Le pape Paul VI

C’est annoncé depuis le 5 mai : Paul VI sera béatifié le 19 octobre 2014, à la fin du Synode extraordinaire sur la famille. La nouvelle n’a eu que peu de résonance dans nos médias. Certains ont du mal à l’avaler. Le Pape qui a écrit, promulgué et publié Humanæ Vitæ, cette encyclique qui a décrété que la pilule anti-ovulatoire, ou pilule Pincus, était un contraceptif et qu’elle tombait de ce fait sous l’interdit moral de la contraception, recevra l’honneur et la reconnaissance de toute l’Église ! Quelle déception ! D’autres s’en réjouissent et continueront de le faire, saluant cette reconnaissance comme un juste hommage rendu à ce Pape qui, seul contre plusieurs, a eu le courage de défendre la chasteté du mariage. La date de la béatification – la fin du Synode – et le miracle retenu par le conseil des cardinaux comportent un signe, amer pour certains, réjouissant pour d’autres : l’Église, dans ses prochains enseignements, ne semble pas prête à s’adapter au monde ambiant et à renoncer à sa doctrine sur l’intégrité de l’acte conjugal.

Le miracle retenu pour la béatification est suffisamment impressionnant pour ne laisser aucun doute. En 2001 en Californie, une femme est enceinte et un examen montre que le bébé, rendu au stade fœtal, a des problèmes sérieux de santé qui peuvent conduire à des lésions cérébrales : la vessie est endommagée, l’abdomen est rempli d’ascite1, un anhydramnios (absence de liquide dans le sac amniotique) est constaté. Les efforts médicaux pour corriger le problème s’avèrent inutiles et les médecins conseillent l’avortement thérapeutique, arguant que l’enfant, s’il ne décède pas dans le sein maternel sera sérieusement handicapé. La mère refuse l’avortement mais en parle à une religieuse infirmière amie de sa famille, qui avait déjà rencontré Montini. Toutes deux décident de demander l’intercession de Paul VI, et la religieuse donne à la maman un fragment d’un vêtement du Pape. Les semaines passent, des examens médicaux montrent une amélioration de la santé du bébé et ce dernier naît par césarienne à la 39e semaine de grossesse ; il est en parfaite santé. L’enfant a maintenant 13 ans et sa santé est constamment surveillée pour s’assurer que son état psychologique est normal et que ses fonctions rénales sont correctes.

Ce cas fut présenté au premier postulateur de la Cause, Jean Paolo Molinari. En 2003, le procès diocésain reconnaît – tous les témoins étant d’accord – que cette guérison est scientifiquement inexplicable. Le 12 décembre 2013, la consultation médicale demandée par la Congrégation pour les Causes des Saints, sous la direction du Professeur Patrizio Polisca, confirme l’impossibilité d’expliquer scientifiquement la guérison. Les théologiens du dicastère approuvèrent la présentation de ce miracle le 18 février dernier. Benoît XVI ayant déjà promulgué Paul VI vénérable le 20 décembre 2012, le Pape François signa le décret de béatification le 10 mai dernier et fixa la date de la proclamation au 19 octobre.

Que faut-il penser de Paul VI ?

Un décret de béatification est une reconnaissance de sainteté et une permission accordée au culte local. Elle ne signifie pas une approbation de tous les actes de la vie d’une personne, un satisfecit absolu à sa doctrine, une confirmation de la prudence de son gouvernement. On peut continuer à penser que la publication d’Humanæ Vitæ fut une erreur de gouvernement dans l’Église, mais on ne peut pas considérer que ce document contienne des erreurs graves contre la foi et les mœurs. Avant de juger de l’importance prudentielle de la parution d’Humanæ Vitæ et d’enfermer Paul VI dans l’étroit carcan de cette encyclique, il faudrait éviter de faire du Pape Montini l’homme d’un seul document pontifical, le pontife d’un seul acte de gouvernement.

En effet, le pontificat de Paul VI fut un grand et difficile pontificat. Jean XXIII mort le 3 juin 1962, Jean-Baptiste Montini, patriarche de Milan, est élu pape le 20 juin 1963. Il hérite d’un Concile mis en ébullition par une première session turbulente : le schéma De Ecclesia, préparé par les bureaux du Saint-Office (Congrégation pour la Doctrine de la Foi), avait été rejeté et on sentait que les questions concernant la définition de l’Église ad intra : la collégialité, l’apostolat des laïcs, les finalités du mariage, le culte marial, allaient revenir sur le tapis et seraient chaudement discutées. Le nouveau schéma sur l’Église, sur lequel les théologiens allemands, belges et français eurent une grande influence, présenta l’Église comme sacrement du salut et surtout orienta l’ecclésiologie sur la voie de la communion pour définir toute l’Église. Ce nouveau schéma intégra la théologie mariale dans celle du mystère de l’Église, au lieu de continuer la tradition d’un culte marial devenu presque parallèle au culte central du mystère du Christ. Si Paul VI, en tant qu’autorité supérieure du Concile, eut à préciser certains points sur le concept de collégialité, ce qui consola ceux qui avaient accepté difficilement la disparition du schéma De Beata Maria, il n’en proclama pas moins Marie Mère de l’Église, à Sainte-Marie Majeure, le lendemain de la conclusion du Concile. Le Concile commencé en 1962 se termina le 8 décembre 1965.

Après cela il a fallu gouverner l’Église, une Église qui commençait un renouveau exceptionnel au milieu du tourbillon des années folles de 1960-1970, tourbillon qui secoua l’Occident au point d’en faire craquer ses valeurs fondamentales. Quelles sont les crises que dut affronter Paul VI ? La première, qui stigmatisa les générations qui la vécurent, fut sans conteste le départ impressionnant de prêtres qui retournaient à la vie laïque, de religieux et religieuses qui quittaient leur couvent. Puis ce fut la crise liturgique, plombée par le refus traditionaliste des réformes liturgiques. Ce fut aussi l’apparition des nouvelles philosophies phénoménologiques, et leurs tentatives d’imposer leur langage comme fondement de nouvelles définitions de la foi et principalement du dogme. Enfin, une crise sociale qui changea les mœurs occidentales : la montée des courants féministes qui ébranlèrent sérieusement les valeurs de la morale sexuelle sur l’intégrité de l’acte conjugal – contraception grâce à la pilule anti-ovulatoire en 1956 – revendication du droit à l’avortement, nouvelle éducation sexuelle répandue dans les écoles, apparition de l’homosexualité comme alternative à l’hétérosexualité, alors que commençait à poindre le droit à l’euthanasie.

Paul VI était là d’abord pour gouverner l’Église. Deux encycliques encadrent son travail : Ecclesiam Suam (1964), parue alors que le Concile allait entamer sa troisième session, faisait part des trois pensées qui occupaient le Saint-Père après la première année de son pontificat : 1° la conscience que l’Église doit avoir d’elle-même ; 2° le visage réel que l’Église présente aujourd’hui ; 3° les relations que l’Église doit établir aujourd’hui avec le monde qui l’entoure et dans lequel elle travaille. Evangelium Nuntiandi est publié onze plus tard, en 1975. Paul VI est à la fin de son pontificat. Il s’éteindra le 6 août 1978 à Castel Gandolfo, victime d’une crise cardiaque. C’est une exhortation apostolique presque angoissée sur l’évangélisation, dont le thème sera repris par Jean-Paul II avec la Nouvelle Évangélisation, actualisé par Benoît XVI et institutionnalisé par François. «Qu’en est-il de l’Église dix ans après la fin du Concile ?» demande Paul VI, «Est-elle ancrée au cœur du monde et pourtant assez libre et indépendante pour s’adresser au monde ? Fait-elle preuve de plus de solidarité ? Est-elle plus ardente dans la contemplation ? Plus engagée dans les efforts pour réaliser la pleine unité ? Nous sommes tous responsables des réponses que l’on pourrait donner à ces interrogations». Avec l’encyclique Mysterium Fidei, à l’époque où l’on cherchait à expliquer l’Eucharistie par la transsignification, le Pape rappelait la valeur plénière du langage philosophique et théologique de la transsubstantiation, en le rattachant non seulement à une philosophie particulière mais à toute la Tradition. Dans son exhortation apostolique sur le Renouveau de la vie religieuse (1971), il encourageait les différents instituts de vie consacrée à persévérer courageusement dans les changements nécessaires, comme l’avait demandé le Concile, pour une intensité intérieure de la vie religieuse et une ouverture aux aspirations du monde afin de lui apporter un nouveau témoignage.

Ce pape qui apparaît «moderne», dialoguant, accueillant, pourquoi s’est-il fourvoyé avec cette encyclique Humanæ Vitæ, venant se mêler de ce qui ne le regarde pas, la vie intime des époux ? Tel est le tollé par lequel ce document pontifical a été accueilli. À y regarder les choses de près, on peut réellement se demander si ce tollé a été prononcé par les laïcs eux-mêmes ou par les clercs qui, eux, se sont vraiment mêlés de ce qui ne les regardait pas. Humanæ Vitæ ne parle pas que de la contraception. L’encyclique applique la grande doctrine de Gaudium et Spes sur le mariage, le définissant comme une communauté d’amour ouverte à la vie. Certes, elle réaffirme la signification unitive de l’acte conjugal : un acte d’amour créant un lien de communion entre les dons personnels des époux, tout en demeurant ouvert au don de la vie. C’est toute cette anthropologie du don qui donnera à Jean-Paul II le fondement théologique et spirituel de sa théologie du corps. En ce sens, Humanæ Vitæ est une encyclique prophétique et elle le demeure. Alors d’où est venu le tollé ? Beaucoup plus du côté de certains clercs et théologiens qui, se voyant contredits dans leur enseignement qu’ils voulaient prophétique et qui ne l’a pas été, ont orchestré une offensive de telle envergure qu’elle a fait perdre la tête et le bon sens à un grand nombre de pasteurs, prêtres et évêques. Il faut relire les révélations que fit à la presse le Cardinal James Francis Stafford2, qui en 2008 était Grand Pénitencier après avoir été archevêque de Baltimore, pour comprendre comment Charles Curran, alors professeur de théologie morale à The Catholic University of America, se précipita, accompagné de neuf autres professeurs de théologie de la même université, dans les bureaux du Washington Post pour recevoir l’encyclique par le telex, feuille après feuille. Ils composèrent sur le champ un communiqué de 600 mots : «Statement of Dissent» (Déclaration de Dissidence). Commencèrent alors une série de coups de téléphone d’ouest en est, jusque tard dans la nuit, pour recueillir les consentements des «notoriétés théologiques», afin d’attacher leur nom à la déclaration de dissidence. Personne n’avait encore pu lire l’encyclique. Au petit matin, les grands journaux américains comme le New York Times pouvaient titrer que plus de 600 théologiens refusaient l’encyclique Humanæ Vitæ. La guerre était ouverte et elle n’est pas terminée.

Que dire ?

Il faut maintenant chanter le Te Deum laudamus. Oui, nous te louons Seigneur de donner à ton Église de tels pasteurs, de les soutenir de ta force, de les éclairer de ta lumière, de les sanctifier de ta grâce, de les guider par ton Esprit. Grâce à eux nous pouvons marcher, si nous le voulons, à la clarté de ta Vérité, être fortifiés dans notre combat, nous ouvrir à ton amour et rendre au monde entier notre témoignage.

Aline Lizotte

 


1 – Épanchement liquidien dans la cavité péritonéale (l’abdomen), dû à une inflammation ou une infection, qui peut être plus ou moins abondant.

2 – Notre article de septembre 2008 en parle abondamment.

 

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