Famile partant évangéliser

On a entendu parler du questionnaire sur la famille, envoyé par le Vatican à tous les diocèses du monde et diffusé ensuite dans toutes les paroisses. Son titre officiel : «Les défis pastoraux de la famille dans le contexte de l’évangélisation». Il comporte 38 questions sur le mariage, la contraception, l’homosexualité, la sexualité hors mariage et l’accès aux sacrements pour les divorcés remariés. Ce questionnaire est sous la responsabilité de l’évêque, ses réponses également et, même si certains ont choisi d’en rendre publiques les réponses, l’évêque, selon le souhait du Vatican, a obligation d’en garder le secret. Les réponses seront analysées par le «Conseil ordinaire du Synode des évêques». Elles permettront d’alimenter les réflexions des deux prochains Synodes sur la famille1. Cependant, il ne s’agit ni d’un pseudo instrumentum laboris (document préalable contenant les points de doctrine auxquels le thème du synode ferait référence), ni encore moins d’un sondage d’opinion qui, selon les médias, devrait guider les délibérations des deux synodes et orienter les décisions selon les désirs de la «base».

De quoi s’agit-il ?

Certains pays, comme l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse ou encore le Japon, n’ont pas tenu compte de l’obligation de réserve imposée par le Saint-Siège, et ont publié l’intégralité des résultats ; d’autres n’en ont livré qu’un résumé à la presse2. C’est leur responsabilité ! Mais cette publication nous permet de faire quelques réflexions.

Les situations sont très différentes, surtout d’un continent à l’autre : en Afrique, la préoccupation majeure n’est pas la situation des divorcés-remariés mais la polygamie3 ; au Japon, qui ne compte que 400 000 catholiques japonais (un million en incluant les résidents étrangers), les fidèles catholiques sont souvent isolés dans une famille ou avec un conjoint non chrétien, et cette situation est souvent difficile et douloureuse ; en Allemagne – et sans doute dans toute l’Europe et en général dans l’Occident – le «vécu sociétal chrétien» du sacrement de mariage semble durement remis en cause. Cependant, malgré ces différences culturelles, le contenu des réponses révèle une situation alarmante : les catholiques, dans leur majorité, sont largement ignorants de la nature du sacrement de mariage et du vécu chrétien qu’il présuppose et entraîne.

Ils sont ignorants des textes fondamentaux de l’Église concernant ces questions : Gaudium et Spes, Humanæ Vitæ, Familiaris consortio, sans parler des catéchèses de Jean-Paul II sur la théologie du corps. Le fondement théologique et philosophique qui forme la base de la réflexion de l’Église, à savoir la loi naturelle comme fidélité immuable aux intentions de Dieu Créateur, n’a plus pour eux aucun sens. Dans une récente entrevue à Zénit4, le père Alain Mattheeuws ajoute que «le silence sur les fondements anthropologiques et théologiques de l’indissolubilité est sidérant»5. Plus grave encore : toute la mystagogie du sacrement du mariage comme signe de l’union sponsale du Christ et de l’Église semble être reléguée aux oubliettes ; tout prêtre de paroisse peut en témoigner. S’il en est ainsi, on comprend aisément que les fidèles, immergés dans la mentalité moderne, en appellent à des changements ou des adaptations dans l’enseignement de la morale conjugale dispensée par l’Église, qu’il s’agisse de la cohabitation avant le mariage, des divorcés remariés, des personnes homosexuelles vivant en couple, de la contraception. On se trouve devant un abîme entre la pratique des baptisés et l’enseignement officiel de l’Église.

Que penser ?

Premièrement, le Vatican avait demandé la confidentialité, mais certaines conférences épiscopales – ont-elles cédé à une pression médiatique ? – ont quand même publié les résultats de la consultation dans les médias, prétendant répondre aux souhaits du Pape François : «Les pasteurs de l’Église doivent avoir l’odeur de leurs brebis», et «les pasteurs doivent savoir marcher (…) derrière, parce que le troupeau sait lui-même sentir où se trouve le bon chemin». Mais cela ne change pas grand-chose. La question n’est pas de savoir comment l’Église doit s’«adapter» aux aspirations des sociétés modernes, travaillées par toutes sortes de courants de pensée, mais comment elle peut aujourd’hui évangéliser ces sociétés. Et surtout comment elle peut défendre la vérité de l’amour conjugal et de la famille.

La raison pour laquelle le Saint-Siège avait demandé la confidentialité n’est pas un désir maladif ou malsain de secret, mais elle provient d’une volonté de rester libre face aux médias et à la pression fantastique qu’ils peuvent exercer sur les décisions et initiatives à venir.

Deuxièmement, il semble que, pour certains, ce questionnaire ait été présenté sous une forme difficile à appréhender : le père Mattheeuws note que «la forme des questions en a dérouté certains. Pour d’autres, les délais de transmission des documents entre les diverses instances étaient trop resserrés». D’autre encore, chrétiens en pays de mission, regrettent un questionnaire en grande partie inadapté à leur situation concrète et construit à partir de la situation majoritaire des chrétiens dans les pays d’Occident. De plus, les personnes qui ont majoritairement répondu à ce questionnaire sont celles qui revendiquent des changements. Ce sont des personnes qui, ignorant ce qu’est la vocation chrétienne du mariage, voudraient que leur vécu du mariage, parfois difficile, puisse être adapté à celui de la masse, que le chrétien a pourtant mission d’évangéliser.

Troisièmement, et c’est le problème le plus grave : les réponses au questionnaire mettent en évidence un abîme d’ignorance quant à l’enseignement de l’Église, vécu comme une morale contraignante et mortifère qui doit disparaître. L’Église doit s’adapter aux soifs du monde moderne et autoriser les relations pré-conjugales, car celles-ci permettent d’éprouver et de mieux connaître l’harmonie sexuelle du couple avant de s’engager ; autoriser la contraception artificielle ; bénir l’homosexualité puisque c’est un choix de vie ; autoriser l’avortement quand il devient un moyen nécessaire ; et, surtout, permettre à tout homme et toute femme dont le premier mariage a été un échec de «refaire sa vie». Bref, la théologie pastorale de l’Église doit devenir une théologie «mondaine». Mais l’Église a-t-elle été fondée par le Christ pour cela ?

Que dire ?

L’Église doit s’adapter, certes, mais «à partir du mystère de Dieu dont elle vit, pas à partir d’elle-même puisqu’elle n’a pas sa finalité en elle». Elle a pour mission d’évangéliser les sociétés, pas d’adapter à ces dernières le mystère qu’elle porte et doit transmettre. La famille doit être aujourd’hui un hôpital de campagne, à l’image de ce que désire le Pape François pour l’Église toute entière. Elle doit devenir l’Église domestique au sein de laquelle chacun peut se sentir «à la maison», et en partir pour évangéliser. Le Cardinal Kasper, dans son discours à l’ouverture du dernier consistoire, évoque des communautés domestiques qui seraient de grandes familles d’un nouveau genre, où les générations se côtoieraient en se complétant, dont les membres partageraient sur la Parole de Dieu et vivraient une spiritualité de communion et d’évangélisation ; des lieux où les pauvres se sentiraient accueillis.

Cependant, le besoin le plus urgent des chrétiens aujourd’hui est de retrouver leur héritage, par la connaissance des traditions et des enseignements de l’Église mais aussi par une relation vivante, profonde et permanente avec l’Esprit-Saint. Comme le dit Florence de Leyritz (fondatrice, avec son mari, des Parcours Alpha-France), il faut aller à la racine, redécouvrir ce qui permettra aux jeunes d’aujourd’hui de fonder leur vie sur le roc que représente le Christ et ses commandements. Il faut offrir un enseignement qui soit formateur, un enseignement qui donne le goût de la vérité ; un discours qui mène à la vie et donne envie de vivre ! Car les exigences de Dieu sont finalement des exigences de vie, ce qu’on peut avoir tendance à oublier quand on ne regarde que la souffrance qu’elles peuvent occasionner lorsqu’elles sont mal comprises. «Finalement, ce qui fait la vérité de nos actes, c’est l’amour (…) L’amour peut se vivre dans des conditions fragiles, difficiles, non institutionnelles6» mais l’institution est un rempart contre les envies de tuer les conditions de l’amour. Le mariage n’est pas seulement un cadre romantique et sentimental de vie, il est une institution qui remplit le commandement universel : «Croissez et multipliez-vous». Mais il est aussi le lieu et le signe de l’Amour infini du Rédempteur, et cela parce qu’il est, entre chrétiens baptisés, sacramentel. Il n’est pas enfermé dans le carcan du moralisme d’obligation. L’une des constatations que l’on peut faire en lisant ces réponses au questionnaire, c’est que nous en avons fini avec la morale d’obligation : cela nous appelle à la remplacer par l’authenticité de la Vérité et de l’Amour.

Agnès Villié

 


1 – Ce synode aura lieu en deux temps : l’Assemblée générale extraordinaire du 5 au 9 octobre 2014, qui «passera en revue les faits de sociétés et les témoignages et propositions», et l’Assemblée générale ordinaire de 2015, qui essaiera d’«élaborer des lignes pour la pastorale» Cf. Zenit.

2 – La publication in extenso des résultats peut alimenter une sorte de «deuxième synode», médiatique celui-là, qui se donnerait la tâche d’influencer le Synode des évêques Cf. chiesa.espressonline.it

3 – Cf. La Vie.

4 – Toutes les citations du père Mattheeuws sont tirées de cette interview, qu’on retrouvera sur Zenit.

5 – Cf. le document disponible en allemand, anglais et italien sur le site de la Conférence épiscopale allemande : www.dbk.de

6Père A. Mattheeuws, interview citée.

 

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