Classe d'une école catholique

Beaucoup de parents catholiques le reconnaissent : les écoles catholiques à l’heure actuelle ne sont pas toujours au sommet en ce qui concerne l’éducation de la foi. Cependant elles offrent une meilleure éducation que les écoles publiques et leurs résultats sont meilleurs. Bien que nous n’ayons pas de statistiques, nous constatons qu’il existe encore un pourcentage majoritaire d’enfants de familles dites «catholiques», sans pour autant que ce soient des familles pratiquantes ; à ces enfants se joint un nombre important, suivant les régions, d’enfants de familles musulmanes. Cela entraîne-t-il un affadissement de la «couleur catholique» ? Certains milieux traditionnels l’affirment, et favorisent de ce fait une école hors-contrat. Pour les autres, il faut garder une école privée dite «libre», mais a-t-elle besoin d’être catholique ?

On se souvient de la «charte diocésaine de l’enseignement catholique», promue en 2006 par Monseigneur Cattenoz pour le diocèse d’Avignon. L’archevêque dénonçait les «références sans vrai lien avec la foi chrétienne» et l’«humanitarisme bon teint» de nombreux projets pédagogiques. Il ajoutait qu’il était urgent de remettre au goût du jour une «catéchèse intégrale», avec la participation de l’ensemble des enseignants et une sélection des élèves conditionnée à leur acceptation de participer «au cours de catéchèse, à la vie spirituelle et au projet éducatif des établissements, à l’exception de la vie sacramentelle». Mais le discours de Monseigneur Cattenoz a soulevé un tollé dans les milieux de l’école libre et a fortement embarrassé une partie de l’épiscopat.

Où est l’enjeu : une école libre, gérée traditionnellement par l’éducation catholique mais en fait neutre, ou une école libre fortement catholique au risque d’être prosélyte ? En ce sens, on peut se demander si l’école «catholique» est toujours nécessaire ou si elle a fait son temps.

Le même problème semble se poser de l’autre côté de la Manche : les écoles catholiques d’Angleterre «succombent progressivement à la laïcité», déclare le professeur d’éducation catholique James Arthur.

Le numéro du journal The Tablet du 1er juin 2013 reprend cette affirmation en la développant, statistiques à l’appui : de 22 % en 1975, le pourcentage des professeurs non-catholiques est passé à 29 % en 1993 et 45 % en 2011. Quant aux élèves catholiques, leur pourcentage est passé respectivement de moins de 2 % à 11 % puis 29 %. Dans leur grande majorité, élèves et professeurs sont non-catholiques ou catholiques non pratiquants.

Cela ne signifie pas que l’«éducation» que donnent les écoles catholiques soit méprisée. L’article de The Tablet souligne que les écoles catholiques d’Angleterre dépassent la moyenne nationale de 6 % au Certificat général d’enseignement secondaire, et 44 % des écoles sont considérées comme «exceptionnelles» du point de vue du comportement des élèves, contre 24 % de moyenne nationale. Pour leurs performances, elles sont recherchées.

Le même article concluait en montrant que pour les écoles anglaises, le danger est réel. Elles deviennent de plus en plus laïques, tout en gardant le nom de «catholiques» ; l’article donnait cette conclusion sévère : elles ont adopté «des énoncés de mission flous et indéterminés correspondant à des slogans chrétiens creux».

De l’un ou de l’autre côté de la Manche, le problème semble le même : l’école «catholique» a-t-elle vécu ? L’avenir est-il à une école «élitiste», dans laquelle une pastorale religieuse serait un peu plus renforcée que dans les écoles publiques ? En fait, des écoles «laïques» affublées du nom de catholique ?

Que faut-il en penser ?

Affiche de la convention de l'École catholique

La Convention de l’Enseignement catholique, qui s’est tenue les 1er et 2 juin dernier à Vincennes, tentait de répondre à ce problème. Mais le problème était-il bien posé ? Le titre du colloque était : Avons-nous encore besoin de l’école catholique ? Peut-être aurait-il dû être formulé autrement : De quelle école catholique avons-nous besoin ?

Durant cette Convention ont été rendus publics les nouveaux statuts de l’enseignement catholique, votés par le Comité national de l’Enseignement catholique le 15 février dernier et adoptés par l’Assemblée plénière de la Conférence des évêques de France le 18 avril suivant (Cf. Un nouveau statut pour l’école catholique).

Éric de Labarre, Secrétaire général de l’enseignement catholique, donnait les raisons de cette Convention. L’école catholique, a-t-il dit, a beaucoup changé depuis trente ans. Voilà trente ans, l’identité catholique des établissements «transpirait par capillarité» du fait de la présence de religieux, religieuses, prêtres, et de l’homogénéité de la demande des familles. Aujourd’hui, le système capillaire semble éteint et beaucoup de parents s’interrogent : faut-il maintenir cette école qui coûte cher ?1.

Et pourtant cette école, à l’instar des écoles anglaises, est très demandée. Une augmentation de 35 000 élèves en 5 ans montre que l’école catholique est un réel service public. Dans son discours de clôture, Éric de Labarre, qui arrive à la fin de son mandat, constate que 72 % des Français considèrent que l’enseignement privé est une chance pour le système éducatif. Ils sont 80 % à reconnaître la qualité de son enseignement, et 78 % à apprécier l’ouverture religieuse et philosophique des établissements.

Mais cela répond-il vraiment au problème ? Grâce à la loi Debré du 31 décembre 1959, l’école catholique est insérée dans le système public par le système du contrat (elle doit suivre le programme établi au niveau national). Cela augmenté son efficacité scolaire. Est-ce au détriment de son caractère catholique ?

Cette école catholique est-elle en train de devenir, en fait, une école laïque ?

Monseigneur Claude Dagens, évêque d’Angoulême et membre de l’Académie française, a voulu répondre à la question. L’enseignement catholique est de nos jours face à une culture ambiante qui considère la religion comme ringarde et dépassée et ne la comprend plus si elle ne la ridiculise pas. Que faire ? Faut-il faire de l’école catholique une sorte de ghetto dont le premier souci serait d’exercer, ouvertement ou de façon occulte, une sorte de prosélytisme ? Non, répond Monseigneur Dagens. «Il ne s’agit pas d’exiger un contrôle préalable d’appartenance catholique, il s’agit de donner à des jeunes et des adultes la chance d’avancer sur le chemin de la foi, en partant du cœur de l’Évangile»2. Car, ajoute l’orateur, «l’enseignement catholique est d’abord constitué par des personnes, des adultes et des jeunes, appelés à pratiquer une sorte de confiance mutuelle, dans une société qui ne déborde pas de confiance».

Il y a donc trois défis à relever :
– tenir «sa place dans la société en prenant davantage sa place dans l’Église» ;
– donner «la priorité à l’engagement éducatif» ;
– pratiquer «l’initiation chrétienne dans une société qui n’est plus chrétienne»3.

Il ne s’agit donc pas de faire du prosélytisme mais d’oser être soi-même.

Quels sont les moyens que s’est donnés l’éducation catholique ? Un élément marquant de ce congrès a été la présentation des Statuts de l’Enseignement catholique, adoptés le 18 avril par l’Assemblée plénière de la Conférence des évêques de France. En lisant ces statuts, on peut constater quelques points très importants : l’enseignement catholique s’adresse à plus de 2 millions de personnes, et le dernier texte législatif datait de 1992. Or, dans ces derniers statuts, fait incroyable, on ne prévoyait pas de réelle communication entre les établissements d’enseignement et les diocèses ou les paroisses : les écoles étaient autonomes.

Les nouveaux statuts tentent de corriger cette anomalie et de donner une place plus importante à l’évêque diocésain, premier pasteur engagé dans l’éducation catholique. C’est, au point de vue pastoral, un progrès.

Quels sont ces points importants ?

  • L’évêque présidera désormais les deux structures, diocésaine et académique, du Codiec (Comité Diocésain de l’Enseignement catholique) et du Caec (Comité Académique de l’Enseignement Catholique), se retrouvant au sommet d’un organisme qui, jusque-là, se débrouillait sans lui. C’est lui qui arbitrera les conflits d’intérêt entre établissements, mais c’est aussi et surtout lui qui gérera le relations avec les pouvoirs publics locaux. Rôle important, car ces derniers sont parfois des sources non négligeables pour le financement de certains investissements.
  • Jusqu’ici, le chef d’établissement était nommé sous la responsabilité du directeur diocésain (nommé par l’évêque) ou de la congrégation religieuse fondatrice de l’école. Sa nomination se fera désormais «avec l’accord» de l’évêque. La formulation est importante car deux autres propositions avaient été faite, toutes deux rejetées pour leur imprécision («en accord» ou «en lien avec» l’évêque).
  • Enfin le prêtre, en tant que prêtre et non au titre d’aumônier, trouve toute sa place dans l’enseignement catholique.
    Cela rendra-t-il nos écoles, qui sont sous la juridiction de l’épiscopat, de vraies écoles catholiques ? Bien que les statuts soient importants, l’école catholique ne sera pas catholique parce que l’évêque présidera un comité. Elle le sera si les chefs d’établissements ont un souci de projet éducatif chrétien, et s’ils parviennent à valider un certain nombre de professeurs ayant le même souci de projet éducatif. C’est là le véritable défi à relever, et c’est probablement ce qu’ont voulu souligner tant Éric de Labarre que Monseigneur Dagens.

Que dire ?

Beaucoup diront que l’école catholique a de toute façon déjà perdu son âme au moment de la promulgation de la loi Debré. Cette critique est injuste. L’Église nous invite au dialogue et à l’ouverture d’esprit et la confiance ! Mais notre esprit de dialogue est-il partagé ? La laïcité, en France, est une religion à part entière, et Vincent Peillon, ministre de l’éducation nationale, le rappelle bien dans un livre écrit en 2008 : «À croire que religion signifie nécessairement religion révélée, Église, dogme, prêtre, on méconnaît la dimension anthropologique et politique de cette dernière, et dès lors on prive la République d’un de ses fondements les plus assurés et les plus élaborés : la laïcité, qui est la religion propre à la République démocratique et sociale». Il ajoute un peu plus loin que «cette religion recherchée ne peut se contenter de reproduire la religion ancienne et de fabriquer un nouveau dogme. La religion des temps modernes ne saurait être une religion au sens du catholicisme pontifical. La démocratie a besoin d’une religion. Mais elle change la nature même de la religion, et son concept», et que donc «l’école est ici le moyen d’une “auto-institution du politique” où viennent coïncider l’ordre et la liberté, l’insurrection et l’autorité, l’individu et le citoyen. (…) L’école sans Dieu est l’instrument de cette religion». L’école doit «porter l’ambition» de «construire pour la République une religion, [faisant] droit à cette aspiration vers l’infini»4.

Dans son tout dernier livre5 le ministre de l’éducation dit quelque chose de très intéressant : «L’école républicaine n’a jamais prétendu être neutre. Si la laïcité a bien signifié la neutralité confessionnelle […], elle n’a jamais signifié ni la neutralité philosophique ni la neutralité politique» (p. 134). Autrement dit, au niveau idéologique, l’école laïque de Peillon affirme un prosélytisme philosophique et politique effrayant : «Dans notre tradition républicaine, il appartient à l’école non seulement de produire un individu libre, émancipé de toutes les tutelles – politiques, religieuses, familiales, sociales».

Il ne faut pas être naïf : le dialogue, si ouvert et si confiant soit-il, ne doit pas nous conduire à une politique de l’autruche. Le ministre de l’éducation refuse clairement que son école soit une école neutre, tant du point de vue politique que du point de vue philosophique. Cela signifie en clair que, pour lui, l’école doit être la courroie de transmission du système politique au pouvoir et qu’elle doit charrier les valeurs de la philosophie des Lumières : rationalisme, libéralisme, relativisme.

Si nous avons un projet éducatif clair, nous ne pouvons, nous non plus, faire de notre école une école neutre. Le projet éducatif dont parle Monseigneur Dagens doit être au cœur de l’école catholique. Il n’est pas une contrepartie du projet de l’école laïque, car il ajoute une valeur de plus : la liberté de conscience. En ce sens, l’école catholique ne devra jamais verser dans le prosélytisme.

Rédaction SRP

Photo : Kzenon / Fotolia


1Éric de Labarre, Convention de l’Enseignement catholique, discours d’introduction, 1er juin 2013.

2Monseigneur Claude Dagens, Convention de l’Enseignement catholique, Nous avons besoin de l’enseignement catholique pour annoncer l’Évangile, 1er juin 2013.

3Monseigneur Claude Dagens, Convention de l’Enseignement catholique, Pour l’enseignement catholique en France : des défis à relever, 2 juin 2013.

4Vincent Peillon, La Révolution française n’est pas terminée, Seuil 2008, pp. 177, 183, 191, 192.

5Vincent Peillon, Refondons l’école – pour l’avenir de nos enfants, Sciences humaines 2013, p. 12.

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil