L'ONU contre l'Église catholique

«Pédophilie : l’ONU épingle le Vatican» : c’est un des titres que l’on peut trouver concernant le rapport que le Comité pour les droits de l’Enfant de l’ONU (CRC) vient de rendre, à propos des mesures prises dans l’ Église catholique pour lutter contre la pédophilie. Un rapport agressif, «ambivalent», accusateur et partial selon de nombreux analystes, y compris non chrétiens.

De quoi s’agit-il ?

Le 16 janvier dernier, après avoir répondu au questionnaire de la CRC en juillet, le Vatican a été auditionné par le Comité des Nations-Unies des Droits de l’Enfant (CRC, Committe on the Rights of the Child) sur la conformité (sic) de son programme de protection des Droits de l’enfant aux lignes directrices de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (CIDE). Fait inusité, la salle d’audience était pleine à craquer et le climat était empli non seulement d’attention, mais aussi d’une énorme pression médiatique. Le 5 février 2014, le CRC a publié son propre rapport d’analyse sur l’action du Vatican et sur le rapport qu’il a soumis. C’est ce rapport du CRC qui a fait la «une» des médias.

Le Comité des Nations-Unis aborde tous les sujets concernant les «droits» de l’enfant : de la nécessité d’une diffusion large et détaillée de la Convention jusqu’aux violences faites aux enfants comme les crimes de pédophilie, les inégalités du «gender», les discriminations sur l’orientation sexuelle, l’avortement, le planning, l’éducation sexuelle, la santé, les punitions corporelles. Du fait des difficultés de l’Église catholique dues à un certain nombre de prêtres accusés de pédophilie, et de la forte résonance médiatique que ces événements ont eue, l’audition publique du Saint-Siège – représenté par son observateur permanent à l’ONU, Mgr Tomasi – était très attendue. Et sa conclusion, publiée le 5 février, ne l’était pas moins. On a su par les journaux que ce rapport accuse le Saint-Siège de négligences graves dans la protection des Droits de l’Enfant, non seulement en matière de pédophilie, mais sur beaucoup d’autres sujets : torture, discrimination quant à l’orientation sexuelle, négligence quant à la protection des jeunes femmes enceintes, enseignement irrespectueux de l’égalité des sexes, etc.

Que penser ?

Ce rapport rend-il justice à l’action de l’Église ? Le Père Lombardi, directeur de la salle de presse du Vatican, n’a pas manqué de réagir, en disant que le rapport du CRC donne «l’impression que le document avait déjà été écrit ou du moins organisé avant l’audition».

D’autres remarques vont dans le même sens : Alessandra Aula, secrétaire générale du Bureau international catholique de l’enfance à Genève, regrette que tout était «joué d’avance» et décrit l’«énorme pression médiatique pendant l’audition (…) alors que les séances sont d’ordinaire désertées pour les autres pays1». «D’habitude, explique Madame Aula, le Comité cherche à instaurer un dialogue pendant une audition publique mais, alors que je suis depuis vingt ans ces travaux, ce fut, contre le Vatican, un déchaînement de questions, avec un certain parti pris». En contraste, ajoute-t-elle, l’audience était beaucoup moins incisive le même jour, avec la Russie, le Congo et le Yemen. Mgr Silvano Tomasi juge que «les réponses du Vatican ne semblent pas avoir été prises en compte2» et le P. Lombardi, que ce rapport «ne tient pas compte des réponses écrites et orales du Saint-Siège3».

Si l’on se donne la peine de lire le rapport du CRC4, on réalise qu’il est constitué d’une sorte de méli-mélo fait de mots et d’événements à scandales et mettant en cause la bonne foi du Saint-Siège. Le rapport du CRC ressort des affaires souvent anciennes5, «oubliant» de mentionner toutes les mesures prises par le Vatican et les Conférences épiscopales des divers pays (principalement États-Unis et Irlande) pour apporter des correctifs sérieux aux conditions qui ont permis ces graves délits. De plus, le ton et le style sont d’un anti-cléricalisme, voire d’un anti-catholicisme déplorable pour un organisme public d’envergure mondiale.

Le CRC semble méconnaître le fonctionnement réel de cet État qu’est le Vatican et de son autorité – morale et non politique – sur tous les catholiques du monde entier. Mgr Tomasi le dit clairement : «Le rapport semble supposer que les évêques et les supérieurs religieux agissent comme les représentants ou les délégués du pape, ce qui est sans fondement». Le Vatican n’est pas l’autorité légale, ni en droit pénal ni en droit civil en ce qui concerne les actes commis par les catholiques – clercs ou laïcs – dans leurs pays respectifs6. S’il en était ainsi, le Vatican, fort d’un milliard deux cents millions de membres, serait la plus puissante théocratie existante !!! Ce n’est pourtant pas faute d’avoir expliqué les spécificités de l’organisme «Église catholique», comme le rappelle le père Federico Lombardi, regrettant «l’incompréhension devant la nature spécifique du Saint-Siège : car s’il est parfois moins facile d’en comprendre le rôle et la responsabilité par rapport aux autres États, ce n’est pas faute d’avoir été expliqué de nombreuses fois durant les 20 ans écoulés depuis la signature de la Convention7».

Peut-être est-il nécessaire de dire clairement qu’être catholique ne veut pas dire être citoyen d’un État politique – le Vatican – mais appartenir à une religion et vivre selon les repères moraux et théologique définis par cette religion.

Un signe de cette incompréhension serait risible, s’il n’était pas si grave : le Comité va jusqu’à demander au Saint-Siège de modifier le Code de Droit Canonique sur l’avortement, la contraception, l’homosexualité, le mariage, la famille, comme si le CIC émanait d’une autorité législative soumise à un parlement ! Le CIC est avant tout un guide de comportement moral, et il est donc conforme aux critères moraux de l’Église.

Le rapport du CRC fait preuve d’une méconnaissance (voulue ?) de l’enseignement moral spécifique de l’Église. Il fait mention du droit de l’enfant à s’exprimer (n°31-32) : mais il ne dit pas où est la limite d’un tel droit ; les désirs et les exigences de l’enfant sont le lieu de l’éducation, et prendre en compte tout ce qu’il veut le transformera en enfant-roi. Il parle du rapport homme-femme, en reprochant à l’Église l’utilisation des termes «complémentarité» et «égalité en dignité», deux termes qui différeraient de «l’égalité devant la loi (…) et qui sont souvent utilisés pour justifier des législations et des politiques discriminatoires» (n°27). Il reproche à l’Église son enseignement sur la contraception, arguant que cet enseignement met en péril la santé physique des jeunes adolescents. Il stigmatise sa doctrine sur l’avortement, allant jusqu’à dire que cette doctrine favorise les abandons d’enfants (baby-boxes8). Quant à la doctrine de l’Église sur l’homosexualité, le rapport la considère comme une injustice discriminatoire (n°27, 55, 57).

L’impression générale reste celle d’un rapport anticlérical et partial, ce qui discrédite de fait l’autorité du Comité. On pourrait croire le texte rédigé par un petit groupe (Mgr Tomasi parle des lobbies homosexuels) décidé à cibler et accuser l’Église et encourageant «une ligne idéologique» (cf. diocese64.org). Le Père. Lombardi n’hésite pas à parler de ce qu’il appelle «une vision idéologique de la sexualité» que le Comité voudrait imposer à l’Église9.

Le Comité enjoint l’Église à une plus grande transparence, et l’incite à coopérer avec la justice civile en lui «livrant» systématiquement les pédophiles qu’elle découvre en son sein. Il oublie de mentionner les efforts sérieux que l’Église a faits ces dernières années dans ce domaine, plus que tous les autres États. Et surtout il se comporte comme l’unique autorité, non seulement politique mais morale et spirituelle, vis-à-vis de ces prêtres. Comme citoyens, les prêtres sont soumis à l’autorité politique de leurs pays et doivent rendre compte de leurs actes vis-à-vis de cette autorité ; mais comme prêtres, ils relèvent de l’autorité morale et spirituelle de l’Église, qui ne peut pas se contenter de les abandonner aux rigueurs de la justice humaine.

  • Dès 2002, la Conférence des évêques des États-Unis, à la suite des scandales d’abus sexuels au sein de l’Église, adopte la Charte de protection des enfants et des jeunes, qui met sur pied une commission d’étude nationale pour enquêter sur la nature et l’ampleur du problème des abus sexuels sur mineurs de la part des membres du clergé. Le résultat de cette enquête, le John Jay report, couvre les faits commis dans tous les diocèses des États-Unis entre 1950 et 2002, et concerne 4 % des prêtres en exercice durant cette période. L’action concertée des différentes instances religieuses aux USA a donné des résultats intéressants : le nombre de prêtres accusés dans les dernières affaires d’abus sexuels vis-à-vis des enfants a diminué de façon significative. Les attaques médiatiques à propos de ces scandales portent la plupart du temps sur des faits anciens (20 ans)et non sur des comportements récents.
  • En 2009, l’archevêque de Dublin, Mgr Diarmuid Martin, avait demandé l’ouverture d’une enquête sur les exactions commises par des prêtres ou des religieux en Irlande. Il avait pour cela ouvert «sans restriction, toutes les archives de son diocèse à la justice irlandaise. [Alors que] aux États-Unis, c’est sous injonction judiciaire que certains diocèses ont donné accès à certains dossiers internes». (Le Figaro.fr). Le résultat de cette enquête est le Rapport Murphy, publié en 2009, qui conclue que «la préoccupation de l’archidiocèse de Dublin dans les cas d’abus sexuels sur les enfants était garder le secret, éviter le scandale, protéger la réputation de l’Église et préserver ses actifs» et «qu’il n’y a pas de doute que des abus sexuels sur des enfants effectués par des clercs ont été couverts (par le secret) de janvier 1975 à mai 200410».
  • Six mois avant le rapport Murphy, et toujours en Irlande, avait été publié le rapport Ryan, qui révélait que, depuis les années 1940, des centaines d’enfants avaient été victimes d’abus sexuels dans des institutions religieuses dans tout le pays. Il note aussi que le ministère irlandais de l’éducation, «dans les rares occasions où il était informé, se rendait complice du silence» (Le Monde.fr). Ce n’est pas en raison du silence de l’Église que le ministère de l’éducation n’était pas informé mais, comme le reconnaît le rapport Ryan lui-même, du fait d’un silence socialement admis par toutes les personnes commises au service des enfants et des adolescents placés par l’État dans ces institutions.
  • Pour sa part, après l’Église d’Irlande, le Saint-Siège a pris ce rapport très au sérieux, publiant en 2010 sur son site internet les lignes directrices de la lutte contre la pédophilie dans l’Église catholique (visnews-fr), qui demandent une collaboration pleine et entière avec l’autorité civile dans le domaine de sa compétence, étant sauve l’autorité spirituelle de l’Église dans son propre domaine. Ces mesures seront renforcées le 15 juillet 2010 par le document De delictis gravioribus (normes sur les délits les plus graves), principalement consacré aux nouvelles règles pour lutter contre les abus sur mineurs, qui actualise la législation ecclésiale et, entre autres, fait passer la prescription pour les délits sur mineurs de 10 à 20 ans11.

Que dire ?

Il est important de préserver l’objectivité des faits, et de ne pas se laisser influencer voire polluer par ce rapport et l’idéologie qui sous-tend certaines de ses remarques.

S’il est vrai, selon le père Hans Zollner (président du Centre International pour la Protection de l’Enfant à l’Université Pontificale Grégorienne de Rome), que «le Saint-Siège n’a pas agi en sa propre faveur en ne délivrant aucun rapport durant 14 ans12 », il n’en est pas moins vrai que l’ONU semble ne pas tenir compte, dans son rapport, de tout ce que le Vatican a fait ces récentes dernières années pour combattre les abus sexuels sur les mineurs.

Le Secrétaire d’État du Vatican, Pietro Parolin, a affirmé que le dialogue n’était pas rompu pour autant avec l’ONU, et que le Saint-Siège «se réserve de répondre après avoir pris connaissance et approfondi le rapport». Et Federico Lombardi a déclaré que le Vatican détaillerait son plan pour lutter contre la pédophilie et le fonctionnement de la commission créée par le Pape François pour prévenir les abus. Il a ajouté que le Saint-Siège continuerait à travailler avec l’ONU «avec ouverture (mais aussi) avec courage et détermination, sans timidité».

Le BICE (Bureau International Catholique de l’Enfance) a réaffirmé sa position émise en 2010 selon laquelle il condamne toute forme d’abus sexuel envers les enfants, rappelant que de telles violations doivent être portées devant la justice ; il rappelle que le Saint-Siège a demandé le recours systématique à la justice civile dans les cas d’abus ou de violence sexuelle, et que «les récentes révélations qui choquent tant les consciences ne doivent cependant pas faire oublier l’immense travail en faveur de l’enfance réalisé de par le monde par des institutions catholiques et des catholiques engagés, clercs et laïcs13».

Enfin, rappelons que le Vatican a pris une position très claire au sujet des abus sexuels sur mineurs commis par des ecclésiastiques, que l’on peut résumer en deux points :

  • Tolérance zéro : imposée par Benoît XVI. Comme le dit explicitement un article du Pèlerin, «la conclusion onusienne de ‘‘retirer immédiatement’’ toute responsabilité à un clerc coupable se trouve déjà dans les principes adoptés par le Vatican»14.
  • Responsabilité locale : l’Église n’est pas une structure pyramidale, dans laquelle le Pape et le Saint-Siège seraient directement responsables de ce qui se passe dans les diocèses. Le Vatican dénonce très clairement les abus et produit des documents et des directives, mais il revient aux Églises locales – conférences des évêques et évêques eux-mêmes dans chaque diocèse – de gérer ces dossiers. En France en particulier, c’est dès 2003 que la conférence des évêques a édité la brochure «Pour lutter contre la pédophilie». Cela n’a pas empêché certaines dérives dramatiques, mais celles-ci sont devenues beaucoup plus rares, et sont systématiquement sanctionnées.

L’Église, n’en déplaise à ses détracteurs, s’est toujours préoccupée d’améliorer la situation des plus faibles et des plus pauvres, et en particulier des enfants. C’est elle qui a fondé les premières écoles, comme les premiers orphelinats ou les premiers hôpitaux ; c’est elle qui s’est alertée la première de la condition des esclaves, puis qui en a demandé l’affranchissement ; c’est elle qui s’est préoccupée la première des «filles-mères» pour les recueillir et leur permettre de mettre au monde leur enfant… et elle reste prophétique en bien des domaines. On peut bien sûr évoquer les déviances à travers les âges, mais il s’agit de rien moins que de déviances. Certains feront allusion aux croisades, à la chasse aux sorcières et à l’Inquisition, ou, plus proche de nous, au Jansénisme, qui a aussi fait beaucoup de mal. Mais, comme le dit l’historien du Moyen-Âge Jean Chélini, «il est anachronique de juger un homme et une époque avec une vision des choses postérieure de plusieurs siècles15». Et on ne peut pas juger de la bonté d’une institution par les actions des plus mauvais de ses membres, c’est au contraire en contemplant le meilleur de ce que l’institution en question a permis qu’on peut se faire une idée de sa bonté. Les saints que l’Église catholique a produits ne sont pas évanescents et irréels, mais très concrets, et ils traversent les siècles : c’est à eux que devraient ressembler tous les membres de l’Église, prêtres, religieux ou simples fidèles, et c’est pour cela que nous devons élever notre prière.

Agnès Villié

 


1 – Voir La Croix.

2 – Cf. diocese64.org

3 – Cf. zenit.org

4 – On peut lire ce rapport ici.

5 – Le rapport cite par exemple l’histoire des «blanchisseries Magdalena» en Irlande, institutions tenues par des religieux/ses et où étaient en fait emprisonnées des jeunes filles et des femmes considérées comme «immorales, ayant le plus souvent eu des relations sexuelles hors mariage – il pouvait même s’agir d’un viol. Fondés à l’origine comme des institutions de réhabilitation, certains de ces foyers prirent un aspect de plus en plus carcéral, où les jeunes femmes, supposées trouver réhabilitation et éducation, étaient utilisées comme ouvrières – blanchisseuses – dans des conditions humiliantes et déshumanisantes, soumises à la faim et aux coups à la moindre «incartade» .Cf. Wikipedia.

6 – Voir La Vie.

7 – Cf. zenit.org

8 – Le Comité dénonce les baby-boxes mises en place par l’Église catholique en plusieurs pays pour permettre un abandon anonyme de nouveau-né, et il fait la demande expresse au Saint-Siège de coopérer à l’étude cherchant à déterminer les causes et les racines de la pratique de l’abandon anonyme de bébés. Il demande aussi que l’Église participe au renforcement et à la promotion des alternatives, «en prenant pleinement en compte le droit des enfants à connaître leurs parents et fratries biologiques» ; ajoutant que l’une des façons d’éviter l’abandon des bébés était l’accès le planning familial et à la santé reproductive pour éviter les grossesses non désirées.
Deux remarques importantes sur ce point : 1. les «baby-boxes» ont existé de tout temps, elles ont eu leur heure de gloire si l’on peut dire, aux XVIIIeet XIXe siècles et ont permis à des enfants non désirés de vivre. Elles ont leur pendant depuis longtemps en France, avec l’accouchement sous X. 2. Les moyens préconisés par le Comité pour éviter ces abandons anonymes sont le planning familial et la santé reproductive. La vie aurait-elle si peu de valeur qu’on n’en soit digne que si l’on connaît ses origines biologiques, et ne pas pouvoir les connaître donne-t-il le droit aux adultes de supprimer ce même enfant ?

9 – Cf. zenit.org

10 – Rapport Murphy sur Wikipedia.

12 – Cf. The Tablet.

13 – Cf. bice.org

15Jean Chélini, L’Église sous Pie XII, t. 2, p. 19.

 

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