Seringue d'injection létale

Le docteur Bonnemaison a été condamné à deux ans de prison avec sursis le 24 octobre dernier par la cour d’assises d’Angers, un an et demi après avoir été acquitté par la cour d’assises de Pau, pour avoir empoisonné sept patients entre 2010 et 2011 dans le but, a-t-il dit, de les aider à mourir sans douleur. Il a été «jugé coupable d’avoir délibérément donné la mort à l’une d’entre eux, Françoise Iramuno, avec la circonstance aggravante de connaître sa particulière vulnérabilité» rapporte L’Obs.

Mais que reproche-t-on réellement au docteur Bonnemaison ? Libération qualifie ce verdict de «déroutant» car, «de fait, on lui reproche surtout de ne pas avoir associé l’équipe soignante. Et aussi un climat autour de cette patiente», allusion à l’humour noir du docteur pariant un gâteau au chocolat sur le prochain décès de Françoise Iramuno, «un pari totalement déplacé et irrespectueux», s’est excusé à l’audience Nicolas Bonnemaison. Mais Pierre Iramuno, fils de la défunte, reproche également au docteur de l’avoir privé d’un dernier adieu à sa mère : «Dans ses derniers instants, il n’a pas remarqué chez elle de souffrances particulières, aucune trace de crispation», ce que l’infirmière et l’aide-soignante qui se sont occupées d’elle ont confirmé en audition. «Pour lui, c’est «une évidence» : on lui a «volé» ses derniers moments avec elle» dit encore L’Obs ; et sa femme de tenir «à remercier une nouvelle fois l’aide-soignante qui a, seule, tenu la main de sa belle-mère dans ses derniers instants», tout en s’étonnant de cet humour plutôt cynique du médecin : «Avec du recul je conçois bien qu’il s’agisse d’une blague», déclare Christine Iramuno ; «ce qui m’est plus difficile à admettre est d’avoir appris qu’il avait ensuite réclamé l’objet du pari». D’autant plus que le docteur est sorti de la chambre au moment du décès et a tout-à-coup été injoignable au téléphone.

Caducée

 

Comment comprendre les actes du docteur Bonnemaison ? Le Figaro a retracé son parcours depuis son arrivée à l’UHCD de Bayonne, son insertion dans l’équipe où «son humanité, ses compétences, sa disponibilité, son humilité et sa gentillesse» sont remarquées. Mais la rupture d’une liaison amoureuse extra-conjugale le plonge en 2008 dans une sévère dépression assortie de 6 mois d’hospitalisation dont il revient différent disent certaines voix. Le directeur de l’hôpital le pense guéri et le maintient dans ses responsabilités, en ignorant ses fragilités. Pourtant, la déposition de Roland Coutanceau, psychiatre de renom et expert national, met en lumière un aspect particulier de sa personnalité : «Il y a chez M. Bonnemaison une “hyperidentification” à autrui, il se met à la place des autres, leur prêtant des émotions qui le conduisent à agir tel qu’il l’a fait. Il prend sur lui pour exonérer les familles d’un poids très lourd. Mais je ne lis aucune intention homicide, car dans sa subjectivité, il ne tue pas, il soulage.» Cependant, pour quelles raisons a-t-il pris seul ces décisions ? «On peine à comprendre pourquoi […] si le but recherché s’inscrit dans la loi en vigueur : une «sédation profonde et continue» administrée à des moribonds incurables».

Le réquisitoire de l’avocat général Olivier Tcherkessoff se montre plus sévère dénonçant le docteur Bonnemaison comme étant «enfermé dans sa toute-puissance» et qui, bien que reconnu fragile, «a été victime de son propre aveuglement et de ses limites qu’il n’a pas su ni voulu partager». Et il ajoute : «L’empoisonnement par pitié, par compassion, par amour ou pour tout autre motif qui pourrait sembler louable n’est pas moins juridiquement intentionnel que l’empoisonnement par vengeance ou par cupidité» relaie La Croix.

Tenir la main et accompagner dans la souffrance

Le docteur Jean Leonetti, appelé à déposer dans cette affaire, a rappelé la nécessité de «la collégialité et de la traçabilité des décisions». Ainsi rapporte Le Monde, «ce que l’on écrit pas, ce que l’on ne partage pas, laisse la place à l’émotion et à l’arbitraire de la décision individuelle.» Tout le monde s’accorde pour dire que le docteur Bonnemaison n’est pas un assassin, ce qu’a redit le docteur Leonetti en ajoutant : «L’homme est fragile, il l’est encore plus face à la mort de l’autre. Face à la mort, on doit être dans l’empathie retenue, pas dans la compassion fusionnelle. Parce que dans le regard de l’autre, à ce moment-là, si je suis seul, je lis ma propre détresse.»

Comme vient de le publier le groupe de travail sur la «Fin de vie» de la Conférence des évêques de France, «l’intention droite du médecin, partagée par l’équipe soignante, qui cherche à prendre soin du patient jusqu’au bout est l’honneur de la profession médicale. Cette intention est au cœur du serment d’Hippocrate. Elle demeure le roc de la confiance mutuelle entre soignants et soignés.»

Rédaction SRP

 

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