Le synode pour la famille au travail

Les Pères synodaux sont entrés dans la troisième et dernière semaine de travail sur la vocation de la famille. Il y a un an, le premier synode avait produit de réelles turbulences, tant sur la manière de procéder que sur des questions de fonds doctrinales et disciplinaires. Cela a engendré des craintes, au moment d’aborder ce second synode. Quelques ajustements durant ce second synode amènent les Évêques à une discussion plus franche tout en étant moins houleuse.

Alors que l’on commence à avoir un peu de recul, ces échanges font malgré tout apparaître des questions, qui dépassent sûrement le thème de la famille. Néanmoins, elles ne sont pas dénuées d’intérêt pour une quête de justice et de droiture.

1 – Toutes les privations sont-elles des sanctions ?

Il n’est pas rare que l’impossibilité de communier des divorcés remariés soit perçue comme une punition, comme si toute privation ne pouvait être qu’une sanction… A vrai dire, cette manière de penser repose peut-être sur une tentation courante : celle de trouver un coupable à nos difficultés, celle qui porte certains aussi à se demander si le mal pourrait être une punition divine.

Pourtant, il ne devrait pourtant pas nous échapper qu’à longueur de journée, les limites ‑ toujours pénibles ‑ de notre agir ne sont presque jamais des sanctions, mais bel et bien de simples incompatibilités : il n’est pas possible de faire en même temps tout et son contraire. Ainsi, on ne peut faire fi publiquement des sacrements (comme le mariage) et néanmoins en demander un (comme l’eucharistie), sans tomber dans une incohérence.


La communion des divorcés remariés n’est pas un délit mais une incohérence


Il est vrai que certains actes sont non seulement incohérents, mais sont également par ailleurs des délits sanctionnés. Dans ce cas, ce n’est pas l’incohérence que l’autorité sanctionne, mais le délit lui-même. Or, le canon 915 du Code de droit canonique, qui demande aux divorcés remariés de ne pas communier de façon sacramentelle, ne prétend condamner aucun délit (d’ailleurs, ce canon ne fait pas partie des lois pénales toutes rassemblées au Livre VI de ce Code de droit canonique), mais il déclare une incompatibilité sacramentelle (ce canon fait partie des lois sacramentelles du Livre IV). Lorsqu’il a promulgué cette loi, le législateur ecclésiastique a simplement déclaré une impasse, afin que personne ne s’y trompe. Il est vrai que le législateur aurait pu aussi déclarer qu’attenter à un mariage, lorsqu’on est déjà marié, est en plus un délit… Il l’a d’ailleurs fait pour les clercs et religieux puisque les canons 1087‑1088 déclarent qu’il est incompatible d’attenter à un mariage quand on est clerc ou religieux, et que le canon 1394 en fait un délit sanctionné. Seulement voilà : pour les époux, le législateur ne l’a pas fait… Alors pourquoi insinuer que ce serait le cas ?

Le sage dit que l’on ne peut pas à la fois être homme et voler comme les oiseaux : est-ce la faute du sage qui voudrait nous l’interdire ? Ou le dit-il pour éviter que l’on se jette dans le vide en étant persuadé d’en réchapper ?

2 – La difficulté d’envisager une dimension publique à la vie chrétienne

Pour remédier à ces situations sensibles de personnes en difficulté devant les positions de l’Église, plusieurs propositions ont été faites. Parmi celle-ci, plusieurs suggèrent simplement de modifier l’instance de décision. En effet, si le fonctionnement actuel aboutit à un blocage, pourquoi ne pas prendre un autre outil qui, lui, fonctionnerait mieux ? Ainsi, certains ont proposé que l’admission des divorcés remariés à la Communion sacramentelle puisse être décidée en conscience par les personnes elles-mêmes, ou bien par leur confesseur ou leur accompagnateur spirituel. Hosties consacréesDe même, on envisage aussi que des décisions soient prises localement par les Conférences épiscopales ou par l’évêque de chaque diocèse.

L’argument sous-jacent consiste à penser que la loi tient sa faiblesse du fait qu’elle est générale et s’applique indistinctement à tous ceux qui se trouvent dans la même situation sans tenir compte des particularismes. Il est vrai que, par nature, la loi est générale. C’est là sa faiblesse certes, mais aussi sa vertu : tuer son voisin parce qu’il fait trop de bruit est toujours interdit, même en tenant compte des circonstances singulières d’agacement qui peuvent être réelles et justifiées… Comment défendre le contraire ?


Le péché crée toujours un préjudice pour l’ensemble de la communauté ecclésiale


Inversement, la tentation est de ne pas voir que nos actes ont aussi une portée sociale. Nous reconnaissons facilement que le soutien au plus pauvre a une portée sociale que l’on doit mettre en œuvre. Dès qu’un acte relève de la vie sacramentelle, spirituelle ou du for interne, nous nous imaginons un peu vite qu’il perd alors toute la portée sociale qu’il aurait par ailleurs. Or l’Église sait que la prière de l’Office divin par un religieux n’est pas une dévotion personnelle, mais un service public de la part de celui qui intercède pour tous les autres et en leur nom. De même, l’Église sait que la Communion sacramentelle ou le mariage sont des actes qui engagent à la fois un fidèle et, en même temps, tout le reste de la communauté, voire toute l’humanité. Ainsi, le péché crée toujours un préjudice pour l’ensemble de la communauté ecclésiale, même si le pécheur est le seul – avec son confesseur – à connaître l’existence de l’acte.

Lors de la promulgation de l’actuel Code de Droit Canonique, la commission s’était longuement préoccupée de savoir s’il fallait légiférer sur les actes relevant du for interne. Peut-on intervenir au for externe à propos des personnes qui rejettent la foi, ou qui commettent un péché, tout cela relevant du for interne ? En réponse, il devait falloir légiférer, dès lors que ces éléments, – quoique du for interne – ont aussi un impact social méritant d’être régulé.

Entretien avec Monseigneur Jean LAFFITTE, secrétaire du Conseil Pontifical pour la Famille

 

Bien entendu, devant un problème, on peut essayer un autre outil. Néanmoins, cet autre outil ne pourra pas ignorer la réalité s’il veut être efficace. Ainsi, plusieurs instances différentes pourront être compétentes pour aider les fidèles en difficulté. Mais quelle que soit cette instance, elle ne pourra pas passer outre la portée sociale des actes des fidèles. Que ce soit le législateur ou le confesseur, il ne sera pas possible d’ignorer qu’il y a des situations incompatibles.

Dans ce cas précis, la tentation est de trouver une solution en privant la situation de sa dimension sociale, afin de la rendre plus simple (pour ne pas dire simpliste). Mais comment vivrons-nous ensemble ?

3 – Distinguer l’erreur du péché ne dispense pas de rétablir ce qui est juste

Les Évêques africains ont présenté la situation des jeunes fiancés qui choisissent fermement le mariage, mais qui restent dans un concubinage provisoire parce qu’ils ne disposent pas encore du nécessaire pour honorer la dot leur permettant de conclure vraiment leur union. Les évêques africainsRemarquons bien que ce genre de situations n’est pas l’apanage de l’Afrique. Les évêques occidentaux ont évoqué des contraintes imposées par les cultures occidentales qui sont parfois très similaires, comme la durée des études qui retarde l’accès à l’autonomie et à la stabilité nécessaires à l’établissement correct d’un foyer. Entre la grandeur du mariage et l’importance d’assurer la subsistance, certains jeunes se mettent en situation d’“union de fait”.

En doctrine morale, la valeur objective de ces relations pré-matrimoniales ne saurait être qualifiée de bonne pour eux. Parfois, ces jeunes qui ont fait tout ce qu’ils ont pu ‑ sans parvenir à une situation meilleure ‑ ne peuvent être qualifiés de coupables comme s’ils l’avaient fait avec une mauvaise intention. Ce raisonnement vaut pour la majorité des situations délicates que connaissent les familles.

Certes, une évaluation des responsabilités pourrait être faite, en incluant le for interne pour être complète. Cependant, même en admettant que la personne n’est coupable d’aucun péché, mais seulement d’une erreur, il faut quand même reconnaître que cette erreur cause un tort réel. Elle mérite donc d’être réformée pour mettre fin au préjudice. Nous qui avons tous souscrit à des assurances en “responsabilité civile” pour réparer les dommages causés sans même en être délibérément coupables, nous savons bien que l’absence de culpabilité ne dispense pas de rétablir le bien.

L’enjeu aujourd’hui pour l’Église est donc de rappeler que toute situation médiocre, même installée par simple erreur, suppose d’être rétablie, sans pour autant accabler celui qui l’a commise comme s’il l’avait fait par malice.

Rédaction SRP

 

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