien et koweitien des guerres du Golfe, avaient ainsi été congédiés dès 2003 par l’administration américaine et sont aujourd’hui devenus les acteurs-clefs de l’insurrection irakienne sunnite. Rejoignant AQI puis Daech, ils ont réussi à mobiliser les tribus sunnites de la province d’al Anbar délaissées par le pouvoir central.


Des opposants islamistes radicaux syriens à Bachar et des anciens officiers baasistes sunnites irakiens se sont alliés à Al Qaïda en Irak pour former le groupe djihadiste
Daech avec le soutien de la mouvance djihadiste internationale


Au Nord, les Kurdes profitent de la fragilité du pouvoir central pour renforcer leur autonomie. Inquiet de cet état de fait, Bagdad, qui pourrait efficacement s’appuyer sur les combattants kurdes, les Peshmergas, pour contrer Daech, préfère s’appuyer sur des milices confessionnelles (chiites, chrétiennes et yézidies), peu aguerries, mal coordonnées, confortant ainsi inévitablement la rhétorique sunnite de l’État islamique.

Carte de la Syrie

La Syrie est aujourd’hui de facto complètement morcelée, sans pour autant qu’émergent de solutions politiques viables sur la base d’une partition territoriale.

La bande côtière de l’Ouest de la Syrie, ou «Syrie utile» (essentiel de la population et des infrastructures vitales), réunit la majorité des Alaouites dont est issu Bachar al Assad. Elle est donc conservée et défendue par le régime syrien avec l’aide du Hezbollah libanais, des Pasdarans et de plus en plus activement sur le terrain, à mesure que les forces du régime s’épuisent, par l’armée de l’air et des forces spéciales russes. Le régime contrôle également le centre de Damas et des pans entiers des provinces de Homs, Hama, et de la province druze de Sweida. Ces forces gouvernementales et leurs alliés luttent contre l’ensemble des opposants à l’hégémonie de Bachar al Assad, en s’alliant parfois localement, en fonction des divisions de l’opposition, à certains groupes d’insurgés, de djihadistes ou de Kurdes, pour mieux défendre son territoire.

Au sein des opposants à Bachar al Assad, une frange islamiste radicale s’est alliée avec la frange radicale de l’insurrection sunnite irakienne pour former sur les ruines des frontières irako-syriennes le puissant groupe djihadiste État islamique – ou Daech – visant à soumettre sous l’autorité du Calife autoproclamé Abu Bakr al Baghdadi l’ensemble de la communauté musulmane mondiale2.

Al Assad, qui assure depuis la première heure lutter contre le terrorisme, combat néanmoins principalement les milices de l’opposition susceptibles d’incarner une troisième voie («ni Daech, ni al Assad»).

La ville de Homs en ruines
La ville de Homs (Syrie) en ruines – Photo Volodymyr Borodin / Shutterstock

 

La Coalition nationale syrienne (coalition hétéroclite de forces libérales, de groupes islamistes politiques, de Kurdes autonomistes non affiliés au PYD, de résistances locales, etc.), plus ou moins représentée sur le front par l’Armée syrienne libre (regroupement très peu articulé de milices mal coordonnées aux allégeances multiples), a longtemps incarné cette troisième voie mais apparaît aujourd’hui comme la grande perdante du conflit. Incapable de se structurer, elle recule sous les assauts du régime et de la Russie. Elle subit également la montée de Daech qui la combat frontalement tout en siphonnant sa frange islamiste radicale. La frilosité des puissances occidentales (États-Unis, France, UE, etc.), incapable de les soutenir effectivement, achève de décourager les membres les plus modérés de l’insurrection.

Radicalisation et « confessionnalisation » du conflit

Les mouvements d’opposition qui émergent en 2011 dans la mouvance du Printemps arabe exprimaient avant tout une aspiration à plus de dignité – karama –, plus de libertés, plus d’état de droit. Ces aspirations ont toutefois cédé le pas à des revendications de plus en plus radicales et de plus en plus « confessionnalisées ».


Le caractère confessionnel du conflit étouffe les dynamiques de nature politique


En recourant dès les premiers jours du soulèvement aux bombardements et à la torture, Bachar al Assad est d’abord parvenu à vider de sa substance l’opposition politique pacifique ne laissant pour seul réponse possible que la résistance armée et ravivant par la même occasion de vieilles fractures confessionnelles3. Nécessité faisant loi, les insurgés ont progressivement favorisé en leur sein les forces les plus aguerries et les plus radicales, parmi lesquelles des figures djihadistes se sont illustrées. La très violente répression conduite par Bachar et le soutien indéfectible de la communauté alaouite à son égard a vite été perçue par la majorité sunnite comme un réflexe communautaire de crispation alaouite autour de leur leader charismatique. La « sunnisation » claire de l’insurrection a par ailleurs suscité un agglutinement de plus en plus marqué des autres minorités (chrétiens, druzes, chiites) autour du régime de Bachar. Ces minorités craignent qu’une majorité sunnite, si elle revenait au pouvoir, soit tentée de nier leurs droits les plus élémentaires.

La communauté chrétienne, malgré le choix de certains de ses membres de soutenir l’opposition politique à Bachar al Assad, est dès lors tentée de justifier et soutenir les méthodes dictatoriales du régime, et est de plus en plus assimilée par les sunnites à la communauté alaouite, haïe entre toutes. S’ajoute à cette rancœur le sentiment assez répandu au levant que la communauté chrétienne d’Orient est une élite économique, bénéficiant d’un soutien de sa diaspora mondialisée, prenant ses distances avec les intérêts et l’identité arabes au nom d’une communauté de pensée « identitaro-confessionnelle » avec l’Occident chrétien.

Chrétiens de Syrie tenant des flambeaux
Jeunes chrétiens à Erbil (Syrie) – Photo Bernard Poli

Comme dans la plupart des conflits de la région, la communauté chrétienne semble confrontée à une sinistre alternative : soit choisir Bachar qui, bien qu’il prétende les protéger, ne protège en fait réellement que ses intérêts transitoires et ceux de sa communauté, et prendre le risque de s’exposer in fine aux représailles radicales de la population majoritaire ; soit choisir l’opposition au régime, quitte à être rejetée par ses membres les plus radicaux et prendre à terme le risque d’une vie de minorité humiliée, soupçonnée de déloyauté, au sein d’une majorité peu regardante des droits individuels et de la liberté religieuse. La troisième voie, celle de l’opposition modérée, étant combattue par le régime comme par les djihadistes, était initialement, sans doute, l’option la plus favorable aux chrétiens sur le long terme tant qu’elle avait une chance de s’imposer, mais avec le recul de cette mouvance, une majorité de chrétiens paraît aujourd’hui tentée par un soutien inconditionnel à Bachar : ce pari, séduisant à brève échéance, semble au fond bien plus risqué à long terme.


Les chrétiens sont tentés par un soutien inconditionnel à Bachar : ce pari, séduisant à court terme, est plus risqué à long terme


Enluminure du Coran

Au-delà de la responsabilité active du régime d’al Assad dans la radicalisation et la « confessionnalisation » du conflit, la communauté sunnite s’était elle-même forgée une conscience confessionnelle au travers du renforcement, au cours des dernières décennies, de deux courants islamistes de natures différentes : le salafisme wahhabite d’une part, initialement quiétiste, apolitique et conservateur, non djihadiste mais très anti-chiite, et, d’autre part, les Frères musulmans, réformistes politiques, privilégiant la lutte politique à toute logique armée, mais massivement emprisonnés par le régime d’al Assad. Dans le contexte de l’insurrection, les arguments traditionnellement très anti-chiites des salafistes ont été repris à leur compte par l’ensemble des acteurs sunnites en lutte contre le régime (les Alaouites étant souvent présentés comme une branche du chiisme), et ont justifié que des mouvances islamistes traditionnellement non-djihadistes prennent les armes.

Sur le front syrien, les distinctions politiques entre Frères musulmans et salafistes d’une part, et entre islamistes modérés et djihadistes d’autre part, ont été englouties au nom de la résistance armée sunnite à l’ennemi chiite, quitte à ranimer l’antagonisme religieux pluriséculaire entre chiites et sunnites, autrement appelé la grande fitna (trouble, sédition).

La grande fitna (trouble, sédition) et l’internationalisation du conflit

La crainte quasi obsessionnelle d’une cinquième colonne chiite, servant les intérêts de la république islamique chiite d’Iran, au cœur du monde arabe majoritairement sunnite, est un moteur essentiel de la politique régionale des États sunnites du Golfe. L’Arabie saoudite, craignant une révolte de sa propre minorité chiite comme elle a pu être initiée à Bahreïn en 2011, a pour priorité stratégique absolue la lutte contre l’influence iranienne que symbolisent le régime de Bachar en Syrie, Le Moyen-Orient prêt à exploserla rébellion houthie au Yémen et, dans une moindre mesure, les autorités chiites à Bagdad. Dans ce contexte, l’Arabie s’est naturellement engagée militairement au Yémen, mais a surtout fait sauter un certain nombre de verrous de prudence à l’égard de l’idéologie des milices islamistes qu’elle soutenait en Syrie alors qu’elle les combat sur son sol, et rechigne à sérieusement soutenir Bagdad dans sa lutte contre Daech. Le Qatar, moins prudent, a quant à lui ponctuellement soutenu des milices armées parfois bien plus radicales encore, même si Riyad a poussé Doha depuis 2014 à une conduite plus responsable. L’Arabie saoudite pourtant, consciente d’être la première cible des franges islamiste révolutionnaires ou djihadistes, avait depuis 2001 considérablement renforcé son contrôle sur les financements de la mouvance islamiste afin de lutter contre ses dérives terroristes.

Les aspirations kurdes à un grand Kurdistan autonome constituent un autre levier d’internationalisation du conflit. De même que le conflit irakien a permis l’émergence d’une province kurde autonome, la Turquie voit dans l’éclatement de la Syrie le risque d’un renforcement de l’autonomie kurde syrienne, et s’inquiète de la montée en puissance de la mouvance indépendante kurde de Turquie. Le processus de normalisation entre Ankara et le PKK, qui avait été entamé depuis 2012 par Erdogan, est désormais enterré. La Turquie voit dans la lutte en Syrie contre le PYD (filiale syrienne du PKK) une priorité absolue pour préserver l’intégrité de son territoire à long terme.


Les milices non-djihadistes, ne croyant plus à l’Occident, se sont tournées vers des chefs de guerre islamistes


De leur côté, marqués par la chute de Ben Ali et Mubarak début 2011, les pays occidentaux, France et États-Unis compris, ont jugé de prime abord la chute de Bachar al Assad inéluctable. Soucieuses de soutenir des aspirations populaires démocratiques tout en souhaitant éviter d’être taxé d’interventionnisme, l’expérience irakienne des néoconservateurs de l’ère Bush servant de repoussoir, les puissances occidentales ont soutenu du bout des lèvres les opposants les plus proches de leurs valeurs et laissé le champ libre aux plus radicaux. Par peur d’alimenter les milices djihadistes, la France et États-Unis n’ont financé et formé qu’au compte-goutte la frange la plus modérée de l’insurrection. Désabusées lorsqu’elles n’ont pas été anéanties, largement livrées à leur propre sort, les milices non-djihadistes, lasses de promesses occidentales non tenues, peinent aujourd’hui à croire à l’hypocrite étendard des droits de l’Homme et sont tentées, par pragmatisme, de s’allier aux franges djihadistes, seules apparemment déterminées à lutter contre leur bourreau Assad.

Ligne de front dans le centre d'Alep
Ligne de front dans le centre d’Alep (Syrie) – Photo Charlotte d’Ornellas

 

A l’inverse, la Russie, défendant sans états d’âme ses intérêts, a fait le choix du soutien total à Bachar, son principal client (l’intégralité des équipements de l’armée syrienne jusqu’à la doctrine d’emploi de son programme chimique est de facture soviétique puis russe) et son levier politique le plus fidèle dans la région.

Se rapprocher de la Russie et soutenir al Assad ?

Malgré la subite hausse de ton du président français en août 2013 contre Assad après l’usage avéré d’armes chimiques contre les insurgés, Barack Obama a préféré renoncer à ses lignes rouges, laissant ainsi la France seule et dans l’incapacité de défendre sur le terrain sa rhétorique de fermeté. Washington a préféré saisir la main tendue de Moscou pour démanteler l’arsenal chimique que l’URSS avait jadis contribué à constituer.

Ce renoncement atteste d’un changement du rapport de force entre chiites et sunnites au Moyen-Orient. La rhétorique occidentale de fermeté contre Bachar s’est, depuis 2013, progressivement vidée de son contenu à mesure que la mouvance djihadiste prenait de l’ampleur au sein de l’opposition au régime.

La proclamation du Califat en juin 2014, puis les attentats du 13 novembre 2015, ont largement contribué à consacrer auprès des opinions publiques et des électeurs occidentaux la vision manichéenne du conflit qu’Assad agitait comme un chiffon rouge depuis la première heure du conflit. Ils ont aussi achevé de renforcer politiquement la position russe et iranienne.


Pour certains Syriens lassés par tant de conflits, Al Assad apparaît comme un moindre mal face à Daech


Les États-Unis, désireux de rouvrir le champ des possibles sur la scène régionale et conscients de ce que Téhéran était devenu, de facto un allié objectif dans la lutte contre Daech, avait déjà accepté de redonner à l’Iran une légitimité internationale au travers de l’accord sur le nucléaire iranien du 14 juillet 2015. La réintégration à Vienne de l’Iran dans les négociations internationale sur la Syrie consacre aujourd’hui la reconnaissance internationale de son rôle régional.

Bashar al Assad sur une fresque
Fresque de Bachar al Assad à Lattaquié – Photo Emesik / Wikimedia Commons

 

Alors que sa chute n’est plus la priorité des puissances occidentales, Bachar al Assad apparaît aux yeux de certains Syriens, lassés par tant de conflits ou nostalgiques de l’avant 2011, comme un moindre mal en contraste de Daech qu’il a pourtant contribué à faire émerger. Son sort reste néanmoins en suspens car il continue d’incarner aux yeux de nombreux sunnites syriens, majoritaires et fortement « salafisés », la cause principale de ces cinq ans de guerre civile. Par ailleurs, le refus systématique de Bachar de négocier avec l’opposition même la plus modérée, et son mépris total des compromis que la France et les États-Unis ont pu discrètement lui proposer, ne permettent pas d’envisager aisément comment il pourrait faire partie de la solution. La diplomatie exige toutefois de ne pas éliminer, par principe, l’option d’un dialogue renforcé avec le régime. A l’inverse, envisager de tout miser sur Bachar comme les Russes et les Iraniens semblent disposés à le faire semble tout aussi irréaliste sur le terrain, à moins de croire possible une partition institutionnalisée de la Syrie. La répartition ethnique et confessionnelle des populations de Syrie paraît toutefois bien trop éclatée sur le territoire pour que l’hypothèse soit sérieusement considérée.

Repenser nos alliances et nos amitiés ?


Bachar continue pourtant d’incarner pour nombre de sunnites la cause principale de ces cinq ans de guerre civile


Le rapprochement progressif des puissances occidentales avec la Russie et l’Iran, qui semble inéluctable, interroge avec une force nouvelle nos alliances avec les pays du Golfe.

Nous avons noué avec ces pays des partenariats stratégiques de qualité (partenariats de défense, dialogues politiques sur la situation régionale, partage de renseignement, contrats dans les transports, les infrastructures, l’armement, achat de pétrole ou gaz, transferts de technologies et investissements croisés) dont notre économie a besoin. Il n’en reste pas moins que des pans entiers de la rhétorique de l’État islamique trouvent grâce auprès d’une majorité probable des 28 millions de Saoudiens, quoique théoriquement quiétistes et apolitiques, comme en atteste le grand nombre de messages Twitter favorable à Daech en provenance de ce pays. Comment ne pas être tentés de voir, dans l’admiration non dissimulée d’une frange influençable et déracinée de la jeunesse musulmane de France à l’égard de Daech et de ses sinistres faits d’armes, un écho à l’influence salafiste de ces pays ? Les pays du Golfe se défendent de soutenir les franges islamistes les plus radicales, dites révolutionnaires ou djihadistes, tel qu’Al Qaïda et Daech, puisque ces dernières considèrent en effet ces pays comme des régimes impies à abattre. Cependant, ces pays, prosélytes par nature, participent activement à la diffusion d’un discours religieux ultra-conservateur au sein des communautés musulmanes sunnites du monde entier dont la compatibilité avec nos valeurs politiques et culturelles est discutable.

Drapeau de Daech

A l’inverse, en parvenant à un accord nucléaire raisonnable avec les autorités iraniennes, nous nous sommes autorisés à enfin à voir qu’en dépit de quelques centaines de milliers de Pasdarans conservateurs qui tiennent la République islamique, une majorité probable des 79 millions d’Iraniens apparaît désireuse de dialogue culturel et aspire à plus de modernité économique, technologique, sociale et politique.

Cette proximité de valeur redécouverte avec le peuple iranien ne doit toutefois pas être trop naïve, car la capacité de nuisance des autorités iraniennes reste pleine et entière et parce que les forces conservatrices réticentes au changement ont des racines solides dans la société iranienne.

De même, prendre nos distances avec les pays arabes du Golfe au nom de divergences de valeurs serait un luxe politique assez coûteux que l’état de notre économie ne nous incite pas forcément à nous offrir et une erreur stratégique non moins dommageable. Notre alliance avec ces pays s’appuie sur des relations de confiance nouées avec des élites pragmatiques et, pour certaines, assez ouvertes, qui tentent, bon an mal an, de maîtriser des forces religieuses plus radicales qui animent leurs populations. Un refroidissement renforcerait les forces les plus conservatrices de ces pays, nous ferait perdre nos leviers d’influence et de dialogue au sein de la communauté sunnite du Moyen-Orient et d’Europe, renforcerait encore les logiques de polarisation et de choc civilisationnel qui nourrissent ces conflits. Une telle logique sonnerait assurément la mort définitive des minorités non sunnites au Moyen-Orient puisqu’elles en seraient les premières victimes.

Derrière l’apparente fitna religieuse entre sunnites et chiites se jouent de plus profondes mutations géostratégiques. Les États-Unis, accentuant leur pivot vers l’Asie, délaissent leur allié saoudien dont le pétrole ne les intéresse plus, et lorgnent vers le marché iranien. Le nouvel hôte que le scrutin de novembre prochain amènera à la Maison Blanche devra confirmer ou non ce tournant stratégique. Ce pivot repose sur des logiques économiques durables mais il entre en contradiction avec l’intérêt d’Israël qui continuera sans doute de tout faire pour empêcher Washington de céder à ses tentations isolationnistes.

Vladimir Poutine

La Russie, aux aguets, entend profiter du désengagement américain pour présider seule au destin de la Syrie, quitte à y sacrifier, in fine, ses pions, Al Assad et les minorités non sunnites au passage. La fascination croissante pour Vladimir Poutine et la Russie qu’on a d’abord pu observer aux marges de la scène politique française, et qui gagne désormais de plus en plus de terrain, est également porteuse de contradictions problématiques dans notre perception du jeu géopolitique moyen-oriental. Si une frange de la droite française apparaît comme fascinée par la figure d’autorité de Vladimir Poutine et sa rhétorique identitaire, nationaliste et conservatrice, lui prêtant le rôle de nouveau protecteur des chrétiens d’Orient et de l’Occident chrétien, c’est le pragmatisme et la détermination de ce dirigeant qui interpelle le plus grand nombre. L’extrême gauche se surprend même à voir en lui le dernier rempart contre les extrémistes. Pourtant, le pragmatisme de Poutine l’incite à chercher avant tout une géopolitique dont la Russie serait le centre. Il fait fi des intérêts de l’Occident ou de la France comme de la paix en Syrie. Les rodomontades de son président omniprésent ne doivent pas cacher l’économie sinistrée et le désert de la scène politique intérieure russes mais elles contribuent à mettre la France hors-jeu en posant Moscou en seul contradicteur sérieux face aux États-Unis. A court terme, l’histoire donne raison à Poutine, mais à quel prix et pour combien de temps ?

Après s’être laissé hypnotiser par l’amitié transatlantique, au lieu de se laisser fasciner par un modèle eurasien en trompe-l’œil, la France, trop affaiblie pour pouvoir se permettre de donner de coûteuses leçons, ne doit-elle pas se prémunir de toutes ses tentations d’alignement au nom de valeurs ou d’amitiés et se recentrer sur la défense de ses intérêts propres ?


Dans le combat contre Daech, la haine, les frustrations et les injustices qui en découleront risquent d’engendrer de nouveaux monstres


Et nous autres, observateurs inquiets, en quête de paix durable, au-delà de la défense d’intérêts nationaux souvent un peu « court-termistes », que nous est-il permis d’espérer ? Pour le moment, Daech nous obsède et nous fait peur. A vouloir éradiquer nos angoisses, nous risquons d’y perdre notre sérénité, de nous enferrer dans de bien vaines mentalités de croisades sécuritaires et autres chocs de civilisations fantasmés. Si lutter contre des moulins pourra peut-être apaiser notre colère et notre culpabilité face aux mille et une nuits tragiques du Moyen-Orient, cela ne servira de rien.

Sans doute Daech doit disparaître. Mais si en l’achevant, au nom de la chrétienté ou de la laïcité, nous nourrissons la haine, les frustrations, les injustices, tantôt au sein de la majorité sunnites, tantôt chez leurs contradicteurs chiites, nous ne serons alors que les géniteurs d’une nouvelle hydre moyen-orientale qui, quel que soit son nom exotique (République islamique, Al Qods, al Qaïda, État islamique, Daech ou que sais-je encore ?), engloutira encore des milliers de vie humaines et jusqu’à l’idée même de la coexistence, que la plupart des hommes de bonne volonté, et les minorités chrétiennes en particulier, aspirent tant à retrouver au Moyen-Orient.

Alexis Créac’h

 


1 – Saleh connaît bien les Houthis puisque sa famille en est issue, mais joue néanmoins un rôle distinct : héritier de la gauche panarabe (avant d’être président de la République du Yémen de 1990-2012, il était président de la République du Yémen du Nord de 1978-à 1990), il cherche surtout à revenir au pouvoir.

2 – Daech, dont le siège est sis à Raqqa en Syrie, contrôlait à l’été 2015 près de 90 000 km découpés en 13 mohafazat (circonscriptions administratives) au levant, dans le Sinaï et dans le Sahel, et avait obtenu l’allégeance de groupes terroristes djihadistes majeurs du monde entier.

3 – Le pays, dirigé par le parti panarabe socialiste Baas depuis le coup d’État du général Hafez el Assad en 1970, avait progressivement connu une «alaouitisation» du pouvoir, avec une confusion croissante des intérêts de l’État avec ceux de la communauté alaouite dont sont issus le général Hafez al Assad et son fils Bachar lui ayant succédé en 2000, de la même manière qu’en Irak le parti Baas, également au pouvoir, avait, à l’inverse, connu une «sunnisation» du pouvoir sous l’égide de Saddam Hussein.

 

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